L'Avèze est délicieuse, mais permettez-moi de la déguster c'est légèrement amer...
Madame Paulo : Ah vous n'en trouverez pas partout, hein ! Il y a pas mal de bistrots qui n'en n'ont pas. Moi j'en ai parce que j'ai des buveurs d'Avèze. Et puis mon mari en buvait, alors j'en ai toujours.

Comment s'appelait votre mari ?
Paulo ! C'est pour ça qu'on m'appelle Madame Paulo ! Bon, j'ai mis à tremper ces verres parce que ça fait trois jours que je lave ces verres tous les jours sans arriver à les décrasser. Alors cette fois-ci, je les ai eus. Toute la nuit dans de l'eau bouillante et du produit. J'espère qu'ils sont enfin propres. Hé bien, c'est tout juste. Mais enfin pourquoi ? Ils ont trempé toute la nuit pourtant. Pas possible, des garnements pareils, ils sont vraiment coriaces. Bon allez au diable, hop je les range, s'il vous plaît messieurs tâchez d'être corrects, hein s'il vous plaît messieurs !

Vous avez raison ne vous laisser pas marcher sur les pieds. Vous êtes ouverte jusqu'à quelle heure ici ?
Deux heures du matin, tous les jours ! Par contre pour le lever, ça dépend des jours hein, là ce matin j'avais des courses à faire, oh il faut aller à la poste ! Il faut aller à la banque, oh ils nous fatiguent ! Faut faire les courses, faut chercher à manger, ça nous tuera tout ça. Hé bah oui hein. J'ouvre à 11h30 le matin, je me lève vers 10h. Mais le jour où je vais en banlieue, je me lève à 7h.

Pour aller voir vos pigeons ?
Ah oui, j'en ai trente là-bas. Là, je leur coupe du pain rassis pour les nourrir, toutes les semaines c'est le même cirque. Là, mes perruches qui sont derrière vous, je leur donne des graines, mais les pigeons c'est autre chose. Donc le jeudi, j'ouvre à 15h parce que c'est loin, c'est dans le 92 mes pigeons. Mais l'après-midi c'est des habitués donc ils savent que le jeudi c'est pas avant 15h. Quand c'est fermé, ils insistent pas.

Vous avez toujours vécu ici ?
Je suis Parisienne de parents et de grands-parents Parisiens. Mais quand mes parents sont tombés malades, ils sont partis dans le midi pour se soigner, bon bah ils sont morts là-bas, hein. Mon père est mort à Grasse et ma mère à Nice. Puis j'ai ouvert une librairie avec mon mari à Nice, mais quand je suis tombée malade, enfin enceinte je veux dire, on est remonté à Paris, c'était il y a 45 ans. Il a ouvert ce bar. Entre temps, j'ai pas beaucoup voyagé, à part la riviera italienne.
(Elle lit son journal) Oh lala, j'arrive à rien lire, j'ai été opérée pour y voir clair, j'y vois de moins en moins clair. “L'ambiance n'est pas brillante mais vous saurez vous en contenter sans faire la grimace.” c'est vrai qu'en ce moment on travaille mal, c'est mon horoscope, je suis gémeaux. C'est pas brillant brillant cette histoire... Une fois, ici, j'ai fait la soirée gémeaux, on était seize. Vous étiez pas gémeaux, c'était pas votre soir, passez votre chemin.
 

 
Il y avait un videur pour vérifier les cartes d'identité à l'entrée, alors ?
Ah oui oui oui. C'est du sérieux ! Non, mais c'était des habitués, je connais les anniversaires de chacun, on s'était tous donné rendez-vous, c'était la saint gémeaux, rien que des gémeaux, toujours des gémeaux. On s'était bien amusé. Oh c'est sympa comme signe les gémeaux. Puis il y en a beaucoup, beaucoup de gens sont nés en juin, c'est un très beau mois, il fait beau, les jours sont longs, les enfants profitent du soleil. C'est très bien, c'est presque la fin de l'école, donc c'est très bien. Juillet aussi ça va, mais août, c'est vraiment pas terrible, il pleut, quelques fois il fait froid, il y a des orages et des touristes, non pas terrible du tout août. Je vais allumer mon enseigne, il fait nuit dehors déjà. Non mais sinon je ne fais plus trop de soirées à thème comme ça, parce que les clients ne sont plus les mêmes. Ils ne stationnent plus. J'ai des clients que je connais depuis 45 ans. D'autres depuis 25 ans. Tout ça, ça reste ici ! Mais d'autres maintenant qui restent un an, six mois, qui passent et qui partent, ils disparaissent, ils vont ailleurs, on ne sait pas pourquoi. Ce n'est plus comme dans le temps. Dans le temps, c'était copains, amis, on était liés. Maintenant ce n'est plus pareil, plus aucune proximité, c'est commercial. Là, j'ai même un client que je connais depuis 15 ans, il a disparu je ne sais même pas pourquoi. Il m'a même pas dit au revoir, même pas dit qu'il ne venait plus. J'en ai deux qui m'ont fait ça, on les voit ailleurs, mais ils ne viennent plus ici. Les clients ils le réclament Michel, mais il ne vient plus. On ne s'est pas disputé, rien. Il a peut-être trouvé un bar moins cher. Enfin ça, il faut quand même chercher. Mais ça ne peut être que ça, il va dans un quartier arabe, c'est pas cher, donc il boit plus pour le même prix, il est plus content de pouvoir boire d'avantage. Mais je ne cours pas après les gens qui me laissent tomber, ça non, ah ça non ! C'est un goujat, surtout après 15 ans !

Comment c'était ici avant ? Le lieu je veux dire, vous avez tout refait vous-même ?
Oui, on l'a acheté il y a 45 ans, c'est mon mari qui a tout refait, la paille et tout, pas les meubles ni le zinc, ils ont cent ans. Le bar existe depuis 1907, la dame qui l'a créé a passé les deux guerres ici, jusqu'en 1960 environ, ça fait un bail. Je connais ses petits-enfants, puis une Italienne l'a gardé dix ans, et nous on l'a racheté à une Bretonne qui l'a gardé cinq ans.

Votre carte a changé depuis 45 ans ?
Oh oui ! Il y a plein d'alcools qui ont disparu ou qui sont apparus ! L'Avèze par exemple, ça n'existait pas quand on est arrivé, pas à Paris du moins. Le 51 oui, le Ricard. La Heineken par contre j'avais pas ça. Et le vin, je le sélectionne moi-même, jamais de piquette. Des Côtes du Rhône toujours, des rosés de Provence toujours, du bon vin blanc toujours, que des bons crus, j'ai jamais eu de mauvais alcools. Jamais de tord-boyaux. La qualité a toujours été présente.

Donc aucune vedette n'a rendu l'âme dans vos cabinets ?
Oh bah je l'aurais foutue à la porte avant ! Je ne veux pas de drogués ici ! Hou lala, on ferme un café avec ça. En face les stups ont fermé le café pendant deux ans, on n'a pas le droit de servir un drogué. C'est rigoureusement in-ter-dit !

C'est un coin à ne pas sortir après le couvre-feu ici. Il ne vous est jamais rien arrivé après la fermeture ?
Oh si, vu que j'habite la porte à côté je dois passer par la rue, je me suis fait deux fois voler mon sac, et une fois un homme m'a tapée pour le plaisir de me taper. Uniquement pour me taper à coups de pieds, c'était il y a une dizaine d'années. Un bonhomme habillé en ministre, en pardessus, chemise blanche, une cravate, des chaussures vernies, tout, habillé comme un ministre je vous dis. Il a frappé une bonne femme qui descendait la rue de Charonne, elle avait un chien qui lui a couru après et l'a mordu, c'est déjà ça, et une heure après c'était moi. La même chose, il m'a foutue par terre et m'a donné des coups de pieds. Il m'a fait un traumatisme crânien, frapper pour le plaisir, c'était un psychopathe. C'était pas très sympa.

Non, c'est dingue. Si vous aviez été un homme vous auriez fait quoi comme métier ?
Oh libraire ! J'aurais continué à être libraire ! Je suis une passionnée des livres ! Je viens de lire un petit livre, d'une tristesse ! Ca s'appelle La Petite Chartreuse de Pierre Péju, c'est triste à mourir. C'est très bien, mais alors c'est d'une tristesse mon Dieu ! Et puis là, j'ai commencé hier soir le prix Nobel, ça me fait l'effet d'être très bien. Il parle d'une de nos premières féministes en plus. Il y a très longtemps que j'avais ce livre, je ne l'avais pas lu et puis je viens de m'apercevoir qu'il a eu le prix Nobel, donc forcément ça a excité ma curiosité. Les prix Nobel, je lis !

Vous n'aviez pas eu l'idée de fermer le bar à la mort de votre mari ?
Oh si je l'ai eue ! Mais les clients m'en ont empêché. Ils me disaient qu'on était bien ici, ce qui était vrai, qu'il n'y avait pas de raison de fermer, ce qui était vrai aussi, alors j'ai continué et j'ai eu raison. J'ai élevé ma fille, qui a 45 ans, elle travaille au Musée d'Histoire Naturelle, elle est herpétologue, elle s'occupe des reptiles, elle écrit dans des revues, elle fait des conférences, elle est allée à Cuba, au Costa Rica parce qu'il y a des serpents blancs qu'il n'y a que là-bas, elle a beaucoup voyagé pour ses reptiles.

Ca a l'air d'être un métier fascinant. Quand vous étiez libraire, quels livres recommandiez-vous le plus souvent ?
Ceux de Stefan Zweig, tous. J'ai fait connaître Zweig à tous les jeunes de Nice qui passaient par ma boutique. Mais j'ai pas aimé qu'il se tue avec sa femme. Il n'avait pas le droit de tuer sa femme. Elle était trop jeune et influençable, je ne sais pas si elle était tellement d'accord. Elle courrait dans la rue en sanglotant avant. Si elle était vraiment d'accord, elle n'aurait pas fait ça. Il lui a dit “je ne t'oblige pas”, mais on ne sait pas qui a rempli le verre, si c'est elle ou si c'est lui. Enfin, j'ai des doutes. Je ne suis pas d'accord ! Elle avait sûrement peur de se retrouver seule perdue au Brésil, sans rien. Je ne suis pas d'accord !

Je vois que vous êtes entourée de livres ici aussi, vous associez votre métier et votre passion.
Oui, je lis toute la journée depuis que mon mari est mort. Il avait un accent méridional incroyable, il ne l'a jamais perdu, il ne pouvait pas le cacher, ça non. Il ne pouvait sûrement pas se faire passer pour un Parisien. Mais moi qui ai été élevée dans le Midi, je n'ai jamais eu l'accent du Midi. J'étais à l'école primaire à Grasse, au lycée à Nice, j'ai jamais jamais eu l'accent ! Mais les gens s'en foutaient, j'étais Parisienne point, ça passait très bien. Mais mon mari, rien à faire ! J'avais une bonne soeur qui venait ici, elle me demandait de l'appeler pour l'écouter parler, elle me disait “il parle pas, il chante !” elle était fascinée. Elle venait du dispensaire d'à côté...

...boire son petit demi.
Roh ! Tu parles c'est à peine si elle osait regarder les bouteilles ! Non mais enfin, elle était sympa, elle était du coin quoi. Elle venait exprès écouter Paulo.

Votre petit bar avec vos perruches me fait penser au bar de Turandot dans Zazie dans le métro et au perroquet Laverdure, on s'y sent bien.
Ah c'est gentil ça, j'adore Queneau. Il y a le chat aussi, il dort dans son panier là derrière, c'est bien il me fout la paix. Il s'appelle Ouaou, il a six ans.

Quand vous êtes montés à Paris, pourquoi ne pas avoir continué à vendre des livres, pourquoi avoir acheté un bar ?
C'est mon mari qui voulait ça, au départ on voulait le garder cinq six ans puis le vendre pour acheter une librairie, ça ne s'est pas fait, il faut plus de sous pour une librairie, c'est du boulot quand même, c'est cher. Donc j'ai continué le bar. Mais c'est cher aussi, le commerce c'est cher, surtout à Paris. Maintenant j'ai plus envie de m'en aller. Ma fille et mes petites filles sont occupées, moi j'ai mon bar, je vois du monde. Tant que j'ai ma tête et mes jambes je continue ! Si l'un des deux flanche, je pars, mais pour l'instant je résiste, je me couche à 3h tous les soirs, c'est quand même fatiguant. Je fais tout ici, je lis, je mange, je bois ma Campus à midi, tout juste si j'y dors pas. Non, je me plais bien ici. Mais en ce moment c'est pas bon, les gens viennent moins, il n'y a pas d'argent, du chômage, des petits salaires, des loyers et des charges trop élevés, l'électricité est chère, tout est cher, enlevez tout ça et il ne vous reste plus grand chose pour sortir. C'est pas bon, il faut s'amuser aussi un peu, profiter de la vie. Tenez, après 68 on a mis quinze ans à s'en remettre, ça a foutu l'économie en l'air pendant quinze ans. On a fini par avoir la semaine de 35h, et la semaine de 35h ça a foutu l'économie en l'air, c'est pas bon. Un pays qui ne travaille pas n'est pas un pays qui tourne. On ne va pas prendre l'argent aux riches, faut pas rêver, comme si les riches ils vous laissent prendre leur argent. Ils ont de l'argent, ils le gardent et ils savent le garder. C'est de l'utopie tout ça. Les jeunes qui descendent dans la rue pour défendre les retraites, ils ont 20 ans et ils défendent des retraites qu'ils auront dans 40 ans, et dans 40 ans la vie aura changé, ce sera différent, ce qui s'est passé il y a 40 ans n'est pas ce qui se passe maintenant et ce qui se passe maintenant ne se passera plus dans 40 ans faut pas rêver ! C'est ridicule ! N'emmenez pas vos gosses en poussettes manifester pour leurs retraites, non mais à quoi ça rime ! Oh ça m'énerve ! Bon ceux qui ont 50 ans, soit, ça je comprends. Mais les gamins de 15 ans non mais faut pas pousser mémère dans les orties ! Enfin c'est ridicule ! Oh j'aime pas le ridicule ! Ca ne sert qu'à emmerder le monde ! Ils s'amusent pendant une journée et ça coûte cher à l'Etat tout ça !
 

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Margarita Carteron.