Manque de chance, c’est jour de grève en ce 23 septembre et son show au Trabendo vient d’être annulé par peur de faible affluence. Ça n’empêche pas Mr Cee-Lo Green (né Thomas Callaway) d’enchaîner les rencontres avec les journalistes. Le disque à vendre aujourd’hui s’appelle Lady Killer et même s’il n’est pas encore terminé, Cee-Lo sait déjà très bien où il veut aller.


Quand tu fais un show, est-ce que tu essaies d’évaluer la proportion de gens dans le public qui sont fans de toi depuis Goodie Mob, depuis Gnarls Barkley ou depuis ton premier solo ? (Perfect Imperfections en 2001) ?
Cee-Lo :
C’est dur à évaluer. Je dois satisfaire différentes catégories de fans. Mais actuellement, d’après mon label, il est pour l’instant plus sage pour moi de promouvoir l’album à venir, Lady Killer. Ensuite, seulement, quand l’album sera sorti et que je ferai une tournée à part entière, j’incorporerai dans mes show les autres aspects de ma carrière. Mais là, mon le but est de mettre en avant mon album solo Lady Killer.

Justement, ton dernier solo, Soul Machine, est sorti il y a presque sept ans. Est-ce que c’est quelque chose qui te préoccupe ?
Cee-Lo :
J’ai conscience que c’est un challenge mais en même temps, je sens une vraie attente et un vrai enthousiasme autour de moi. Et puis, mon travail parle pour moi. Car même si tu as d’un côté l’aspect "engagé" de Goodie Mobb et de l’autre l’aspect alternatif de Gnarls Barkley, au milieu, c’est le même Cee-Lo, tu vois ?

J’ai lu que Lady Killer ne comportait aucun morceau rappé. Tu te considères encore comme un MC ?
Cee-Lo :
(Il réfléchit) Oui. De toute façon, j’ai toujours mêlé le chant au rap. Mes parents étaient pasteurs, j’ai baigné très jeune dans les chorales. Le chant, les mélodies, c’est presque quelque chose d’inné chez moi. Le rap, c’est venu plus tard. Mais ça reste en moi, même si c’est devenu une part secondaire de mes activités. Je n’ai pas pris ma retraite !

Pourtant, tu n’interprètes pas de morceaux de Goodie Mob dans tes concerts ?
Cee-Lo :
Non, parce que... ce n’est pas… ce qu’attend de moi mon public actuel, tu comprends ? Mais si j’avais eu le choix, j’aurais emmené Goodie Mob sur cette tournée quitte à avoir Goodie Mob en première partie et Cee-Lo en seconde (rires). Et j’ai pris la décision de ne pas inclure de rap dans Lady Killer parce que je savais très bien que le futur album de Goodie Mob allait suivre. Je peux te l’assurer, on est en train de travailler dessus. Alors, avis à tous les fans de hip-hop : laissez-moi encore chanter sur ce projet et je vous promets que je vous donnerai ensuite toute satisfaction avec le retour imminent de Goodie Mob ! On est de nouveaux en bons termes et tout se passe bien entre nous. D’ailleurs Big Gipp est venu en Europe avec moi.

Ecouter et télécharger: Goodie Mob - Soul Food

Ah oui ? Il fait des backs sur scène ?
Cee-Lo :
Non pas du tout, il est juste là pour le soutien amical, tu vois ? T’as dû le croiser à l’instant dans le couloir de l’hôtel, non ?

Ben non. Pour en revenir à ta carrière solo, j’ai quelque chose à te montrer. C’est un numéro du magazine XXL datant de 2003 avec Biggie en couverture et un long portrait de toi à l’intérieur…
Cee-Lo :
(Il feuillette longuement, regarde quelques pubs d’époque) Ça fait un moment ! (Il arrive à son portrait) Ah oui, la séance photo avec les musiciens ! C’était pour la sortie de Soul Machine. (Il lit) C’était une bonne période. Je me sentais libéré de plein d’engagements, j’avais de nouvelles opportunités qui se présentaient et... (Il s’arrête, regarde le magazine) J’aimerais le garder, ce numéro.

Désolé, il est à moi.
Cee-Lo :
Non mais t’as raison, c’est un objet de collection maintenant (il me le rend, à regret). Mais oui, en 2004, j’étais libre, plein d’idées, j’avais plein de projets devant moi. J’étais plein d’ambition.

Dans l’article en question, tu reviens beaucoup sur ton envie de succès mainstream, la reconnaissance, etc. Et aujourd’hui ?
Cee-Lo :
Aujourd’hui ? Je veux ce que j’estime mériter ! Ni plus, ni moins.


La Dungeon Family
 
J’avais lu quelque part il y a un moment que tu avais été un temps membre de Outkast. C’est vrai ?
Cee-Lo :
Ouais, mais ça remonte à loin et ça n’a pas duré longtemps. Le groupe existait déjà, je rappais, on était amis depuis l’école primaire et ils m’ont proposé de les rejoindre. Mais ça ne s’est jamais formalisé car entre-temps, ils ont eu une proposition et ils ont signé en tant que duo.

Et qu’as-tu pensé de l’album de Big Boi ?
Cee-Lo :
Ça m’a impressionné. Il a réussi à se détacher à la fois du son "Outkast" et du son de Speakerboxxx qui était déjà un album solo au sein de l’entité Outkast. D’ailleurs, je devais participer à un titre de l’album mais des problèmes entre mon label et le sien nous en ont empêché. C’est dommage car Big Boi est pour moi un des meilleurs, si ce n’est le meilleur rappeur à venir du Sud, avec Andre 3000. De toute façon, quasiment tous les meilleurs viennent de mon crew (La Dungeon Family, ndlr) ! Après, certaines personnes ont été déçues qu’ils ne fassent pas de score à la hauteur des ventes de Outkast mais…

…même Outkast ne ferait peut-être plus de telles ventes aujourd’hui ?
Cee-Lo : C’est vrai, le marché a changé pour tout le monde.

D’ailleurs, tu as appris à t’adapter : on entend Gnarls Barkley dans le film Kick Ass par exemple et tu as participé à une chanson pour une campagne de Coca-Cola, par exemple. Tu te fixes des limites ?
Cee-Lo :
Eh bien, je ne collabore pas avec n’importe quel marque. Il doit y avoir une affinité dans le message. Il faut que ça m’intéresse, que je sois en accord avec la marque, que j’ai le temps de collaborer, que je ne sois pas contractuellement engagé ailleurs, etc.

Tu multiplies aussi les "side-projects" : un album commun avec le producteur de rap Jazze Pha, la réalisation de l’album de la chanteuse Melissa Thornton… tu arrives à tout gérer comme tu l'entends ?
Cee-Lo :
Bien sûr. Et d’ici quelques mois, on devrait se mettre au travail sur le troisième Gnarls Barkley. Mais pour les deux projets que tu cites, je ne sais pas si ça va sortir. J’ai déjà fait ma part du boulot pour ces deux disques mais il y a des complications. Rien de personnel. Au contraire, j’étais avec Jazze Pha l’autre jour. Mais les histoires de label, de contrats, compliquent les choses.

Dans une ancienne interview, tu disais que ton but dans ta carrière était de "marketer ta positivité" ?
Cee-Lo
: Exactement. Et c’est encore le cas aujourd’hui. L’industrie du disque est une industrie de divertissement. Ca peut-être une tribune d’expression personnelle pour des individus mais ça n’en reste pas moins une industrie et un métier. Mon objectif est de mêler ces deux aspects : je veux faire passer un message mais de manière divertissante, sans être plombant.
 
Clip - Fuck You
 


Mais il n’y a pas une contradiction à faire un single qui s’appelle Fuck You ?
Cee-Lo :
Je n’y vois pas de contradiction, j’y vois juste un contraste (sourire) C’est différent.

Tu as fait un radio-edit de Fuck You ?
Cee-Lo :
Oui, il s’appelle Forget You. Je le déteste. Mais bon c’est un compromis qui permet quand même de donner de la visibilité à la version originale.

Les choses vont de plus en plus vite. Avant, les rappeurs mettaient des mois à s’approprier les chansons à la mode dans des remixes ou des freestyles. Là, avec Fuck You, 50 Cent a enregistré son remix une semaine à peine après toi. Ça ne t’a pas gêné ?
Cee-Lo :
Ça m’a surpris, mais en bien. Ça montre que la chanson a eu un gros impact très vite. Et puis Fifty est marrant. Il s’est récemment mis sur Twitter. Je lui ai parlé, on a évoqué l’idée de faire un clip ensemble de sa version. On verra…

C’était quand même assez risqué de revenir avec un single qui porte ce nom pour une personne bien sous tous rapports.
Cee-Lo : Non, le titre Fuck You est un moyen simple et direct d’avoir l’intention du public. Mais en réalité, c’est un morceau qui incite les gens à aller de l’avant dans leur vie et à laisser le passé derrière eux. Il  y a tout un concept dans les paroles.

Et puis ça doit quand même plutôt marrant de pouvoir chanter "Fuck You" dans un refrain (la Fuck You Symphony de Millie Jackson ayant du être l'un des morceaux les plus jouissifs à faire).
Cee-Lo :
Oui, c’est très libérateur. Pour être honnête, j’essayais de trouver une réponse sophistiquée à ta question mais voilà la vraie réponse : c’est agréable de dire "Fuck You" dans un refrain.
 

Yacine Badday // Photos: DR.