Faty Sy Savanet  (Tshegue) : On boit un truc quand même ?

Un truc un petit peu désaltérant, une limonade, un truc, une bière ?
Diabolo-grenadine.

Alors, d’où viens-tu ?
Je suis née à Kinshasa, j’ai grandi à Kinshasa jusqu’à mes neuf ans, et après, on est arrivé à Paris avec ma mère à cet âge-là pour moi. En 1990.
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Comment as-tu rencontré ton équipier, Dakou ?
Avec Dakou, on s’est rencontré parce qu’on a des potes en communs, des musiciens. On a passé un moment un jour, hyper-cool, une soirée ; on a discuté et à partir de là, je m’étais déjà dit qu’on allait faire du son ensemble. Trois ans plus tard on s’est revu, dans d’autres conditions : moi, j’avais déjà commencé à bosser un peu sur Tshegue, lui avec son énergie, son talent, si tu veux, il a réussi à exprimer ce que je voulais faire depuis le début.

Qu’est-ce que tu voulais ?
Un truc un peu trance avec beaucoup de percus, un truc qui vient des tripes, tu vois ? On est pas mal dans cette énergie-là tous les deux, de rythmes de battements de coeur trance - et lui, avec en plus ses origines vénézuéliennes et cubaines, ça collait parfaitement. C'était une rencontre magique.


Et qu’est-ce que tes parents - ou même tes grands-parents - t’ont expliqué de ce qu'il y avait avant, au niveau de la culture africaine ? Par rapport à la culture occidentale, est-ce que tu vois un changement dans ce que eux t’ont raconté ?

Bah évidemment, les deux sont incomparables - entre la température, la culture... Aucun rapport.

Est-ce que le mix entre les deux a évolué par rapport à ce qu’il y avait avant ?
On fait tout pour, et je pense que bien sûr, ça a évolué. Les gens s’enferment tout seuls dans leur tête, mais à partir du moment où toi, t’entreprends une démarche assez ouverte d’esprit en évitant de te mettre des barrages, ça décloisonne les autres aussi. Le but c’est ça : que tu rencontres des gens qui te comprennent. Et je pense que la vie c’est comme ça - je ne me suis jamais enfermée dans un truc en me disant "oui, je viens d’une culture africaine donc je ne peux pas m’intégrer ou évoluer dans une autre culture", c’est pas vrai ; à partir du moment où tu sais d’où tu viens et que tu as du respect pour plusieurs cultures, alors au contraire, t’es dans un mélange, un partage. Mes parents ont toujours évolué comme ça. En plus tu sais, moi je suis métissée d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique centrale ; au Congo, il y a 1100 dialectes, et mon père est Guinéen musulman tandis que ma mère est Congolaise chrétienne... tu vois ce que je veux dire ? Je viens de ce creuset-là : depuis le départ, j’ai des parents qui se sont battus pour, justement, m’empêcher d’être fermée d’esprit. Précisément, Tshegue, c’est un message où je parle beaucoup de ça : un mélange de rock, de garage et de hip-hop, parce que c'est un pan de toute la culture avec laquelle j’ai grandi. Pour moi, tout est possible.


Et au niveau des inspirations musicales de ton groupe du coup, est-ce que tu pourrais me parler de la part tribale ?
Complètement ! (Rires) Tribale, triviale, tribale, tri-tri… On parle surtout de rythmes chauds, soutenus, sur des sections de base constituées de percussions, et qu'on retrouve aussi bien chez les Indiens que chez les Africains et énormément d'autres peuplades.

Une tradition ?
Traditionnels, voilà. Je me suis inspirée de ces choses-là, je suis retournée vraiment sur des rythmes de base ; il y a beaucoup de percussions mais en réalité, il y a très peu d’instruments dans ma musique. Le côté tribal vient de la musique pygmée - par chez-moi, c'est bantou en réalité. On parle de musiques avec beaucoup d’instrus de percussions… L’électro, tout ça, personne ne l’a inventée ! Les Pygmées - ou même les Bantous chez nous - se basent sur les mêmes structures musicales que ce qu'on retrouve dans l'électro actuelle, par exemple ; et concrètement, il y a beaucoup d’instrus de récup' qui ont été amplifiées dans Tshegue.

Et le mélange de la tradition et de l’actuel, ça rend quoi ?
Je suis dans l’évolution, je pense que les rythmes avancent aussi selon le temps - on n'est pas obligé de perdre la nature des choses pour évoluer, tu vois. Si t’es sincère, que tu respectes la base, je pense que tu peux tout faire. Je ne m’approprie pas le truc en disant que c’est moi qui ai tout inventé ; je dis simplement que bien sûr, j’espère être dans la continuité des choses, de faire avancer les codes à la con qu’on peut avoir parce que les gens veulent rester soit figés, soit… Je m’embrouille toute seule, mais c’est clair ou pas ? (Rires)
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Au niveau de ton esthétique, on retrouve un côté fashion dans ton groupe. Quelles sont les figures de proue qui t’inspirent, quels designers ?
Hahaha. fashion ! (Rires) Alors il y en a beaucoup - il y a énormément de gens talentueux mais moi, perso, je m’habille chez Guérisol, je chine, je suis une grosse chineuse, je fais de la broque... Après, il y en a énormément qui me.. J’ai pas les noms quoi, j’ai pas les noms en tête mais il y en a plein que je trouve cool ! Mais moi ce que j’aime, c’est la chine, moi j’aime bien chiner, tu vois.

J’avais vu qu’une de tes chansons était passée lors d’un défilé de mode à Barbès.
Pour Andrea Crews ouais, bien sûr.

Quel lien tu fais entre la musique et la mode ?
C’est un moyen d’expression tu vois, la mode, la musique, ça fait quand même partie d'un même monde ; pourquoi ne pas se mélanger ? Les deux vont ensemble aussi d’une certaine manière - ça s’est fait parce que Maroussia (Rebecq, fondatrice et DA de la marque, ndlr) est une amie et qu’à ce moment-là, moi je montais Tshegue. Elle a écouté le truc, elle a grave kiffé, elle m’a proposé une collab' à ce moment-là, ça s’est fait tout simplement comme ça. Je ne me suis pas posée la question de “ouais, je veux faire partie d’un milieu” - non, absolument pas, c’était plus une collaboration, un échange.

Même l’art pour l’art !
Ouais, l’art pour l’art, pour moi c’est un petit pays, je trouve ça bien de pouvoir mélanger tout ça, c’est ce qui fait avancer les choses.

Dans une vidéo parue sur Vice, tu interroges ce qu’est être une femme.
Tiens, tu sais que c’est marrant parce qu’on m’a posé la question, et j’allais pas revendiquer ce que c'est "qu'être une femme" sans qu’on ne m’ait posé la question ! Bon, en gros, c’est un jeu de mots entre les deux : je pense qu’être une femme, c’est être un Homme, au sens "d'être humain". On peut le prendre dans les deux sens, tu vois ? J’adore les femmes et j’adore les hommes, mais c’est vrai que…

Etre une femme, c’est devenir un Homme... Effectivement, devenir un Homme avec un grand H, c’est pas pareil que devenir un homme…
Non, c’était pas devenir un homme pour changer de sexe, hein !

Et avec la mode unisexe, on peut se dire que l’émancipation des femmes…
...Justement, la femme se transforme en autre chose, la femme reste juste dans sa position d’Homme ! Après, on le comprend comme on veut.

Et c’est quoi le féminisme dans la musique ?
Je ne suis pas dans ce truc-là, tu vois. Pour les hommes, je trouve ça incroyable et je suis hyper-admirative de ça ; après, moi, je me fais pas insulter parce que je suis une meuf et que je chante du rock. Là, personnellement tout de suite, moi je vais bien en fait ! (RiresJe trouve qu'il n'y a pas de souci justement - c’est pour ça que tu fais de l’art, c’est pour casser tous ces codes-là, et si dans la musique, on commence à rentrer dans des trucs comme ça, c’est cheum, ça devient plus de la musique…
Je suis engagée de par mon histoire, en fait. Je ne vais pas prétendre parler à la place des autres, je parle de là où est ma place. Si toi, t’es pas bien avec ta personne, c’est normal que l’image que tu diffuses soit un peu faussée ; mais si tu sais où tu te situes, par tes origines, ton sexe, tes envies, tes pulsions et tes émotions... Tu vois ce que je veux dire ? C’est pour ça que c’est difficile pour moi, ces histoires de féminisme etc. : ces questions-là renvoient à des codes que j’ai voulu casser hyper-jeune, ado, parce que il y a d’autres combats. Je suis une femme, je suis une engagée - et de toute façon, t’es engagé à partir du moment où t’es vivant et que t’essayes de t’accrocher à la vie. Alors oui, tu t’engages, mais après, je vais m’engager sur des trucs qui me touchent ; je ne vais pas m’engager à propos de choses que je n’ai pas vécues. C’est pour ça que le combat des féministes, là, c’est compliqué pour moi - parce qu'aujourd’hui, il y a un truc qui est ultra-vénère avec ça. C'est sûrement une question de positionnement, mais moi, je ne me pose pas cette question-là comme ça en fait ; je ne veux pas rentrer dans ces histoires de féministes. Ouais, parce que je suis une femme déjà avant tout, donc évidemment que je défendrais la cause à partir du moment où…

... Où tu prends la parole ?
Bah bien sûr, l’injustice ou que sais-je comme sujet, évidemment que c'est quelque chose qui me touche, et évidemment qu’il y a plein de choses qui me touchent. Mais de là à prendre la parole et de dire “je fais de la musique pour dénoncer ceci ou cela”, j’en suis pas encore là !


Et Tshegue, ça veut dire ?
Tshegue, c’est le nom qu’on donne aux enfants à Kinshasa qui font de la musique, aux enfants de...

...De la rue ?
De la rue, de la street, oui.

Pas les enfants pauvres en particulier ?
Ouais, il y a de tout : Tshegue, c’est des enfants un peu bandits comme ça, des débrouillards, des enfants qui s’expriment beaucoup à travers la musique à Kinshasa. Mais moi, "bandit", la manière dont je l’utilise, c’est plus universel ; des Tshegue, il y en a partout dans le monde.

Des enfants uniquement ?
Enfants ou grands enfants !

La jeunesse ?
En réalité, c'est surtout que depuis que je suis petite, dans ma famille, ils m’ont toujours appelé Tshegue. C’est un surnom qu’on m’a toujours donné parce que j’étais un enfant assez turbulent. Quand j’étais petite, j’adorais danser, j’adorais chanter, j’étais, hum, comment on appelle ça...

Hyperactive ? Impulsive ? Spontanée ?
Ouais, on va dire ça - "spontanée" c’est mieux, parce que impulsive, dépressive, non, hyperactive, bof… (Rires)

C’est quoi ton message pour ces enfants, ces grands enfants ?
Tu sais, moi, le fait d’être venue de Kinshasa à ici, c’est en soi déjà une façon de montrer que tout est possible. Enfin, il n'y a rien qui est fait ; mais simplement jouir de la liberté, partout où l'on est, de s’exprimer, de rencontrer de bonnes personnes et d’être dans un truc de partage, c'est déjà très bien. Il faut arrêter de croire que l’Occident c’est le rêve, mais en même temps, ça l’est  ! Ceci dit, ça ne l’est pas forcément pour tout le monde... Tu vois, à un moment donné, il faut essayer d’être, hum, sur le même piédestal que les autres non pas d'un point de vue social, mais plutôt spirituel... Enfin c’est hyper-dur pour moi de l’exprimer, mais en gros, ouais, à travers ma musique, j'essaie de dire qu'ici, c’est pas forcément l’Eldorado ; ça peut l’être aussi là-bas - en tout cas moi, mon rêve, c’est de retourner à Kinshasa et de faire des collaborations avec des musiciens de là-bas.

Alors, c’est pour quand ?
Bah inch’Allah, bientôt hein !

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Crédit photos : Jacob Khrist.