Nous n'avons pas complètement saisi toute la profondeur de tout ce qu'elles nous ont raconté mais nous avons bien aimé les chants chrétiens qui enveloppent d'ondes bénies ce salon où une fois n'est pas coutume, le Client est Roi.

 

Ça fait longtemps que tu fais ce métier?
Fatou :
Oui depuis l'Afrique, je suis Ivoirienne, je suis venue en France en 1986.

Tu faisais quoi avant ?
Fatou : Je suis venue normalement pour faire des études, un CAP coiffure et esthétique. Et esthétique, tu notes bien. J'ai eu mon bac D et j'ai eu des situations qui m'ont obligée à arrêter. Je suis arrivée en France pour faire ma terminale, parce qu'en Afrique c'est les parents qui dictent ce que vous faites, ce n'est pas vous qui choisissez.

Vous faites quoi ici alors ?
Fatou : De la coiffure, des maquillages, je m'occupe des mariages, mais là je suis fatiguée, je ne fais plus trop de grosses coiffures.

Tu as beaucoup de clients masculins ?
Fatou : Avant oui, maintenant pas trop.

Pourquoi ?
Fatou : Depuis que je me suis mariée mon mari ne veut pas trop, il est jaloux.

Je comprends. Toutes tes collègues sont Ivoiriennes ?
Fatou : Non pas toutes, et il m'arrive de prendre des Japonaises ou des Chinoises.

Pourquoi d'après toi de plus en plus d'Asiatiques travaillent dans des salons de coiffure africains ?
Fatou : Ils ne font que la manucure. Il y a beaucoup de clientèle et ce sont des gens attirés par l'argent. Aux métros Château d'Eau ou Saint-Denis ils vont racoler les clients, ici c'est plus calme.

Quel est ton rapport à la clientèle ?
Fatou : C'est un métier difficile. Les gens viennent ici pour changer d'air, se défouler et tout, causer, demander des conseils. En général, c'est le but, quand on vient se coiffer, on ne vient pas que pour les cheveux, on vient pour changer sa façon d'être. Quand on n'a pas le moral ça nous permet de mieux se sentir dans sa tête. Il m'arrive quelques fois qu'au lieu de jouer à la coiffeuse, je devienne un peu un psy. On est en contact avec les gens, on caresse les cheveux de la cliente qui sent tout de suite si elle a affaire à quelqu'un qui aime ou non son métier, qui le fait que pour obtenir de l'argent ou aussi pour autre chose. Donc elle est beaucoup plus tranquille pour parler tu vois, elle voit si tu la respectes, si tu la considères. Du coup, elle est détendue, épanouie. Il m'est arrivé une fois, une cliente est rentrée, elle voulait se coiffer. Et en fait peut-être qu'elle ne voulait pas se coiffer. Elle entre et regarde les prix, elle demande une coiffure. Je l'accueille, je souris avec elle. Et elle me dit la vérité, qu'elle est venue ici parce qu'on lui a parlé de ce salon et qu'elle est juste venue voir. Elle me dit “l'accueil que vous m'avez fait, ça me donne envie de me coiffer, je m'assois et je me coiffe, la manière dont vous m'avez reçue, je ne peux pas partir.” Ça, ça fait plaisir tu vois. J'ai encore plein d'histoires comme ça.

Par exemple ?
Fatou : Une fois il y a une autre cliente qui vient, et puis elle me demande “il y a une coiffeuse qui travaillait ici il y a longtemps, elle n'est plus là ?” et puis j'ai dit “non elle n'est plus là”, elle me demande si je sais où elle peut la trouver, donc je lui indique, je lui dis quel métro, “vous allez là, vous tournez à droite, vous tournez à gauche, paf vous tombez sur elle”. Et la cliente, elle s'est assise, et puis elle n'a pas bougé. Après elle me dit “je ne peux pas partir d'ici” je lui dis “pourquoi ?” elle me dit “je ne peux pas bouger parce que je ne suis pas venue pour me coiffer chez vous mais vous avez eu le courage de m'amener ailleurs, alors que vous êtes là pour avoir de l'argent, je préfère rester là”. Et elle n'est pas partie.

Vous avez créé une super ambiance musicale aussi, c'est quoi comme chants ?
Fatou : Ce sont des musiques chrétiennes, du gospel qu'on appelle des Adorations. De la musique en Adoration. C'est de l'Adoration mise en musique.

Ça passe en boucle ? Ça fait deux fois que je l'entends celle-là.
Fatou : On change selon les jours, mais ça reste des chants d'Adoration, c'est pour détendre. Quand on travaille, souvent on n'a pas le temps d'aller éteindre et allumer, donc ça passe en boucle sans coupure, ça permet aux clientes de s'oublier. C'est un pays où les gens sont stressés, pressés, ils n'ont pas le temps, ils sont électriques. Cette musique les détend, c'est une harmonie qui fait la température du corps et de l'esprit.

Vous rendez service physiquement mais aussi mentalement donc.
Elisabeth :
Voilà ! Tu as tout compris. Quand t'étais assise là moi je t'ai vue, t'es arrivée stressée par le monde extérieur, tu t'es assise là comme ça, et puis moi je t'ai vue t'affaisser progressivement, et j'ai compris que - Fatou j'ai pas voulu te le dire mais j'ai voulu te le dire après...
Fatou : Après.
Elisabeth : Oui après j'ai voulu te dire que j'ai vu qu'elle se relâchait. Au début elle était assise comme ça tu vois, puis elle est allée au fond du fauteuil. Tu t'es relaxée.

Exactement, je suis allée au fond, ils sont chouette vos fauteuils.
Fatou :
Après, j'ai un autre exemple. J'ai eu un client, il vient de la province, il vient faire une coupe. C'était un typé Européen blanc. Il me dit “c'est pas vrai ! j'ai tout oublié chez moi, ma carte mes papiers, tout.” Je lui dis que c'est pas grave et qu'il m'expédiera un chèque plus tard. Jour pour jour il me l'a fait, moi-même j'avais oublié !

Les femmes ici sont très coquettes. Par exemple vous deux, vous avez une french manucure, les sourcils faits au crayon, une coiffure compliquée, etc.
Fatou : Oui extrêmement, surtout les Noires, c'est une mentalité, ça vient des Etats-Unis, tout ce qui est anglophone, ils sont beaucoup plus basés sur tout ce qui est aspect extérieur. Tu vas à Londres tu vois que les femmes sont hyper hyper sophistiquées, c'est à la mode partout chez les femmes Noires, elles aiment bien prendre soin d'elles, elles aiment bien plaire.

Et la concurrence ?
Fatou :
Je n'ai pas cet esprit-là. Je m'intéresse plutôt à la satisfaction du client.

Ok. Pourquoi t'as choisi la France pour faire tes études ?
Fatou :
En réalité, je n'ai pas choisi. Je voulais rester chez moi. C'est la force des choses qui m'a amenée ici.

C'est-à-dire ?
Fatou :
C'est mon père. C'est ma soeur qui était déjà en France qui a vu que j'avais des petits problèmes avec mon père et m'a fait venir là. Au début je ne voulais pas. Mais après je suis tombée amoureuse de ce pays.

Tu ne veux plus repartir en Côte d'Ivoire du coup ?
Fatou :
Pas que je ne veuille plus repartir, mais je suis tombée amoureuse, j'ai été séduite. Plus on connaît quelque chose, plus on connaît les défauts et les qualités de la chose. Donc à force de connaître la chose, on commence à connaître les avantages de la chose, à dompter la chose. En fin de compte, plus on connaît quelque chose, je ne sais pas comment dire, on ne choisit pas, on se trouve activé par cette chose-là, la chose nous transperce, nous transcende et on se fond un peu dans la chose.
Elisabeth : C'est ça ! Tu la domptes !
Fatou : On se trouve attiré, ça nous active.

Si vous le dites. Et vous faites l'épilation intégrale ?
Fatou : 
Non !
Elisabeth : Comment ça non ! Et quand on nettoie tout ça ?
Fatou : Ah oui on fait les sourcils.

Et pas le reste ?
Fatou :
Non on fait pas à fond, j'ai pas envie. Et même les sourcils c'est pas systématique, c'est si elles demandent. Et même si elles demandent parfois on refuse. Je le fais pour faire plaisir à une cliente. Parce que si tu fais trop de choses, tu les fais mal. Il faut mieux se spécialiser. Je prends un exemple : un jour il y a un monsieur qui est rentré là et qui voulait m'installer des cabines téléphoniques. J'ai dit non ! Je fais la coiffure, je vends des bijoux, des produits, je fais des soins pour les ongles et le visage, je ne vais pas en plus avoir des cabines, ça fait un peu désordre. C'est ce que je pense. Et ce que je voudrais dire encore, c'est que j'espère que la France continuera son essor économique, je souhaite l'avancement de cette nation. Je prends un exemple. J'ai eu des problèmes avec la justice et j'étais malade. J'avais été hospitalisée, je suis restée neuf mois sans payer le loyer, mes employées sont parties, j'étais dans un trou noir. Et il y a eu les huissiers, la justice, tout, on a failli fermer la société. Mais je me disais que je devais travailler, j'avais des charges à payer, on me disait de rester au lit mais je suis allée travailler, je ne pouvais pas me permettre de rester couchée. On m'a convoquée au tribunal à peine mes perfusions ont été cicatrisées, j'y suis allée tu vois. Je n'avais pas assez de forces pour parler alors tout ce que j'avais à dire je l'ai écrit sur une feuille. Je leur ai fait comprendre que c'était pas la peine de me faire fermer même si je leur devais beaucoup et tout, qu'il fallait qu'ils me laissent travailler, que la France est un pays que j'aime. Je ne suis pas là pour escroquer le pays, je suis là pour faire avancer l'économie française ! Quel que soit le montant que je dois, si on me laisse travailler je paierai tout jusqu'à la fin. Quand je parlais j'avais souvent des crises parce que j'étais trop faible, je tremblais, je transpirais, c'était l'hiver. La juge quand elle a su que je rentrais de l'hôpital, je te dis : elle était scandalisée ! Elle a dit “mais qui vous a convoquée ?”. L'avocat de la partie adverse s'est fait engueuler et les médecins se sont occupés de moi et une semaine après j'ai repris le travail. Je suis une passionnée et une battante. Je refuse de me laisser aller. Il ne faut pas rester à attendre après les allocations et les aides sociales, c'est bon de se faire aider mais c'est pas bon d'en abuser. Sinon on reste dans la passivité. Moi je prends des cours d'informatique à côté aussi.

 

 


Margarita Carteron.