Roberto :  Bah voilà. Bah, tiens voilà un crétin (un passager a failli se faire coincer entre les portes), tiens regarde (il klaxonne) haha ça énerve ça hein ! On a l'impression qu'ils ont manqué l'avion ces abrutis, il y a des trains toutes les trois minutes. Moi des fois j'arrive en station et tout le monde court, j'ai l'impression que tout le monde veut monter dans mon train à moi, qu'il n'y en aura pas d'autres comme si c'était le dernier, ils sont fous les gens !

Pourquoi la ligne 7 ? Vous avez pu choisir ?
Roberto :
Non je m'en fous, toutes les lignes se ressemblent, non c'est géographique. J'habite à Villejuif, c'est à côté de chez moi. Sur la ligne 7, il y a quatre attachements : il y a Villejuif, Mairie d'Ivry, Villette, et la Courneuve.  Moi je suis du sud. En fait il y a des agents de réserve et des agents de roulement. Les agents de réserve peuvent être amenés à rouler sur d'autres lignes, alors que ceux de roulement font toujours la même ligne.Par exemple la Réserve Générale peut rouler sur toutes les lignes, là ils connaissent le métro parisien par coeur, mais c'est les anciens, là ils comptent pas leurs heures.

Il y a des réglementations pour l'usage du micro ou vous pouvez faire les foufous avec ?
Roberto :
On dit ce qu'on veut, mais il n'y a pas beaucoup de problèmes ici, on s'en sert généralement simplement pour informer les passagers de l'arrivée au terminus et à Maison Blanche pour leur dire si le train va soit à Mairie d'Ivry soit à Villejuif, c'est tout. Mais nos messages ne sont pas enregistrés, on est juste enregistré avec le PAP, c'est le Talkie Walkie, pour intervenir si jamais il y a un problème dans le train, sinon il y a le THL aussi, c'est l'autre micro, mais j'en abuse pas.

Il y a une hiérarchie officieuse et secrète entre les différentes lignes ?
Roberto : On est tous conducteurs, on est tous au même niveau, on est tous communistes, enfin façon de parler ! Non mais après il y aura tout le temps quelqu'un au-dessus de nous de toutes manières, les sous-chefs de terminus qui sont dans chaque terminus. Au-dessus d'eux il y a un cadre, etc., etc. Comme une pyramide. Il y a des gens aussi qui ne travaillent jamais les week-end et les jours fériés, c'est le Repos Zéro, donc il y a un roulement, parce que ces jours-là il y a besoin de moins de trains que le reste de la semaine. Un conducteur est amené à travailler très tôt le matin ou à finir très tard le soir, avec des repos décalés, jamais le même jour de repos. Une semaine, ça va être mardi mercredi, l'autre ça va être mercredi jeudi, après ça va être jeudi vendredi, après ça va être vendredi samedi, après ça va être samedi dimanche, enfin c'est des exemples tu vois, jamais pareil. Ca tourne. Puis il y a la réglementation ferroviaire, on n'a pas le droit de faire des journées complètes, on travaille 6h30 par jour.

Comment vivez vous le manque de lumière ?
Roberto : C'est ce qui nous manque le plus, la lumière du jour. Les êtres humains, on est comme les plantes, on a besoin de lumière pour vivre. Etre toujours dans le noir comme ça c'est pas très bon, ça fatigue les yeux. Toutes ces lumières artificielles qui passent devant les yeux, ça nous fatigue énormément, passer du noir total à une station inondée de lumière ça assomme. On fait trois allers-retours en fait, six fois la ligne entière, en plus la 7 n'est jamais aérienne. C'est pas une fatigue physique, c'est une fatigue morale, nerveuse. Au fur et à mesure des années on s'en aperçoit. Avant j'ai fait de la vente, puis j'étais machiniste : chauffeur de bus à la Défense pendant six ans, puis j'ai atterri ici. Par petites annonces en fait, mais à la base j'aimais bien conduire déjà. Ils avaient placardé partout qu'ils cherchaient des machinistes, alors j'y suis allé.

Pourquoi avoir changé pour le métro?
Roberto : Bonne question. J'ai jamais réussi à savoir. Enfin si, évolution de carrière sûrement. Le métro est plus haut gradé que le bus, c'est plus valorisant, à cause voilà de la fatigue puis de la responsabilité aussi. Puis c'est mieux payé. J'encours ma responsabilité pénale là si j'ai un accident et que c'est de ma faute, là couic ! Si un type se jette sur les voies et que je ne réagis pas, c'est sous ma responsabilité. Si je ne freine pas, que je suis bloqué ou tétanisé de peur, ça peut arriver, on ne peut jamais connaître notre réaction avant que ça ne nous soit pas arrivé vraiment. Mais j'ai jamais eu ce type d'accident. Ou si par exemple je ferme les portes et qu'une personne reste bloquée, et je la traîne, là aussi je suis mis à pied, il y a mille possibilités, il faut faire gaffe à tout. Après bien sûr j'ai eu des malaises dans les wagons, ça oui souvent, alors je passe une annonce dans la rame pour savoir si par hasard il n'y aurait pas un médecin ou quelque chose, et je le signale au PCC, le poste de contrôle centralisé. Alors lui où il est c'est impossible à rentrer, je te jure c'est un bunker ! Ah oui c'est un vrai bunker. Lui, il surveille toute la ligne, il envoie les secours tout de suite. Enfin tout est hyper réglementé, si on dépasse un signal, si on dépasse une vitesse, comme sur la route en fait, tout se sait : à quelle heure vous avez ouvert les portes, si vous les avez fermées, à quelle heure vous les avez fermées, comment, tout tout tout. Si on a dépassé une vitesse il y a un déclencheur de la rame automatique et le train s'arrête automatiquement. Mais les plus dangereux restent les signaux. Dans le concours pour devenir conducteur il y a plein de tests psychomoteurs, techniques et tout, pour voir si on va pouvoir tenir. Le permis dure trois mois et je peux te dire que c'est trois mois intenses.

Que faites-vous pendant vos jours de repos ?
Roberto : Oh j'aime le foot, comme tous les mecs, donc je joue au foot et je regarde le foot. Je suis pour le Real, c'est mon équipe vu que je suis Espagnol, je suis originaire de Saint Jacques de Compostelle. T'aimes le foot ?

Ca dépend, il se porte bien le Real ?
Roberto : Ca va. Sinon j'ai des enfants, alors ça, ça prend du temps hein ! Je peux vous dire que quand on a des enfants on ne s'ennuie pas. Ca non. T'as des gosses toi ?

Non, je suis mon propre gosse.
Roberto : J'en ai trois moi, donc ça m'occupe. Ils ont, heu... 13, 10 et 4, donc si c'est pas l'un c'est l'autre. Jamais un qui me laisse en paix, jamais tranquille, mais on joue au foot ensemble quand même, c'est bien.

Et à part le foot : musique, cinéma ?
Roberto : Ouais non ciné pas trop, sinon j'écoute de tout sauf du rap. Pas de rap ! J'aime bien bah… Manu Chao, Santana, Supertramp, tout ça, j'écoutais ça quand j'étais gamin et j'écoute encore. D'ailleurs Manu Chao c'est un ancien copain, on jouait au foot ensemble à Saint Ouen.

Je me disais bien que ça cachait une histoire de foot. Vous aimez bien l'odeur des rails de métro ?
Roberto : Je ne la sens plus, je m'en fiche un peu maintenant, mais je me souviens qu'il y en avait une oui quand j'étais gamin. Moi de toutes manières tant que ça sent la rose ça me suffit, je ne suis pas difficile de ce côté-là.

Quelle est votre hantise ?
Roberto : Mes gamins. Sinon rien, le monde peut s'entre-tuer j'en ai rien à faire, chacun sa merde, je crois en rien moi du moment qu'on me laisse tranquille.

Vous avez eu l'occasion d'emprunter des métros à l'étranger ?
Roberto : Oui à New York et Mexico, ils sont pas mal. Et j'adore la ligne 14 à Paris, en tant que voyageur évidemment, c'est lumineux, propre, sécurisé, même si elle est en train de faire supprimer mon boulot, ils ont déjà commencé sur la 1, ça va mal se finir tout ça.

Le métro nocturne à Paris c'est faisable ?
Roberto : Ah non non c'est des conneries ça, c'est techniquement impossible ! Il n'y a que deux voies, et de 1h à 5h des techniciens les rénovent, les trains ne vont pas rouler sur eux ! A New York il y a trois voies donc c'est plus simple, ici on ne va pas écarter les murs ! C'est les politiques qui essayent de nous faire croire que peut-être que c'est possible , mais nous on bosse ici, on sait que c'est infaisable, jamais. C'est comme les plans Vigipirate, c'est à la télé ça, faut pas rêver, rien n'a changé, c'est des paroles de politiques tout ça. Attends, franchement moi je ne vois pas le changement, tu le vois toi ? Bah voilà. Celui qui veut mettre une bombe, il ne va pas prévenir hein. Alors quand on voit un colis isolé on le signale mais on l'aurait signalé même sans Vigipirate ! Mais ce qu'on remarque c'est qu'il y a de plus en plus de vols dans le métro, des portables et tout. Bon après je ne vais pas non plus signaler chaque vagabond qui va mendier dans mon train, j'ai pas que ça à faire, ça c'est plus mes affaires, les clochards ils font ce qu'ils veulent, je m'en fous.
 

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Texte et photo: Margarita Carteron.