Manuel WirothDès qu'on s'aventure sur les terres du paranormal, on ne compte plus les ouvrages à l’écorce brillante et pourtant aussi fades dans le contenu qu’une conférence de presse d’Hugo Lloris. Ainsi, si l’œuvre de l’historien Manuel Wiroth se distingue de ces méfaits, c’est d’abord parce qu’il s’agit d’une thèse universitaire et non d’une commande pure et simple d’un éditeur grippe-sou. L’auteur s’est trituré les méninges à disséquer les groupes d’études ufologiques et leurs avancées, tout en exposant l’évolution de la perception du phénomène OVNI au cours des âges, depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’à l’ère actuelle des objets connectés superflus. 

Lorsque votre nom est associé à la catégorie «ésotérisme et paranormal», devient-on inévitablement l’oncle bizarre de la famille, l’illuminé du voisinage ?

Manuel Wiroth  : Dès qu’on s’intéresse à cette question, on est inévitablement quelque peu catalogué, étiqueté. Mais quand on commence à discuter avec des «sceptiques moqueurs», on se rend vite compte que ce n’est souvent qu’une façade, un moyen pour ces gens d’éviter le risque de paraître ridicule. En exposant de vrais arguments, on arrive à avoir de vraies discussions qui font souvent évoluer les points de vue.

Qu’est-ce qui vous prédestinait dans votre parcours personnel et professionnel à mener ce type de recherches ?
Je ne crois pas à la prédestination. Par contre, aussi loin que je me souvienne, je m’intéressais dès l’adolescence à la question des OVNI, car mes parents avaient des revues Lumières dans la Nuit et je crois qu’ils avaient eu à un moment des cartes d’enquêteurs de ce groupement. Donc tout cela devait probablement être tapi dans mon inconscient, attendant le moment propice pour surgir.

Quels sont les organismes officiels qui étudient encore les OVNI aujourd’hui ? Concrètement, quels genres d’actions sont à mettre à leur crédit ?
En France, il y a le GEIPAN (Groupe d’Études et d’Information sur les Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés) qui a succédé au SEPRA (Service d’Expertise des Phénomènes de Rentrées Atmosphériques) – service qui avait pris lui-même la relève du GEPAN (Groupe d’Étude des Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés). Le GEIPAN est le service OVNI – pardon, «PAN» - du CNES. Actuellement, pour l’essentiel, ce service collecte et analyse les témoignages, les classe, mène éventuellement des enquêtes et informe le grand public sur la question par le biais de son site internet, de conférences, d’interviews… Par le passé, le GEPAN put entreprendre lui-même des études techniques en collaboration avec des scientifiques, en particulier sur des modes de propulsion innovants. Il y a également un service qui dépend de l’aviation civile chilienne : le CEFAA.

A quoi ressemble généralement le chercheur d’objets célestes du dimanche ? On imagine volontiers celui de 2017 voter Jacques Cheminade et mettre un bout de scotch sur sa webcam.
Il y a beaucoup moins de chercheurs d’objets célestes aujourd’hui que dans les années 1970. Ce type d’activités connut un vrai succès de la fin des années 1960 au début des années 1980. Ensuite, en raison d’un certain nombre de facteurs comme une raréfaction des observations à haut degré d’étrangeté, une remise en cause de l’hypothèse extraterrestre de manière radicale par des sceptiques (sur lesquels je reste sceptique), des canulars retentissants comme celui de Cergy-Pontoise,  la dissolution de nombreux groupements, l’ufologie française connut un déclin rapide. Il semble qu’il y ait un timide renouveau avec les possibilités offertes par internet. Un grand nombre de sites ont fleuri et les «chercheurs du dimanche» qui étaient parfois des gens très sérieux et très compétents (tels Aimé Michel, René Fouéré, Joël Mesnard) et qui exerçaient cette activité presque à plein temps ont laissé la place à de nouveaux venus dont le type d’activité est plus rarement l’enquête, mais plutôt la détection, la diffusion, parfois le commentaire de nouvelles glanées sur internet. Évidemment, ce tableau est assez réducteur. Des gens très sérieux continuent à pratiquer les enquêtes à l’image de ce que faisaient les anciens, perfectionnant les méthodes de récolte des données. On peut ainsi évoquer – entre autres -  les acteurs des opérations Suricate, le groupement OVNI Science,  le groupement des ICDV. Quant à l’aspect «scotch sur la webcam», je pense que les ufologues d’aujourd’hui ne sont pas moins complotistes que leurs aînés –à tort ou à raison. L’histoire ancienne, mais aussi l’histoire récente, montrent bien que la stratégie du complot est parfois employée par des États, des groupes ou des individus. Encore faut-il distinguer ce qui relève du complot et ce qui est plutôt du registre de la protection du secret, ainsi que l’a souligné François Parmentier dans OVNI, 60 ans de désinformation.

Vous résumez dans votre livre la pensée de Jacques Vallée (astronome et ufologue respecté, ndlr) selon qui en 1970 - je vous cite -, «les observations des OVNI pourraient être une mystification utilisée par les militaires pour dissimuler l’existence d’armes psychiques». Dispose-t-on aujourd’hui d’éléments tangibles pour appuyer cette théorie ?
À ma connaissance, Vallée est le seul auteur francophone majeur à avoir imaginé cette hypothèse – et encore faisait-il référence à la situation américaine. N’étant pas un spécialiste de la parapsychologie, je n’ai pas d’avis sur la question.


D’après Vallée, dans Science interdite, des recherches poussées en parapsychologie ont été menées aux États-Unis dans les années 1970. Il ne serait pas étonnant que les militaires puissent avoir eu l’idée de masquer des expériences parapsychologiques, mais aussi concernant des technologies plus conventionnelles, derrière un paravent OVNI. Cependant, je rappelle que certaines évolutions d'OVNI observées, détectées, mesurées, enregistrées montrent des phénomènes qui sont capables d’accélérations foudroyantes, de vitesses inaccessibles pour nous dans la basse atmosphère, d’arrêt sur place, de virages à angle droit, de disparition instantanée, d’une sorte d’affranchissement de la gravité. Toutes ces performances sont aujourd’hui – à ma connaissance - inenvisageables pour notre technologie, et elles l’étaient encore plus dans les décennies antérieures. Donc il faudrait expliquer comment on peut masquer des phénomènes parapsychologiques par des techniques qu’on est incapable mettre en œuvre. Par ailleurs, réduire les OVNI à des phénomènes parapsychologiques revient – comme l’énonçait l’ingénieur René Fouéré - à expliquer quelque chose qu’on ne comprend pas par quelque chose qu’on comprend encore moins. Ce qui est un non-sens scientifique.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, suite à plusieurs «cas», on imaginait dans les deux camps avoir affaire à des machines mises au point par l’ennemi. Comment cette donnée a-t-elle influencé la guerre ?
Ça a mis les services secrets sur les dents. Ils se sont mis en tête de découvrir les secrets détenus par l’ennemi, sans résultat bien sûr. Si ça a eu une influence sur la Seconde Guerre mondiale, on ne l’a pas encore mis en évidence. En revanche, concernant la guerre froide, les OVNI auraient joué un rôle dans les relations entre les deux Grands. États-Unis et URSS se sont demandé si les soucoupes volantes n’étaient pas une arme secrète de l’autre camp. Mais, comme l’a montré le cas de la bombe atomique, dont les secrets ont été très vite obtenus par les Soviétiques, les services de renseignements des deux blocs se sont rapidement rendu compte qu’ils n’avaient pas affaire à des armes secrètes. Les armées des deux camps auraient d’ailleurs décidé de collaborer pour éviter que les soucoupes volantes ne soient confondues avec des missiles et auraient décidé de s’avertir mutuellement en cas de détection suspecte (cf. Ovnis sur la France, vol. 2). Donc, si la question OVNI n’a pas rapproché les deux superpuissances durant la guerre froide, elle aurait contribué à les faire échanger et collaborer.

En concentrant tous les témoignages, peut-on établir un schéma type des engins observés ? Il y a-t-il des éléments récurrents ?
Les ufologues se sont efforcés de construire des instruments de recherches de type catalogue ou base de données pour essayer de faire ressortir des récurrences. On ne peut pas vraiment dire qu’il y en ait. On peut dire que des cas d’observation se ressemblant se retrouvent régulièrement lors de «vagues» d’observations : les lumières virevoltantes (“foo fighters“ durant le Second Conflit mondial), les «fusées fantômes» en 1946, les triangles durant la vague belge, etc. Néanmoins, même durant ces vagues, on observe aussi d’autres formes. En fait, comme l’a dit Jacques Vallée, on peut trouver tout ce qu’on veut. Tout ou presque a été observé : des OVNI en forme d’haltères, de boomerangs, de cubes, etc. Néanmoins, des formes dominent : la soucoupe, la boule, le cigare, le triangle. Du point de vue des entités observées, là-encore on a pratiquement tout observé en matière d’entité humanoïdes : type humain de très grand à petit, en scaphandre ou non, en tenue militaire, type «Petit-Gris», type poilu, entre autres... Des formes rectangulaires se déplaçant ont même été observées en France à Prémanon en 1954. Tout cela est déroutant. Certains pensent que c’est l’effet recherché - cf. les déclarations du contre-amiral Gilles Pinon. 
Ovnis sur la France_imp-page-001_1Le mode de pensée sous le prisme permanent du complot ne traduit-il pas une volonté maladive de rationnaliser ce qui nous échappe encore ?
Rationnaliser ce qui nous échappe est rassurant, et c’est important de rassurer pour les gouvernants. Se montrer rationnel, c’est aussi occulter par tous les moyens la dimension incompréhensible, «hors norme», inexplicable du phénomène et donc la réduire coûte que coûte à un phénomène connu, quitte à donner des explications absurdes. Mais il faut bien se rendre compte que si ces explications sont absurdes, c’est seulement pour le petit nombre de personnes spécialisées en la matière. Pour la majorité des gens, ces explications sont paroles d’évangile puisqu’elles sont dispensées par des spécialistes. Un seul exemple : lorsque le Dr Joseph Allen Hynek, le consultant OVNI de l’armée de l’Air américaine dans les années 1960, expliqua des observations par des «gaz des marais», il choqua les ufologues dont Jacques Vallée (cf. Science interdite). Hynek reconnut plus tard qu’il avait dit n’importe quoi mais, a-t-il confessé, «il fallait bien dire quelque chose». Et voilà comment on parvient à faire croire aux gens que tout est normal, que tout est sous contrôle. Ça permet donc de rassurer, mais aussi de protéger d’éventuels secrets
en désinformant et donc en dissuadant d’aller fouiner pour mettre à jour des secrets bien gardés. Car certaines personnes – et non des moindres : Yves Sillard, ancien directeur du CNES (RFI en 2005), et  les auteurs étoilés du rapport COMETA - sont persuadés que des secrets OVNI sont détenus aux États-Unis et que c’est la raison pour laquelle ils pratiquent la désinformation.

On recense de nombreux signalements à proximité des sites nucléaires. Comment interpréter cette spécificité ? 
Il semble y avoir un lien très fort entre l’utilisation de l’énergie nucléaire par les hommes et les OVNI. Il y a eu des cas de désactivation de missiles nucléaires ou de survol de bases atomiques aux États-Unis. Feu Jimmy Guieu, ufologue français controversé, pensait qu’il se passait la même chose en France sur le plateau d’Albion. Ce lien entre OVNI et énergie nucléaire est aussi défendu par Jean-Jacques Velasco, l’ancien directeur du SEPRA, dans Troubles dans le ciel.

Les pilotes sont logiquement les plus à même de repérer d’éventuels OVNI. Pourtant, on a souvent rapporté que lesdits pilotes ne témoignaient que rarement - on suppose par peur du ridicule. Peut-on également imaginer qu’ils soient condamnés au silence par le ministère de l’aviation ou d’autres entités ?
Aux États-Unis, c’est le cas : il y a une obligation de réserve. Des témoignages font aussi état de pressions subies par des services non identifiés. En France, ce ne serait pas la même chose : j’ai une très bonne source en la matière (à condition qu’elle me dise la vérité). La peur du ridicule et la peur pour sa carrière suffisent probablement à réduire au silence les observateurs. Du point de vue d’un certain nombre d’ufologues – et encore une fois non des moindres, comme l’astrophysicien Pierre Guérin, Jacques Vallée ou Aimé Michel - les services de renseignements sont omniprésents dans les coulisses de l’ufologie. Des décès suspects sont aussi pointés du doigt, mais là, on entre dans l’ufologie «hard» comme l’évoquait dans LDLN le professeur de mathématiques et ufologue Joël Mesnard. Ce n’est pas pour autant que les arguments étayant ce point de vue ne doivent pas être pris en considération. 

Lequel de nos gouvernements s’est montré le plus entreprenant en matière d’initiatives et de recherches ?
Officiellement, c’est un peu le néant en France. Il y a eu quelques timides tentatives en 1954 sous la présidence de René Coty ; de Gaulle aurait également eu la volonté non aboutie de créer un groupe de recherches (cf. Ovnis sur la France, vol. 2) ; sous Giscard d’Estaing, le GEPAN est créé ; sous Chirac, c’est le GEIPAN. Cependant, on ne sait pas trop quel est exactement le rôle joué par nos plus hauts dirigeants en matière d’OVNI. Leurs déclarations publiques sur ce thème sont très rares. 

Je m’écarte du cadre francophone pour évoquer Hillary Clinton qui avait promis de déclassifier les dossiers secrets de l’armée relatifs aux OVNI en cas de triomphe à l’élection présidentielle. Était-ce selon toi du bluff, un coup de poker désespéré ? De quel type d’infos pouvait-elle bien disposer ?
Elle détient peut-être des informations confidentielles, je ne sais pas. Je sais que l’un de ses conseillers, John Podesta, est très intéressé par cette question. Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’une très grande proportion des Américains est persuadé que leur gouvernement leur cache des choses sur les OVNI. Électoralement parlant, ça peut donc être payant de promettre la transparence.

L’affaire Roswell reste la plus médiatisée de toutes. Les prétendues «contre-enquêtes
» annuelles se vendent comme des petits pains, et le tourisme a transformé la ville en un parc d’attraction bas de gamme dédiée aux petits hommes verts. On atteint un niveau d’intox et de marchandisation semblable à Amityville. Chez les professionnels comme vous, quelle importance accorde-t-on à Roswell ?
Pour se faire une idée sur ce qui est écrit en français sur Roswell, il faut lire Bourdais et Lagrange. Bourdais vient d’ailleurs de sortir un livre pour l’anniversaire des 70 ans de Roswell. Sinon, il faut bien sûr lire les spécialistes américains de cet événement. Et si on est trop paresseux pour faire cet effort, il faut considérer les données de base : quelque chose s’écrase dans un ranch au début du mois de juillet 1947. Des officiers des services de renseignement de la base aérienne de Roswell - base sur laquelle stationnent des bombardiers atomique - avertis par le shérif de Roswell se rendent sur les lieux et récupèrent des matériaux. Dans la foulée, la base publie un communiqué dans lequel elle indique qu’un disque volant a été récupéré. Le lendemain, un autre communiqué de l’armée dément le premier indique que ce n’était qu’un ballon météo. Donc, on se dit qu’il y a comme un problème : les officiers des services de renseignements de la seule base atomique de l’époque, qui sont censés connaître leur métier,
confondent un ballon météo avec une soucoupe volante… Des années après, le major Jesse Marcel, qui était l’un des officiers des services de renseignements dépêchés en premier sur les lieux, confiera à des médias que c’étaient bien des débris de soucoupe volante. Plus tard, l’armée de l’Air, acculée, dira que c’était en fait un train de ballons top secret Mogul destiné à détecter les explosions atomiques soviétiques. Or, si l’on en croit Gildas Bourdais, les ballons Mogul étaient faits en baguettes de balsa et de tissu avec revêtement métallisé de type aluminium. Le tout ne devait pas peser plus de vingt kilos. Donc les officiers Marcel et Cavitt des services de renseignements ont pris des baguettes de balsa et du papier d’alu pour des soucoupes interplanétaires. C’est rigolo, non ? Plus tard encore, il y aura une enquête de la Cour des Comptes américaine (le GAO) sur la base de Roswell qui découvrira que toutes les archives de ladite base durant la période ont été détruites, notamment les communications radio. Il y aurait encore beaucoup de choses à dire, mais ce serait malheureusement trop long ici. À partir de ces données de base, chacun est libre de se faire son opinion. 

J’aimerais connaître votre expertise sur la représentation supposée d’OVNI dans les peintures de la renaissance. L’époque à laquelle ces œuvres ont été conçues écarte d’office l’hypothèse du canular ou d’une manœuvre sous l’influence de la fiction.
Ce type de représentations intrigantes ne date pas seulement de la Renaissance. On a retrouvé des gravures préhistoriques au Sahara, en Australie et en Europe notamment, qui montrent des êtres étranges, parfois casqués, parfois portant ce qui ressemble à des scaphandres, semblant flotter comme s’ils se jouaient de la gravité. Dans la Bible, dans la littérature latine, dans certains écrits du Moyen Âge, on retrouve également beaucoup de choses qu’on peut interpréter selon une certaine grille de lecture. Ça peut correspondre à des phénomènes de type OVNI, ou ça peut être complètement autre chose. On ne peut pas avoir d’avis tranché sur la question. Sur cette «théorie» des anciens astronautes, il faut lire – pour les plus rêveurs - Robert Charroux, Jean Sendy, Erich von Däniken et la revue Planète.

Terminons par votre top 3 des photographies les plus «probantes»
Ce qui me vient immédiatement à l’esprit : les photographies du lac Chauvet prises en 1952 et expertisées par Pierre Guérin dans LDLN.
Lac Chauvet 1Lac Chauvet 2Lac_Chauvet_1952Costa Rica 1971Celle prise par un avion cartographiant le Costa Rica en 1971 ; les enregistrements radar de F16 belges durant la vague qui a touché le Plat Pays entre 1989 et 1992. Bon, celle-là n’est pas une photo mais c’est intéressant quand même.

++  Ovnis sur la France, des années 1940 à nos jours - Apparitions et chercheurs privés est disponible depuis le 12 juin aux éditions Temps Présent – Le deuxième tome, L'investigation scientifique et militaire, paraîtra le 11 septembre prochain .

Merci à Manuel Wiroth pour son temps et son enthousiasme.