Comment devient-on président de RSF ? 
Pierre Haski  : Il faut être membre du Conseil d'Administration et être élu par le Conseil. Mais le président de RSF, c'est un peu la Reine d'Angleterre. Le vrai boulot est fait par Christophe Deloire, le directeur. Moi, je suis bénévole, je fais de la représentation. Celui qui fait bosser 54 personnes tous les jours, c'est Christophe. J'ai été élu la semaine dernière au Conseil et il y avait deux candidats : moi et Lise Blanchet (de France Télévisions, ndlr). J'ai été élu président et Lise vice-présidente.
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Comment jugez-vous la situation de la presse en France ?
On a un très mauvais classement RSF. C'est indigne de la France d'être aussi bas. Il y a plusieurs raisons à cela. Il y a une détérioration de l'environnement professionnel et de l'environnement politique. On l'a bien vu pendant la campagne électorale avec cette stigmatisation de la presse (en particulier de la part du camp Fillon, mais pas que, ndlr). Qui a failli en venir à la violence, d'ailleurs. Ce n'est pas propre à la France - on a vu la même chose pendant la campagne de Trump. Mais certaines attitudes ne passent pas. Quand la présidence de la République veut choisir ses journalistes, même s'ils sont revenus dessus, ce n'est pas possible. Il y a des choses à mettre à plat. On doit tous réfléchir.

Vous allez demander un entretien avec Macron ?
Vous me cueillez un peu à froid... j'ai été élu il y a 38 heures ! Mais nous avons tout intérêt à mettre en place un dialogue entre la présidence et la presse. Dès les premiers jours, Emmanuel Macron s'est entretenu avec RSF pour évoquer la situation de Mathias Depardon en Turquie et un représentant de RSF retenu aussi en Turquie. Et Macron en a parlé à Erdogan. C'est ouvert, mais il y a de l'incompréhension.
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Pour revenir à la campagne, le pire, c'est que les attaques sur la presse n'ont choqué que les journalistes.
Bien sûr ! Les journalistes sont tout en bas de l'échelle de la confiance des Français. Ça fait trente ans que ça dure. Ce qui est nouveau, c'est qu'un homme politique contribue à la délégitimation des journalistes. Quand on fait siffler en bloc les journalistes, ce n'est pas de la simple critique... C'est aussi ce que fait Trump puissance dix avec ses tweets. En disant que le New York Times produit des fake news, il crée une société qui n'a plus de repères avec l'info.

Comment lutter contre les véritables fake news, alors ?
Il y a un double problème. La perte de crédibilité des journalistes est concomitante à l'arrivée d'internet et des réseaux sociaux. Internet permet d'avoir des informations hors média ; c'est une bonne chose pour la démocratie - les journalistes n'ont pas à être la voix unique -, mais c'est une moins bonne chose pour la qualité de l'info. Au départ, il y a dix ans, les gens ont cru - dont moi - qu'il suffirait de faire du fact checking. Mais le fact checking est justement fait par ces journalistes qui n'inspirent plus confiance.
C'est le même clivage, la même polarisation que l'on observe pendant les élections. Quand Le Monde crée le Décodex, c'est mal perçu. Pourquoi Le Monde s'arrogerait-il le droit de décréter ce qui est bon ou non ? Le Monde a mal jaugé sa place dans l'esprit des Français. Mais l'idée est bonne. RSF réfléchit avec des universités américaines à des solutions... Il en sortira bien quelque chose.
Le problème, c'est que les algorithmes de Google mettent les fake news au même niveau qu'une investigation du Monde de trois mois. Facebook a essayé des trucs. Par exemple, si une info était invalidée par deux médias reconnus différents, alors elle était dégradée. Or il suffit de changer une virgule dans le titre et l'info remonte... Ceci dit, l'idée est là. Ne pas juger de la qualité de l'info, mais de sa production. Est-ce qu'elle a suivi les règles de bases de vérification, de recoupement des sources, etc. ?
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Internet amène autant de bon que de mauvais. En Chine, internet va faire sauter la censure.
J'ai fait un bouquin sur internet en Chine. En me basant sur une thèse qui le compare avec l'arrivée du télégraphe dans le pays : un État tellement grand... et d'un coup, on avait des nouvelles de l'autre bout du pays en quelques heures à peine. L'arrivée du télégraphe, selon cette thèse, aurait amené la chute de la dynastie Qing. Sauf que l'empire était vérolé et que le télégraphe n'avait fait qu'accentuer les instabilités du système, alors qu'aujourd'hui, la Chine est assise sur une croissance à deux chiffres.
La technologie est neutre. Tout dépend de son utilisation.
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La situation globale de la liberté de la presse s'améliore, non ?
Il est difficile de parler de situation globale. Certains endroits vont mieux, d'autres non. Deux exemples : la Turquie est devenue la plus grande prison de journalistes de la planète, et ce en seulement deux ans ! Quant au Mexique, c'est le pays où les journalistes sont le plus tués - mais c'est le fait de narcotrafiquants... Les problématiques sont donc différentes partout. J'ai couvert l'Afrique pour Libé pendant dix ans dans les années 80. À l'époque, il y avait un journal unique pour 90 % du continent. Aujourd'hui, pas un pays n'a pas de pluralité de la presse. J'étais à Dakar en 1982, invité par les Sud Hebdo, un petit groupe de journalistes qui bossait avec deux ordi offerts par des organisations humanitaires. Leur rêve, c'était juste de travailler comme ils l'avaient appris dans les écoles en France ; trente ans plus tard, Sud est le plus grand groupe de presse d'Afrique de l'Ouest.
Si l'on regarde le long terme, les choses vont mieux. Si l'on regarde le court terme, il y a des alarmes qui s'allument partout. Y compris en Europe. En Pologne et en Hongrie par exemple, où le gouvernement fait pression sur les annonceurs pour qu'ils retirent leurs pubs des journaux.

Une dernière question : vous n'avez pas peur de finir à Béziers ?
J'ai reçu à peu près 500 messages après mon élection, 20 % me disaient : ne finis pas à Béziers. Mais il n'y a aucun risque.

Ménard (ex-président et co-fondateur de RSF, désormais maire apparenté FN de Béziers, ndlr) a fait du mal à l'image de RSF ?
Bien sûr. Il y a dix ans, RSF était à l'agonie. L'organisation aurait pu mourir de l'affaire Ménard.
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C'est quand même un mystère, ce glissement...
On ne va pas faire de psychologie de comptoir, mais il y avait des choses dans sa personnalité. Néanmoins, je n'aurai jamais imaginé qu'il soit élu à Béziers soutenu par le FN et que sa femme soit députée, soutenue par le FN.

Optimiste pour l'avenir ?
Je suis revenu de Chine en 2006 à Libé. Le journal était en crise et on ne savait pas qu'il s'agissait d'une crise globale. Rothschild faisait la gueule - il avait acheté le journal l'année d'avant. Après, on a compris que c'était une crise de la presse. On avait du mal à ne pas penser qu'on était la nouvelle sidérurgie... Depuis dix ans, on a compris qu'on était dans une transition. C'est plus rassurant de se dire qu'on mute plutôt qu'on meurt. Et on réalise que le journalisme a toute sa place sur internet. Il ne reste qu'à trouver le modèle économique. Le journalisme a toute sa place, et même plus que jamais. Or depuis trois ans, le nombre de cartes de presse baisse. C'est une première dans l'Histoire. Aux États-Unis, la baisse est encore plus flagrante, et dans le même temps, le nombre de communicants a été multiplié par quatre. La tentation de remplacer le journalisme par la communication est grande. Il faut résister. On a besoin du journalisme. Reste à convaincre les citoyens.

Crédit photos : Audrey Cerdan/Rue89.