Parlons de DJ Mehdi si tu veux bien. On y pense beaucoup chez Brain et je sais que toi aussi. Comment est née ta relation avec lui ? C'était un pote de soirée ? (l'interview s'est déroulée 15 jours après le décès de Mehdi ndlr)
Brodinski : Je ne me souviens plus bien. C'est un des premiers à s'être intéressé à ce que je faisais. Il est venu vers moi il y a deux ans en me demandant de jouer avec lui à Vincennes pour une soirée Open House.

Vous avez joué souvent ensemble ?
Brodinski : Il y a eu tous ces moments où on s'est retrouvé à jouer ensemble dans les festivals, lui après moi, moi après lui. On avait un vrai bon feeling quand on jouait. La dernière preuve, c'était au Sonar en Galice, cette année. Ça a été notre dernier back to back. De musique électronique, disons, car on avait aussi notre soirée de rap.

C'est avec lui que tu as commencé à jouer du rap en club ?
Brodinski :
J'ai commencé à écouter de la musique à 14 ans, de la musique électronique à 16. Le rap n'est arrivé que quand j'en avais 20. Avant ça, je n'avais pas du tout envie d'en écouter. Grâce à internet, j'ai pu apprendre énormément sur le rap en très peu de temps, et je me suis mis à en jouer. Notre dernière date rap officielle ensemble, c'était mi-juillet, au Social Club, avec Solange Knowles, la soeur de Beyoncé. C'était une super soirée. On voulait l'exporter. Elle changeait de nom à chaque fois. La dernière s'est appelée Mardi McFly. C'était un nom que lui défendait mais que je n'aimais pas trop (rires). J'avais trouvé d'autres noms mais c'était moins bien. D'ailleurs ça m'est souvent arrivé de me résigner à écouter ses conseils.

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C'était ton mentor ? Qu'est-ce qu'il t'apportait comme conseils ?
Brodinski :
C'était bizarrement la seule personne à qui je pensais quand je faisais un morceau. La première personne à qui je l'envoyais. On avait notre petite chaîne d'e-mails, avec A-Trak, Pedro et Mehdi. On s'envoyait nos nouveaux trucs. J'avais tendance à être le ?jeune? qui trouvait toujours tout super. Il était beaucoup plus critique. Ces deux dernières années, on a vécu tellement de choses ensemble, y compris des choses fortes, qu'on s'était beaucoup rapproché. Je pense qu'on avait une fascination l'un pour l'autre, par rapport à nos dix ans de différence, par rapport au métier. On avait ce point commun : quoiqu'il se passe dans notre vie, on était toujours assez positif. Surtout, tous nos problèmes sont réglés dès qu'on passe derrière les platines (mais on n'avait pas beaucoup de problèmes, en vrai).

Es-tu capable de mesurer ce que sa disparition implique pour la musique ?
Brodinski :
Non, j'en suis incapable. Il y a trop de lumière à garder. La personne était tellement lumineuse, solaire, talentueuse et belle. Personne n'avait jamais rien à lui reprocher. J'aimerais bien que les gens comprennent qu'il a pu toucher énormément de gens dans tous les milieux possibles. Il a un parcours hors du commun dans l'industrie musicale française.

C'est ce qui est train de se passer, non ? Les gens se rendent compte de ça.
Brodinski :
Je ne sais pas, avec l'absurdité complète de l'internet : RIP, RIP, RIP... Pff... Je ne peux pas me défaire de l'Internet qui fait partie de ma personne alors que d'autres arrivent à s'en détacher ; ça a été très difficile de regarder tout ça. Je n'oublierai jamais toute la positivité qu'il a pu m'apporter. Mais c'est encore un sujet rempli d'absence, je n'ai pas encore assez d'objectivité.



On te connaissait un autre ?grand frère? avant Mehdi, c'était Yuksek. Où en es-tu avec lui ?
Brodinski :
C'est toujours un ami. On ne travaille plus ensemble en ce moment : il a fini son album, il tourne beaucoup, il vient d'emménager, il a beaucoup de choses à faire dans sa vie... Et moi, j'ai décidé d'aller voir ailleurs pour travailler, histoire de me changer les idées. C'est toujours bien d'évoluer. On a toujours notre projet ensemble, The Krays. On a un maxi prêt, on cherche un label.

Tu dirais que c'est lui qui t'a appris à faire de la musique ?
Brodinski :
Non, parce que je ne sais toujours pas en faire. Je ne travaille jamais en studio seul. Je ne suis pas sur mon ordi à faire des morceaux. Il m'a appris à me servir de lui comme d'un instrument de musique. Il avait le savoir-faire et la force pour m'aider dans mes projets. Aujourd'hui je travaille avec le Club Cheval.

En parlant de Club Cheval, as-tu des petits frères ? Es-tu le grand frère de quelqu'un ?
Brodinski :
Pas encore, je pense, même si ma volonté depuis le début de ma jeune carrière de DJ a toujours été d'aider et de promouvoir la musique que j'aime. Que la personne ait 17 ou 40 ans n'est pas vraiment un critère. Quand j'aime la musique, j'essaye de mettre l'artiste en avant le plus possible. C'est une des choses qui me passionne dans mon job.

Brodinski - BBC Radio 1 Essential Mix



Est-ce que tu penses avoir été un exemple ? Y a-t-il des gens qui ont pris le chemin de DJ en pensant à toi ?
Brodinski : J'espère que certaines personnes voient en moi quelqu'un d'appréciable et qui donne envie de faire ce que je fais. C'est assez difficile de prendre du recul sur sa propre situation, mais je suis toujours content de faire ce que je fais aujourd'hui, je suis encore là et tout avance. Il y a un cercle vertueux de l'industrie de la musique électronique et du monde des DJs : on fera toujours vivre la musique, avec tout le talent qu'on peut y mettre et tous les moyens dont on dispose pour diffuser la musique des autres. Pouvoir donner à 5000 personnes ou 300 toute la force de la musique, on ne pourra jamais nous l'enlever. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui m'avait pris comme exemple, mais c'est toujours un honneur d'être cité comme une influence, surtout vu le côté abstrait du rôle de DJ.

Si je dis que tu es au Social Club ce que Chloé est au Pulp, est-ce que ça te convient ?
Brodinski : Oui, complètement. Je n'ai malheureusement pas connu les années du Pulp mais j'ai la chance de connaître Chloé. Je pense que maintenant que le Pulp est fermé, on ne se souvient que des bonnes choses. Mais à l'époque il devait bien y avoir deux-trois gros connards qui en disaient de la merde comme c'est le cas aujourd'hui avec le Social (rires). Je suis assez fier du Social Club, de faire partie de cette aventure. C'est devenu une institution. Bizarrement, à l'étranger, Paris et le Social Club sont très associés. J'ai rarement mis les pieds au Rex donc je ne peux pas tellement en parler. En fait, je n'ai pas vraiment eu le temps de sortir avant de faire ce que je fais, et je n'étais pas de Paris. Donc je n'ai pas eu le temps de comprendre la culture club parisienne.

Est-ce qu'en tant que représentant d'une génération de DJ apparue avec internet, disons ?fluokid? entre plein de guillemets, tu as souffert d'un manque de reconnaissance par une communauté électro plus institutionnelle ?
Brodinski : Je n'en ai pas souffert, le phénomène blog - on a assez de recul pour en parler maintenant puisque ça fait cinq ans - m'a plutôt aidé. Des gens avec l'ouverture d'esprit de Perdo Winter, par exemple, ou Mehdi, savent qu'Internet, c'est la force d'aujourd'hui. Fluokids, c'était les prémisces de ce que je peux véhiculer maintenant.

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A part le Social Club, il y a d'autres clubs, en France ou à l'étranger, où tu te sens vraiment chez toi ?
Brodinski :
J'aime bien le Magazine Club à Lille, où j'ai vécu pendant quatre ans. Et la famille dans laquelle j'ai grandi, c'est Reims. Le festival Elektricity me tient beaucoup à coeur. Il a été créé par Yuksek, maintenant c'est un ami à nous qui s'en occupe, qui le fait vivre en utilisant les plus belles parties de cette ville comme le parvis de la cathédrale, des choses très ?province? (rires). A l'étranger, je dirais Bugged Out en Angleterre ; ils ont été les premiers là-bas à croire en moi. Et le Libertine Supersport à Bruxelles. Cette année, j'ai vécu trois mois à Los Angeles et je déménage là-bas le 28 décembre. C'est là-bas que j'ai trouvé ma petite famille.

Comment va être ta vie professionnelle là-bas ?
Brodinski :
Elle sera la même qu'ici, avec neuf heures de décalage. Ma vie reste en France mais mon corps part. Tant que j'ai un ordinateur, un chargeur d'ordinateur, une brosse à dent et de quoi manger, je n'ai pas vraiment besoin d'autre chose. J'aurai beaucoup de dates aux Etats-Unis, du temps de studio avec d'autres personnes, du soleil quand il ne fera pas beau à Paris. C'est un projet que j'ai depuis un moment. Je me dis que j'ai 24 ans et que si je ne le fais pas maintenant, plus tard je trouverai un prétexte pour ne pas le faire.

Je ne savais pas du tout que tu partais.
Brodinski :
Je le garde un peu secret.

C'est public, maintenant. Si quelqu'un te découvre, là, que doit-il savoir sur ton univers ? Qu'est-ce que tu joues, par exemple ?
Brodinski :
J'ai toujours revendiqué de jouer de la techno, j'ai toujours vendu ma musique comme ça même si c'est plus ouvert. Si je dis que je joue de la techno même si c'en n'est pas mais que j'en suis persuadé, on me croit. Mais les magazines musicaux, en particulier les Anglais genre Mixmag, mettent beaucoup d'étiquettes sur très peu de choses. Et je ne suis pas un DJ techno qui tourne dans la sphère techno, je suis plutôt le DJ techno de la French Touch 2.0, si on peut l'appeler comme ça en termes internet.

Et ce n'est pas bizarre, ça ? Tu ne devrais pas plutôt être DJ sur la scène techno ?
Brodinski :
Non, je suis assez bien à la place où je suis. Je me considère comme la valeur techno dans une scène où je retrouve aussi mes amis, et ça compte énormément. Mehdi et moi, on ne jouait pas tout à fait la même musique mais on était prêt à tout jouer. D'ailleurs, maintenant que j'ai créé cette relation aussi bien avec le rap qu'avec la musique électronique, mes limites se sont étendues et je me retrouve dans des situations où je suis le maître de ce que je peux faire.

Je t'ai vu dans des soirées où tu ne mixais que du rap et du r n'b, est-ce que tu fais ça aussi dans des festivals ?
Brodinski :
J'ai appris à placer le rap mais c'est compliqué. Je n'ai pas la relation que Mehdi ou A-Trak ont avec le rap. Et ça sépare ton public en deux avec des gens qui viennent te voir pour le rap alors que tu n'en fais pas. Je ne veux pas qu'on me vende comme un DJ de rap. On a nos soirées de rap mais si j'en joue en festival, c'est un ou deux morceaux.

Je reviens sur la question des étiquettes, le refus des étiquettes m'étonne de ta part. J'ai souvent vu ton nom associé à des étiquettes de ?nouveaux? courants de ghetto-tech...
Brodinski :
Oui, cette année ça a été le Moombahton, l'année dernière le Jerk. Si je découvre quelque chose, un courant intéressant, et que je peux donner mon truc pour qu'il aille encore plus haut, je le fais. Mais ce n'est pas pour ça que je vais forcément en jouer en club.

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Concernant ta production, qu'est-ce qu'il faut acheter en ce moment ?
Brodinski :
Il y a beaucoup de choses qui arrivent : par exemple, une compilation mixée Fabric Live 60 qui sort le 15 novembre.

Ce n'est pas la première compilation mixée que tu sors. Il y a une évolution entre les deux ?
Brodinski :
Il y avait eu une compilation Bugged Out Suck my Deck début 2009. Il y a une évolution quant à ma vision de la musique. Mais pour la seconde comme pour la première, c'est la musique que j'écoute en ce moment, que je ne joue pas forcément en club, et que j'ai envie de faire découvrir aux gens.

Quoi d'autre ?
Brodinski :
J'ai un nouveau morceau, Let The Beat Control Your Body, avec une copine à moi, Louisa, au chant. Il sortira sur un split EP avec Gesaffelstein. J'ai aussi un remix de Viol du même Gesaffelstein, avec qui je fais une tournée internationale de mi-octobre à mi-février.

Gucci Vump (duo formé par Brodinski et Guillaume Brière de The Shoes, ndlr), c'est hot ?
Brodinski :
Oui, c'est plein de choses. On sort Stone Beats, qui est le volume 1 d'une série de mixtapes de 10 minutes. Ca contient 6 beats de rap parce que c'est ce qu'on fait le plus en ce moment.



Arnaud Rebotini - Another Time, Another place (GUCCI VUMP Rmx)


Nero - Crush On You (Brodinski Rmx)



Crame // Photos : Dimitri Barclais.