Ce boulot c’est une passion ou un hasard ?
Josepha : Plutôt un hasard, j’étais secrétaire médicale avant. J’avais une amie qui était dans les pompes funèbres, elle m'en a parlé, alors je suis venue et ça m’a plu. C’est le côté contact humain qui m'a tout de suite intéressée, apporter un soutien aux familles, les épauler, les guider en fait.

T’es jeune pour une croque-mort.
Josepha : J’ai trente ans.

D’ailleurs, on dit encore croque-mort ou le temps béni est révolu ?
Josepha : Non, oui, on le dit mais c’est pour blaguer. Officiellement on dit conseiller funéraire. On le disait avant parce que pour voir si la personne était vraiment décédée, on lui croquait l’orteil.

Et alors tu croques ?
Josepha : Dieu merci non !

Tu fais quoi alors concrètement ?
Josepha : Je reçois des gens qui ont perdu un proche, soit à l’hôpital soit au domicile, et je vois avec eux pour l’organisation des obsèques : on remplit des documents, on va à la mairie, on contacte les curés, les cimetières, on va à l’hôpital, on s’occupe de la crémation, en fonction de ce qu’ils souhaitent.

Dans le cas d’un enterrement civil, comment ça se passe ?
Josepha : Admettons qu’il soit mort à l’hôpital, donc la mise en bière se passe là-bas, par les gens de la chambre funéraire qui s’occupent de la fermeture du cercueil, après on prépare directement l’inhumation dans le caveau ou la pleine terre. Après, ils peuvent toujours faire la lecture d’un texte, passer de la musique, jeter une fleur ou autre chose. Si c’est religieux il faut passer par l’église, en fait il y a beaucoup de catholiques non pratiquants en France.

Ici nous sommes dans ton bureau, mais  y a t-il une succursale où vous exposez des cercueils et le reste ?
Josepha : Non tout est sur catalogue, l’exposition de cercueils n’existe plus depuis un bon moment.

C’est quoi un thanatopracteur et c’est quoi un marbrier ?
Josepha : Le thanatopracteur, c’est celui qui va s’occuper d’ôter (par exemple) le pacemaker s’il y en a un, de faire des soins de conservation, la toilette et l’habillage du défunt. Et le marbrier s’occupe de l’ouverture et de la fermeture du caveau et de la gravure. Après il y a les porteurs qui gèrent le cercueil du lieu du décès jusqu’au véhicule et ensuite au cimetière ou à l’église.

T’es plutôt mignonne, tu ressembles pas vraiment à l’idée que je me faisais du croque-mort, ça te dérange pas les idées reçues du mec asocial au teint blafard avec son vautour et son haut-de- forme ? Je veux dire, t’as une vie en dehors de ton boulot ou t’as des pics d’excitation à chaque nouveau décès et la marche funèbre de Chopin en sonnerie de portable ?
Josepha : Ça ne me dérange pas parce que je ne croque pas l’orteil, ça rassure les gens. Et puis il y a une histoire sur chaque métier. Aujourd’hui, ça a changé parce qu’il y a plus de jeunes, plus de femmes aussi dans cette branche. Après le travail on arrive à décompresser, à faire autre chose, à profiter de la vie, rigoler et tout.

Tu sors où pour t’encanailler ?
Josepha : J’aime bien aller au cinéma. Et maintenant je loue des films comme ça je peux les regarder chez moi tranquille.

Le dernier film que t’as vu c’était quoi ?
Josepha : Non tu vas te moquer.

On s’en fout t’as un pseudo.
Josepha : Twilight, le truc sur les vampires là.


Ça va, pas trop cliché. Bon et t’as pas un speakeasy dans l’arrière salle ? Tu sais les salles clandestines pendant la Prohibition pour picoler, ils les planquaient derrière des pompes funèbres parfois, t’as pas vu Certains l’aiment chaud ?
Josepha : Ah oui si, ah ouais bonne idée. Non mais sinon on n’est pas alcooliques et on n’est pas drogués, on passe même inaperçus dans la rue.

Ça c’est toi qui le dis. Et les cendres on les met où après la crémation ?
Josepha : Il y a plusieurs possibilités, soit dans un caveau, soit dispersées dans le jardin du souvenir du Père Lachaise qui est juste derrière, soit dispersées dans un autre lieu selon les désirs du défunt, ou bien placées dans les caisses du columbarium.

Les corbillards sont toujours noirs ?
Josepha : Pas spécialement, aujourd’hui il y en a des bleus, des rouges, etc. mais le noir reste la couleur officielle.

Les rouges c’est pour les descendants de Maurice Thorez ?
Josepha : Heu bordeaux en fait plutôt, rouge c’est un peu trop voyant.

Et les cercueils ? J’ai vu qu’un type au Ghana faisait des cercueils avec la forme de la passion ou du métier du défunt, genre une grosse basket, un bouquin, une cigarette, une bouteille, etc. Qu’as-tu à me proposer dans ton catalogue ?
Josepha : Je vois, mais nous on a que la forme classique, avec un couvercle, ou américaine, avec fermeture sur le coté. Et l'intérieur est soit en soie, soit en damassé. Il faut que ce soit un intérieur doux.


La crise financière a beaucoup joué dans l'investissement que sont prêtes à faire les familles dans l’inhumation ?
Josepha : Ah oui ! Les moyens ne sont plus les mêmes, l’économie est devenue difficile pour chacun. Avant les gens dépensaient plus pour le cercueil maintenant ils demandent le moins cher, du chêne on est passé au pin.

T’écoutes quoi comme musique?
Josepha : J’aime bien les trucs qui bougent, j’écoute genre Skyrock ou NRJ.

Ces dix dernières années il y a eu des périodes où t’avais plus de travail que d’habitude ?
Josepha : Pendant la canicule de 2003, tous les jours énormément de personnes âgées.

Ton métier a aussi quand même un rôle psychologique, au-delà de l’explication des funérailles, tu apportes aussi un soutien aux familles ?
Josepha : Oui toujours. L’autre jour une dame est venue me voir, m'expliquant que son fils s’était suicidé, ce sont des situations très dures, et j’essaie d’aider comme je peux.

Ton rapport à la mort a-t-il changé depuis que tu fais ce métier ?
Josepha : Non, j’en ai toujours eu conscience : il y a la naissance, la vie et la mort. Je sais qu’un jour je vais aussi mourir mais c’est pas pour autant que j’y pense.

T’as déjà eu des types barrés qui sont venus te voir ?
Josepha : Ça arrive. Un jour un monsieur est venu me voir, il y a trois ou quatre ans, il se faisait passer pour un fou. Donc il pousse la porte et me dit : « madame bonjour, j’ai ma mère qui va décéder, quel jour vous conviendrait le mieux? ». Comme je ne comprends pas, il insiste :« quel jour vous voulez que je la tue ? ». Je lui réponds : « il y a un hic là, je ne vous ai pas demandé ça ! », et il me dit qu’il vient juste de sortir de l’hôpital psychiatrique. En fait il s'était fait exprès un maquillage et tout, il s’était mis en condition pour, c’était un acteur journaliste.

Crémation ou enterrement ?
Josepha : Crémation.

 

Chacun son truc.

Margarita Carteron.