Lydia Lunch raconte sa soirée de la veille. Elle précise qu'elle ne boit pas d'alcool parce que "l'alcool c'est pour les enfants", et qu'elle ne prend plus de drogues parce qu'elle "attend seulement qu'ils se mettent à faire des drogues meilleures"?

Les drogues sont-elle moins bonnes aujourd'hui que dans les 70's ?
Lydia Lunch :
Il y avait plus de choix dans les 70's. Il y avait plein de drogues qui te défonçaient pendant 30 minutes et ensuite t'étais normal. C'était parfait. J'ai pas envie d'être défoncée pendant des heures, hop 30 minutes et je retourne au boulot. Dans les années 50 et 60, on expérimentait des drogues qui, à mon sens, auraient pu être très utiles pour la race humaine, des drogues plus psychédéliques, comme les ancêtres du MDMA et de l'ecstasy. Ces deux drogues ont la capacité de guérir de nombreuses maladies lorsqu'elles sont bien employées, non pas comme elles le sont aujourd'hui, bien entendu. Au départ, ces drogues visaient à aider les schizophrènes, tout comme le LSD. C'est vraiment dommage que tous ces gens aient choisi de faire de l'art et de la musique plutôt que de la chimie et des sciences. Aujourd'hui, on est accro à la technologie. On vivrait certainement mieux si on avait plus de drogues basées sur l'euphorie, et ce, sans conséquences.

Vous pensez que c'est possible de fabriquer des drogues qui n'ont pas d'effets secondaires négatifs ?
Lydia Lunch :
Bien sûr. Il y a une prohibition sur le plaisir, en un sens. Ils veulent te vendre ton plaisir, via la technologie et la consommation. Et oui, pour te répondre, il est possible d'avoir du plaisir sans effets secondaires négatifs. Le problème aujourd'hui, c'est qu'ils fabriquent des drogues pour contrôler les gens, pour les rendre dépendants. Les gamins hyperactifs, on les met sous drogue, les femmes ménopausées, on les met sous drogue etc?
Je viens de finir un livre sur la cuisine, et je travaillais donc sur les bacchanales, ces fêtes religieuses de l'Antiquité. On imagine qu'ils buvaient juste du vin, en l'honneur de Bacchus et Dionysos, mais non, ils se défonçaient à l'opium, aux champignons et à l'ergo, l'ancêtre du LSD. Un espèce de Glastonbury originel. Et ça a duré pendant des milliers d'années. Les philosophes les plus célèbres, comme Socrate, Sophocle, et Aristote, y allaient mais ils n'avaient pas le droit d'en parler : ces fêtes étaient secrètes. Des fêtes de dingue, de la musique, du théâtre, de la défonce, des orgies, et tout ça pour célébrer la nature.

J'ai lu votre livre pour la première fois cet été, quelques semaines après avoir lu celui de Patti Smith. Le New York des années 70 que vous dépeignez n'a rien à voir avec son New York, celui des 60's. Est-ce que New York a tant changé que ça en 10 ans ou vous êtes juste deux personnes avec deux visions très différentes ?
Lydia Lunch :
Horses est un disque qui m'a énormément influencé, mais à 15 ans, il était déjà trop traditionnel pour moi. Nous n'avons pas les mêmes références. Patti Smith a été très influencée par les poètes français, je l'ai été par Henry Miller et Genet. Elle a été influencée par Rimbaud et les romantiques, je l'ai été par un homme qui vendait de la pornographie à 1 dollar la page pour survivre à Paris. C'est une première disparité.
Ensuite, nous venons de deux générations différentes. Je me rappelle qu'en 1977, dans une interview, je l'avais décrite comme une "dirty hippie", et ça l'avait rendue folle - à l'époque elle ne me connaissait pas. Ceci dit, je pense toujours que Patti Smith est une "fucking dirty hippie", et que même, ça empire avec l'âge.
Mais à part ça, on partage des choses. Elle est androgyne, je ne le suis pas mais je ne me sens pas vraiment appartenir à un genre ou à un autre, c'est la société qui m'a dicté mon appartenance au genre féminin. Elle est androgyne, et moi j'ai les jambes ouvertes et les couilles au vent.
Mais oui en effet, New York a changé en 10 ans. Dans les années 60, tout était possible, c'était la réalité de Patti. D'ailleurs, Piss Factory, sa meilleure chanson écrite en 1974, dépeint une autre réalité, assez déprimante, ce n'est plus le Power To The People ni le Peace & Love des 60's. A l'âge de l'adolescente, ma génération avait déjà réalisé l'échec des années 60. Il y avait de l'espoir mais pas pour nous.

 

Lydia Lunch dans le film Black Box, 1978

Ma génération a cette image d'un New York des 70's, certes en crise, mais certainement pas aussi violent que ce que vous dépeignez dans votre livre?
Lydia Lunch :
Je pense que dans ce livre, je n'ai même pas réussi à dépeindre toute la brutalité du New York de l'époque. Pour vous donner un exemple, non pas tant de la violence, mais plus du genre de pourritures et de tarés qui peuplaient New York à l'époque : j'ai 18 ans, je rentre du CBGQ - à l'époque j'habitais sur l'avenue C qui était hardcore -, il est 2 heures, un mec promène son chien et il me dit "hey, do you want to fuck my dog ?". EST-CE QUE TU VEUX BAISER MON CHIEN ? Je ne vois pas ce qu'on peut dire de plus dégueulasse, vraiment. C'est pas le chien qui est dégueulasse hein, mais le mec qui sort ça à une jeune femme qui rentre chez elle à deux heures du matin. Je lui ai répondu : "Pourquoi, tu l'as déjà baisé ton chien ?". Don't fuck with me.
N'oublions pas que New York à l'époque était une utopie porno. Times Square déployait ses tentacules pornographiques sur 40 blocks, telle une maladie sexuelle. On était tellement pauvre que quasiment toutes les femmes, et certains hommes, que je connaissais, devaient trouver un moyen de gagner de l'argent dans l'industrie du sexe. Sans glamour aucun, juste pour préserver un sens de la dignité.

Vous allez encore à New York ou vous détestez trop ce qu'est devenue cette ville ?
Lydia Lunch :
J'ai fui il y a longtemps déjà. Aujourd'hui, je ne hais pas New York mais c'est une ville qui m'irrite profondément. Dans chaque bar, tu entends des jeunes de 20 ou 25 ans en train de parler immobilier. Putain, mais qu'est-ce que tu fous à parler immobilier alors que t'as 25 ans ? Mon premier appartement à New York coûtait 75 dollars par mois. Maintenant, c'est 2000 dollars. Qui peut payer ça ?

Lydia Lunch & Henry Rollins, son mec de l'époque, dans le film Kiss Napoleon Goodbye

Dans votre livre, vous dites "underground music still existed then". Cela veut-il dire que vous considérez que la musique underground n'existe plus ?
Lydia Lunch :
Non. Je pense qu'il y a de multiples poches où la musique underground existe encore. Avant, la musique underground était liée à la géographie. Avec Internet, tout s'est étalé. Dans les années 70, à Paris, New York ou Los Angeles, et à Berlin dans les années 80, les gens étaient attirés comme des aimants par les villes, parce qu'ils devaient trouver leurs semblables pour pouvoir créer. Maintenant la localisation a moins d'importance. Plus besoin d'être dans un lieu précis, suffit de se connecter à Internet pour écouter un truc obscure de punk rock ou un philosophe bizarre. D'une façon, c'est bien, d'une autre c'est terrible. La sagesse vient avec l'expérience, avec le contact, pas seulement avec la communication électronique. La vérité, c'est que quand tu es face à un putain d'écran, tu n'es pas dans la réalité. Tout ces gens qui passent leur vie à tapoter sur leur clavier, pour moi c'est la mort de l'âme. Traitez-moi de tarée, je m'en fous, on m'a traitée de bien pire que ça (rires).

C'est marrant parce qu'il fut un temps, pas si lointain, ou c'était important pour les artistes de se réclamer de l'underground. Aujourd'hui, tout le monde veut faire partie du mainstream. Plus personne ne veut appartenir à l'underground, c'est presque une insulte...
Lydia Lunch :
Bien sûr. Pourquoi ? Parce qu'ils se sont laissés avoir par le capitalisme et le consumérisme. On leur a lavé le cerveau.



Il y a tout de même certaines choses que vous aimez dans la musique mainstream, non ? Madonna par exemple, que vous avez peut être croisé à New York à l'époque, vous avez du respect pour elle ?
Lydia Lunch :
Non. Absolutely no fucking not. Elle a 52 ans et elle porte un justaucorps sur scène ! C'est quoi son problème là ? Expliquez-moi. Elle n'a jamais écrit une seule bonne chanson? Je veux dire, pour moi, c'est de la prostitution suprême. Madonna, Lady Gag et Beyoncé - qui est bien plus talentueuse que les 2 autres réunies - sont des leurres pour nous faire croire que l'argent donne du pouvoir aux femmes. Mais elles font quoi de leur putain d'argent ? On place ces putes séduisantes sur scène alors qu'elles sont justes bonnes à enrichir le président/maquereau de la maison de disques. Alors oui, Madonna a fait un paquet de tunes, mais elle a fait quoi de son putain d'argent ? Et pourquoi on l'a laissé faire ? Parce que c'est une pute de capitaliste. Lady Gaga ? C'est juste une fashion victime qui a absorbé tout ce qui s'est jamais fait dans l'art contemporain et la mode, et l'a régurgité pour plaire à des gamines de 14 ans?

Et des mecs aussi.
Lydia Lunch : Heu? Excuse-moi mais je ne connais pas un seul homme qui ai prononcé le mot Lady Gaga.

Des gays.
Lydia Lunch :
Ah. Oui mais les gays ont toujours eu mauvais goût. Est-ce que les gays ont un jour aimé de la bonne musique ? Jamais. Ils ont bon goût pour tout, mais pas en musique. Qu'on se le dise.
Mais j'aime Queen Of The Stone Age qui est un groupe très reconnu. Cependant, ils sont connus non parce qu'ils sont commerciaux mais parce qu'ils sont bizarres et qu'ils passent leur vie à faire des tournées. Pareil pour Sonic Youth, ils ont travaillé tellement dur, et fait tellement de concerts. Pourtant, et même avec une énorme maison de disques derrière eux, ils ont plus d'influence que de succès. Ils n'ont jamais vendu tant de disques que ça. Les gens vont les voir en concert, mais ils n'achètent pas leurs disques. Ils ont toujours fait ce qu'ils voulaient faire, et ont connu le succès grâce à ça. Tout comme moi. Nous ne sommes pas des otages du mainstream. Mais moi je n'ai jamais été capable de faire comme Sonic Youth, de jouer les mêmes chansons, avec les mêmes personnes, années après années, sinon je me serais tiré une balle. N'empêche, Sonic Youth est l'un des meilleurs groupes live au monde. C'est dingue de durer aussi longtemps, c'est impressionnant. Ce qui est important c'est de bien comprendre ce que l'on gagne en retour.

Et pour vous, c'est quoi la récompense ?
Lydia Lunch :
Hier, je tournais une vidéo avec une réalisatrice française. Je voyais bien dans ses yeux que j'avais eu de l'importance pour elle. C'est ça la récompense. Je n'ai pas plus de public, je n'ai pas plus d'argent, ma carrière a été linéaire. Mais linéaire c'est très bien. Je suis putain de constante. L'une des premières chansons que j'ai écrite quand j'avais 17 ans, c'était Popularity Is So Boring. Qu'est-ce que je savais de la popularité à 17 ans ? Que dalle. Mais je savais déjà que je n'en voulais pas. J'ai claqué la porte de mon groupe le plus connu le soir de son plus grand concert, qui n'était pas si grand de toute façon. Pourquoi ? Parce que je ne supportais pas le regard des gens, ce que j'y voyais. Fucking bullshit. Je préfère cent fois être haïe pour les mauvaises raisons plutôt qu'aimée pour des mauvaises raisons. Je ne suis pas là pour recevoir de l'amour, je suis là pour mettre en lumière des problèmes qui n'ont pas été soulevés. Durant toute ma carrière, il m'a fallu évacuer dans une espèce d'urgence tout ce poison de mon système avant que je ne tue quelqu'un.

Comment avez-vous rencontré Virginie Despentes (Virginie Despentes a écrit la préface de la réédition de Paradoxia ndlr) ?
Lydia Lunch :
Elle m'a harcelée (sourire). Quand la première édition de mon livre est sortie en France, elle m'a interviewée. Et puis on s'est revues. On s'est rencontrées lors de mon concert à Paris au Divan du Monde. Je la vois, et puis je la vois plus, et en fait elle venait de retrouver sa copine, avec laquelle elle est toujours, Béatrice. Après elles sont venues vivre à Barcelone, comme par hasard là où j'habitais (rires). Et cette pute m'a abandonnée pour rentrer faire son film à Paris. Je l'appelle mon "jumeau maléfique" (evil twin en anglais ndlr), mais ce n'est pas elle la plus maléfique des deux. Je l'aime.

Lydia Lunch sur la voiture, James Chance à sa droite, à la sortie du CBGB, 1978

Et donc, c'est vrai que vous avez inventé la No Wave ?
Lydia Lunch :
Est-ce que j'ai l'air d'un putain d'inventeur ? (Rires). Honey, les gens m'ont accusé de beaucoup de choses, et la plupart sont vraies. Je crois en effet que j'ai été la première à employer le terme "No Wave", mais qui s'en rappelle ? Surtout, le premier groupe No Wave, ceux qui ont donc inventé cette musique, c'était le groupe Mars qui était aussi sur la compilation No New York. Et ensuite j'ai monté Teenage Jesus & the Jerks, avec James Chance. C'était génial pendant deux minutes, mais à un moment j'ai dit à James Chance de dégager, ou du moins, stop. Lui, il voulait faire plaisir à notre public, moi je voulais être le plus loin d'eux possible. Je n'ai jamais pu faire durer un groupe, je m'ennuie trop vite. C'est la première fois avec mon groupe actuel, Big Sexy Noise, que je fais deux albums avec le même groupe. Et peut-être même qu'il y en aura un troisième et un quatrième. Je doute qu'on devienne les nouveaux Sonic Youth mais qui sait?


Lydia Lunch, Paradoxia, Journal d'une Prédatrice , trad.Charles Wolfe, Au Diable Vauvert, 256p., 18 euros. Sortie le 18 août 2011.


A.C // Photos: DR.