Je voulais parler cinéma parce que j’ai cru comprendre que ça vous bottait, notamment les BO. Je voudrais qu’on imagine ensemble le film dont l’album Discodeine serait la BO.
Pilooski : Peut-être que ce serait un film d’esthétique années 70. Les mecs étaient assez ambitieux en matière de scénario, il y avait moins de pression financière. La période Nouvel Hollywood, de 66 à 73 notamment, la fin de l’âge d’or des westerns, des grands films hollywoodiens, ils signaient la moindre personne qui arrivait avec un truc un peu différent, jusqu’au moment où le business a repris le dessus. Il y a eu plein de films géniaux...
Pentile: … même des films de genre assez sombres, une psychologie assez riche, des personnages à la dérive...
Pilooski: … sans happy ending...
Pentile: … des films assez connus, genre French Connexion, ou plus expérimentaux.
Pilooski: Qui mettrait autant d’argent aujourd’hui dans un film comme Easy Rider qui parle de deux mecs qui se défoncent ?
Pentile: Les années 80, il y a un truc assez enfantin, c’est l’explosion du merveilleux, du fantastique, Spielberg, les effets spéciaux, Industrial Light & Magic, les licences de jouets qui accompagnent les films.
Pilooski: Scorsese dit que ces mecs-là ont tué le cinéma à partir du moment où ils l’ont décliné en merchandising.
 
C’est Star Wars, donc, qui a tué le cinéma.
Pilooski: C’est presque un lieu commun de dire ça.
Pentile: D’ailleurs, il y a une rupture entre le premier film de George Lucas, THX, et la suite de sa filmo. En tout cas, nous, ce serait plus la période 70, par exemple les films de Nicolas Roeg, qui a fait Performance avec Mick Jagger, The Man who Fell to Earth avec Bowie, Eureka un peu plus tard... Parmi les films récents, il y a celui de Gavras, qu’on n’a pas vu, qui apparemment rend hommage à certains films des années 70. On aime bien des films français, aussi, des vieux Blier, des vieux Chabrol, des Sautet.
Pilooski: On adore Piccoli. Les films avec Piccoli, on les voyait à la télé. Tu développes une sorte de mélancolie par rapport à tout ça.
 


Donc, ce film, appelons-le Discodeine, ne serait pas un film de genre, de série Z ?
Pentile: Ce serait un film atypique...
Pilooski: … un peu sombre... Je ne pense pas que ce serait une comédie...
Pentile: … mais il peut y avoir de l’humour...
Pilooski: … un film plus bizarre que glauque...
Pentile: … avec des passages de respiration poétique. Un peu comme l’album. On ne peut pas dire que ce soit une suite de morceaux sombres.
Pilooski: Je pense aux films de Terrence Malick où il y a toujours une certaine poésie avec des sujets sombres, une balance entre espoir et réalisme.
 
Vous joueriez quel genre de personnages, dans ce film ?
Pilooski: Pas sûr d’être un très bon acteur...
 
Dans quel personnage vous vous fantasmeriez, alors ?
Pilooski: Je ne sais pas, un pompiste.
Pentile: Oui, le mec qui nettoie le pare-brise. C’est bizarre, le cinéma. Quand tu vois à quel point c’est compliqué de faire un disque , faire un film c’est dix fois pire. Des mecs passent trois ans à faire un film, ça sort et au bout d’une semaine, ça dégage de l’écran.
Pilooski: Je te verrais bien en pizzaiolo.
Pentile: Pizzaiolo rigolo.
Pilooski: Être acteur, non.
Pentile: Par contre, la réalisation, plus. Pour le clip de Synchronize, nous sommes beaucoup intervenus au montage. Le clip n’était pas assez sombre, pas assez bizarre, nous avons demandé à revoir tous les rushes. Ca peut faire les mecs chiants, mais on voulait que ce soit au plus près de ce qu’on avait en tête.
 

medley Brain de films, réalisateurs et actrices cités dans l'interview, sur un titre de Discodeine


Récemment, Carl Craig disait qu’il ne faisait pas de BO, parce que s’il se mettait à faire la BO, il faudrait qu’il fasse tout le film.
Pilooski: Je le comprends. Le rapport au son et à l’image est le même : c’est organiser des sons et organiser des images. Il y a une notion de timing. Si tu n’as que des bonnes images mais que le montage est nul, tu ne seras pas dans le film, il y aura des tunnels, tu vas décrocher à un certain moment. Ce qui est intéressant avec la musique, c’est que tu peux gérer un projet en trois mois du début à la fin, sans avoir quinze personnes autour de toi.
Pentile: Même si maintenant tu peux faire un film avec un appareil photo avec une super optique qui ressemble à du 35 mm, comme ils ont fait pour Rubber, c’est bien d’avoir un chef op, une équipe derrière.
Pilooski: C’est compliqué, il faut être très patient, je ne suis pas sûr qu’on tiendrait si on faisait un disque en quatre ans.
 
Quels morceaux de l’album seraient le générique de début, le thème principal, le générique de fin... ?
Pilooski: Le dernier morceau de l’album, qui est relativement long, est volontairement filmique. Il y a très peu d’éléments rythmiques, c’est peut-être le plus imagé du disque. On l’a appelé Figures in a Soundscape ; on avait en tête le film Figures in a Landscape de Joseph Losey, un réalisateur anglais qui s’était fait virer d’Hollywood à l’époque de la Chasse aux Sorcières. Au début de Figures in a Landscape, il y a une intro de dix minutes avec des cordes dissonantes. Je pense que c’était l’idée de base quand on a fait le morceau. En vérité, ça devait être un remix pour Joakim au départ. Comme il trouvait que ce n’était pas assez club, on l’a gardé pour nous, sachant qu’on avait conservé que trois secondes et demi de l’original. Il y a notre titre Antiphonie, aussi, qui est assez filmique.
Pentile: S’il pouvait y avoir Charlotte Rampling dans le film, ce serait bien.
Pilooski: On voulait Charlotte Rampling dans le clip, d’ailleurs. Ca ne s’est pas fait.
Pentile: C’est une belle femme, elle a toujours bien choisi ses films, elle a même une filmographie assez bizarre, comme Portier de Nuit avec Dick Bogarde qui a fait un peu scandale.
 
Quand vous composez des morceaux, vous ne pensez pas à des images?
Pilooski: Non, pas spécialement. C’est un peu une légende les mecs qui te disent “on voyait ça et on a essayé de le retranscrire en musique”. En fait, tu essayes des trucs, des fois ça marche, et ce qui marche ce sont souvent des accidents. On s’intéresse pas mal à la texture des sons, on va être davantage attiré par des sons qui sonnent différemment, sans avoir d’idée précise dès le départ.
Pentile: C’est de l’aléatoire contrôlé, on sait qu’avec tel type d’outil, on va aller dans telle direction. On connaît à peu près la palette, et au sein de cette palette on essaye d’avoir des surprises. On peut aussi se lancer des petits jeux, limite Oulipo, en se mettant des contraintes : par exemple faire un morceau dark avec un instrument connoté Caraïbes, ou faire un morceau sans beat pour changer des morceaux club. Mais ça ne va pas plus loin que ça.
Pilooski: Ca ne donne jamais à la fin ce que tu avais en tête au début. C’est bien que ce ne soit pas systématique. C’est ce qui crée l’excitation. Dans la musique de club, tu peux avoir la même formule à chaque fois, en 4-4, pour faire danser les gens. Si tu fais ça depuis longtemps, au bout d’un moment tu sais comment ça marche, tu connais les ficelles, tu sais quand les mecs vont lever les bras. Pour ne pas t’ennuyer, tu essayes de créer des décalages.
 

Ennio Morricone est quelqu’un d’important pour vous. Vous dites que c’est le seul génie vivant.
Pentile: ‘'Génie”, c’est un mot galvaudé. Un gars qui a sorti deux maxis d’électro, c’est “ouais, le nouveau petit génie”.
Pilooski: Des mecs qui ont une palette aussi large que Morricone, qui peuvent faire des choses très populaires comme des trucs pour dix mecs, avec son aisance, il n’y en a pas tant que ça.
Pentile: Les vrais génies produisent beaucoup, et dans le tas il y a beaucoup de choses super.
Pilooski: Je pense qu’il n’y a pas beaucoup de gens qui réalisent l’importance de ce mec pour la musique. Ce qu’on connaît, la musique de western, représente une petite partie. C’est sa démarche visionnaire qui est intéressante. Sa musique n’a pas d’ancrage temporel.
Pentile: C’était une éponge, il a su s’imprégner de tous les styles, jazz, musique du monde, musique symphonique - il se baladait dans tous les univers avec aisance.
Pilooski: Peu importe la mode, l’époque, il se sert de tout comme outil.
Pentile: Il n’a aucune barrière stylistique. La musique typique hollywoodienne est post-romantique, genre Mahler, Strauss, et ça n’a pas tellement évolué. Lui, justement, a brisé ces codes. Il a mis de la guitare fuzz dans les BO...
Pilooski: … il a amené de la noirceur dans des scènes où il n’y en avait pas forcément...
Pentile: … il a superposé des choses différentes, par exemple une berceuse sur une mélodie dissonante.
Pilooski: Il peut tout faire. Dans la musique électronique, certains te parleront d’Aphex Twin. Oui, il est certainement très doué, mais il est dans un style bien particulier. C’est comme si Ennio Morricone faisait Il Etait une Fois dans l’Ouest toute sa vie.
 
Et vous, est-ce que vous cherchez à être des génies ?
Rires.
Je voulais dire, est-ce que vous avez des axes de travail ou de quête personnelle qui sont dans la même voie que Morricone ? C’est à dire, pas de barrière, toucher tout le monde comme une seule personne, produire beaucoup, etc.
Pilooski: Nous ne sommes pas très productifs. Nous avons mis deux ans à faire notre disque.
Pentile: Ca a été un peu laborieux.
Pilooski: Ca a pris du temps parce qu’on cherchait notre son. Il y a des choses qui se sont imposées d’elles-mêmes, qui sont devenues récurrentes. On se dit que le prochain disque ne sonnera pas du tout pareil.
Pentile: On aime bien acheter du matériel, tester des nouveaux trucs, être en éveil. Notre hantise, c’est de s’enfermer dans des automatismes.
 
Ecouter/télécharger The Light, mix exclu pour Brain: ici.

Justement, toi, Pentile, qui as déjà eu plusieurs projets de duo musical - France Copland, Octet - tu ne te dis pas “Voilà, j’ai fait Discodeine, ça ne sert à rien que je recommence Discodeine” ?
Pentile: Non, dans les autres projets, on ne s’entendait pas aussi bien et ce n’était pas toujours aussi ambitieux. Avec Pilooski, j’ai trouvé le groupe où je peux faire à la fois des choses très personnelles et d’autres que je ne pourrais pas faire tout seul. Ce n’est pas évident, j’ai essayé de faire de la musique avec plein de personnes. Avec Jess de Jess & Crabbe, par exemple. Avec Discodeine, on n’a pas tout dit, on a encore plein de choses à faire.
Pilooski: On ne se dit jamais entre nous “Pourquoi tu penses ça ? Moi, je ne vois pas du tout ça comme ça” .On est assez souvent d’accord sur la direction à prendre.
Pentile: On trouve tous les deux qu’un morceau patine au même moment. On se dit tous les deux “Oui, arrêtons ce morceau, il est bien”. C’est rare. On fonctionne en ping-pong, c’est presque un cadavre exquis.
 
En vous imaginant travailler ensemble, je me disais que Pentile fabriquait des structures sonores et que Pilooski arrivait et disait “Ah là il faut mettre des claps !”.
Pilooski: Nous sommes tous les deux d’accord sur les claps.
Pentile: C’est vrai que Pilooski m’a convaincu d’arrêter de charger les morceaux. Le son pour le son, inédit et bizarre, ça prend de la place, ça ne s’insère pas bien dans les morceaux dansants. Tu ne peux pas faire de la musique mélodique de club avec en même temps de la texture électro-acoustique, pourtant ce serait mon idéal. 
Pilooski: C’est visuel : tu as un espace et tu dois mettre des sons dedans. Moins tu en as, plus c’est lisible. Je n’aurais pas pensé ça il y a quinze ans.
Pentile: C’est pareil dans d’autres styles de musique. Les mecs dépouillent, à la fin ils arrivent avec guitare-voix. En classique aussi, des compositeurs commencent avec un orchestre et finissent avec un quatuor.
Pilooski: Le truc absolu, c’est d’avoir trois sons et qu’il n’y ait pas de manque. La facilité, c’est d’ajouter des couches.
 
Vous avez créé les morceaux sur plusieurs années, quelle a été l’évolution ?
Pilooski: On a commencé par des titres de club pour jouer dans les clubs. On a poursuivi par des choses plus pop, écrites, élaborées. Maintenant, on distingue les remixes pour les clubs et le reste. On va faire un projet pour la Villette Sonique en juin avec un mec qui bosse avec des instruments dits rares. Ce sera très différent de l’album. 
Pentile: Au Point Ephémère, on fait le côté disco ; à la Villette Sonique, ce sera le côté codéine.
 



Quels sont les morceaux de l’album les plus anciens, les plus récents?
Pilooski: Les plus anciens, Homo-Compatible et Ring Mutilation, je crois.
Pentile: Le plus récent, ce doit être Relaps.
 
Il y a plusieurs titres de morceaux dont je ne sais pas s’ils font référence à la sexualité ou la technologie. Suis-je un pervers sexuel ? Homo-compatible, c’est le plus évident. Mais il y a aussi Relaps, Invert, Ring Mutilation...
Pilooski: Inconsciemment, il doit y avoir de ça.
Pentile: Ah oui, relapse, c’est quoi, déjà ?
 
Le relâchement des pratiques du safe sex.
Pentile: On a découvert que le mot “relaps” existait aussi en français, ça a un rapport avec les hérétiques, tu regarderas dans ton dictionnaire.
Pilooski: On cherche des mots qui marchent dans les deux langues. Ring Mutilation, c’est un jeu de mot avec “Ring Modulation”. C’est vrai que ça peut sonner SM. Peut-être qu’inconsciemment on préfère faire de la musique de cul que de la new wave.
Pentile: Il faut qu’il y ait un côté sombre et sensuel en même temps. Cul dark. Il faut un chaloupement, qu’on sente la fesse, la fessée.
 
Qui sont vos collègues au quotidien ? Votre studio est dans les locaux de Kill the DJ, n’est-ce pas ?
Pilooski: Oui, c’est ça. Il y a un côté assez familial. Fany (la boss de Kill the DJ ndlr), je la connais depuis plus de dix ans. Il n’y a pas tant de gens que ça qui défendent quelque chose de façon aussi sincère, ambitieuse et téméraire que les filles de Kill the DJ.
Pentile: Elles se débrouillent pour gérer leur truc mais elles ne disent jamais “on va faire tel projet parce qu’on est sûr que ça va marcher”. Notre disque est limite vachement plus crossover que ce qu’elles produisent. 
 

Est-ce que vous vous sentez faire partie d’une communauté qui regroupe Kill the DJ, Dirty... ?
Pentile: Versatile, aussi. Des labels de gens ouverts qui font de la musique liée à la culture du club mais qui en même temps aiment le rock, il n’y en a pas beaucoup.
Pilooski: Des gens un peu curieux, qui ont un intérêt pour les mêmes choses, que ce soit en musique, en ciné... C’est un truc culturel.
 
Tigersushi, aussi ?
Pentile: Oui, aussi, on vient de faire un remix pour Joakim, Pilooski a participé à une compile space disco sortie sur Tigersushi. Il va aussi bosser sur des remixes pour Gilb’R, pour son projet Aladdin. Ce sont des petites structures qui communiquent entre elles ; on s’épaule, on se file des tuyaux. Il y a même un morceau de nous sur une compile Ed Banger.
Les gens des labels dont on parle ne sont pas des jeunots. On traîne avec des vieux mais on plaît aux jeunes. On ne s’y attendait pas. Ca touche aussi bien des mecs de quarante balais biberonnés à la new wave et au rock indie qu’à des mecs de vingt ans qui ont commencé à écouter de la musique avec Ed Banger et Institubes. Même des gens qui n’écoutent pas d’électro, genre des lecteurs de Magic.
 
Musicalement, vous vous sentez proches de qui à l’étranger ? Je pense à Mathias Aguayo, par exemple ?
Pilooski: Pas spécialement. Caribou, plutôt.
Pentile: C’est dansant et en même temps c’est pop, et en même temps c’est filmique.
Pilooski: DJ Koze, aussi.
Pentile: On aime bien tous les deux Connan Mockasin.
Pilooski: Il n’y a pas tant de personnes que ça qui nous intéressent. Quand on cherche des gens pour faire des remixes, on va toujours vers les cinq mêmes personnes, qui refusent toujours d’ailleurs, parce qu’elles sont trop occupées. Mais on est dans une bonne époque, là, il y a une sorte de pyschédélisation de la musique, au-delà des clichés psychés des années 70, le psyché adapté à la technologie d’aujourd’hui. Les producteurs ne comptent plus sur la vente de musique pour vivre, alors ils se lâchent et font des choses qui leur plaisent vraiment. Je pense que ça a libéré l’esprit de la musique électronique. Il y a plein de micro-milieux qui se créent dans le monde ; tu ne cherches plus à conquérir un territoire mais à atteindre les gens qui pensent comme toi. Dans cette logique, tu arrives toujours à tourner. Tu peux te retrouver à faire deux maxis à 500 copies et à aller jouer en Argentine.
 
Toi, Pentile, comme tu ne mixes pas, tu dois gagner beaucoup moins d’argent que Pilooski. Est-ce que ça crée un déséquilibre dans votre couple ?
Pentile: Non, là je n’ai pas besoin de job alimentaire, puis je touche un peu de sacem, j’ai fait des docus pour Canal, des pubs...
Pilooski: Ce n’est pas avec les DJ sets que tu gagnes le plus d’argent, de toute façon.
Pentile: Avec la mode, davantage. Pilooski, il bosse pour Hermès, moi pour Vanessa Bruno.
Pilooski: Si tu veux gagner de l’argent, tu fais des choses commerciales, de la pub. Ça te permet de faire des trucs plus spé à côté. En sortant l’album, on sait qu’on aura des dates. Moi, ça m’amuse plus d’aller faire des lives avec Discodeine que de partir tout seul mixer à l’autre bout du monde.
Pentile: Il y aura peut-être des titres utilisés sur d’autres supports - pub, films... Vivre de la musique, aujourd’hui, c’est plein de petites choses mises bout à bout, tu ne peux pas vivre que d’un seul projet, sauf si ça cartonne, mais la notion de cartonner en musique, maintenant...
 

Crame // Photos: DR.