Quel lien personnel entretenez-vous avec le mouvement des déchétariens ?
Khalil Gibran : Dès l'âge de quatre ans, je ramassais tout pour accumuler des montagnes chez moi. À onze ans, je réparais les vélos de voisins ou d’amis en autodidacte. En 2008, j’ai même créé un commerce à partir de pièces de vélo recyclées - aujourd’hui, j’intègre des composants électroniques, des meubles... Puis, en 2012, des amis punks m’ont parlé du concept du dumpster diving ; et, dans les poubelles, j'ai découvert des quantités folles de déchets, dont la plupart étaient des objets neufs ! Étant donné que la majorité d'entre eux se trouvent dans des conteneurs scellés sous clé, j’ai créé un groupe Facebook pour échanger des bons plans, s’entraider… À plusieurs, c’est toujours plus plaisant et sécurisé. Cinq ans plus tard, nous allons atteindre les 6 000 adhérents !
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L’engouement a été immédiat à Montréal ?
Au début, cela a surtout attiré des marginaux - mais depuis trois ans, les habitants prennent de plus en plus conscience du problème. Mes amis aussi étaient réticents ; puis quand j’ai ramené trois sacs de poubelles de nourriture bio (yaourts au chocolat, pain au levain…), ils ont halluciné : il y en avait pour 250 dollars ! Attention, il faut préciser que les prix sont particulièrement chers au Canada parce que notre agriculture est moins indépendante que la vôtre. Voyez le prix de notre fromage… Quoi qu'il en soit, de mon côté, j’aurais aimé dire que j’ai commencé l’activité par choix, mais ce n’est pas le cas. C’était pour subvenir à mon absence de revenus et au fait que je devais prendre en charge ma mère. Aujourd’hui, je n’ai plus de problèmes financiers, mais l’action reste pertinente. Sans ma précédente situation, je n’aurais sans doute pas fait ça avec autant de vigueur !
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De qui sont composés les membres ?
Les trois-quarts sont étudiants. Il y a même des professionnels, comme ce type qui possède un bar alterno-punk... Quant à moi, j’utilise mes comptes personnels. Rien n’est caché. Nous ne sommes pas des clochards, et la majorité reste respectueuse : à la suite d'une action, il n’y a pas plus de salissures qu’après le passage des éboueurs. Et si notre mouvement a été l’un des premiers à être aussi structuré, je sais qu'effectivement, l’activité se pratique également à New-York, à Londres et Berlin. J’entretiens en outre des contacts avec des habitants de Marseille et Toronto qui souhaitent faire la même chose, et en parallèle, je vais essayer de monter un fab lab, dans le but de créer des projets informatiques collectifs à partir de solutions libres et open source.
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Votre mode de fonctionnement est loin d’être pyramidal…
Tout à fait. Il n’y a pas de concertation, seulement des initiatives personnelles qui deviennent collectives. Et surtout : nous avons des employés qui nous préviennent ! C’était l’objectif de ce réseau. Comment croyez-vous que nous avons autant d’informations, hé hé hé ? La difficulté, c’est qu’ils peuvent se faire virer ; il y a même des employés qui doivent émarger une feuille lorsqu’ils jettent, pour savoir si ce ne sont pas eux qui ont donné l’alerte...

Que vous reproche-t-on au juste ?
Les commerçants ne veulent pas que le grand public ait accès à la gratuité. C’est le classique «si l'on donne, plus personne n’achètera»... Ils ne comprennent pas que tout au contraire, offrir des invendus périssables à des gens qui sont dans le besoin pourrait leur apporter plus de clients. Attention, plusieurs chaînes donnent déjà à des associations, hein. Et beaucoup d’habitants sont en accord avec nos actions. Mais il subsiste toujours cette volonté de ne pas baisser les prix, de créer une fausse rareté ; c’est du dumping économique ! Il devient vraiment urgent d’en finir avec cette mentalité de «branding».
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Pourquoi ne pas monter un mouvement politique ?
Même si ce n’est pas aussi explicite, il y a évidemment un désir d’action politique plus concret. Nous avons même réfléchi à réaliser des vidéos... Or je ne suis ni politicien, ni n’avons les moyens pour l’être. Cela ne nous empêche pas d’être proches du concept de décroissance durable - et non de «développement durable» qui, lui, cherche à concilier l’environnement à l’économie. La solution à la faim dans le monde ? Elle se trouve dans les poubelles, hein. C’est criminel de jeter autant avec des gens qui meurent de faim. L’autre jour, j’ai trouvé 25 kilos de pain ! Pire : j’ai des amis qui ont été payés par la marque de vêtements Aldo pour découper, pendant deux semaines, la précédente collection... Ça me donne envie de pleurer.

Quelles solutions existent alors ?
Je rêve d’un logiciel d’alerte qui indiquerait les disponibilités aux associations spécialisées, mais les politiques s'en désintéressent. Il n’y a aucune initiative de la part du gouvernement ou de la ville. Ce serait pourtant si simple, par exemple, de créer une annexe de récupération au sein des déchetteries. Eh bien non : les gens préfèrent payer pour recycler ! Et, croyez-moi, les fermes tertiaires qui recyclent le bois sont très bien payées. Pour la nourriture, les dates indiquées sont irréalistes. D’autant qu’il y a une différence entre «pourri» et «moche» ; les fruits et légumes sont abîmés ? J’en fais une sauce ou une confiture. Voyez, ça ne nécessite pas de technologie de pointe… Par exemple moi, je suis originaire du Liban. Là-bas, il y a beaucoup d’arbres fruitiers, et les invendus, on les donne aux voisins. Alors, pourquoi pas ailleurs ?
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- Le mode opératoire du dumpster en 5 étapes -

«Rod All» exerce l’activité depuis deux ans à Québec. Il nous explique comment il organise ses tournées.

Prise de contact«J’essaie d’appliquer le principe du "it works better when we work together". Sur Facebook, j'interpelle donc chaque semaine les membres pour savoir qui peut dumpster à telle heure et depuis tel lieu.»
Techniques : «Je sers de guide et prends en charge la logistique en m'assurant, par exemple, qu'une des personnes a une voiture. Les dumpsters les plus audacieux entrent dans les bennes à ordures. Les autres se contentent de fouiller dans les sacs poubelle.»
Préjugés entendus : «On risque de se faire arrêter par la police ou de tomber malade ; les propriétaires risquent d’empoisonner la nourriture avant de la jeter ; ça arrive souvent qu'on se fasse insulter par les propriétaires ou les employés… Évidemment, tout est faux.»
Précautions : «On met du linge sale, des gants et on se munit de petites lampes de poche, l’activité étant généralement nocturne. On lave et/ou pèle et/ou cuit ce qu’on ramasse. Si l'on a un doute - apparence ou odeur étrange après lavage -, on rejette.»
Lois : «La Cour suprême du Canada a statué que 1) quand on jette quelque chose aux ordures, celle-ci cesse de relever de notre propriété et n'importe qui peut s'en saisir, et que 2) les lieux où l'on dépose les ordures sont des lieux publics, et le commerçant ne peut y faire la loi selon son bon plaisir.»

++ En France, le fait de soustraire des produits périmés qui avaient été mis à la poubelle dans l'attente de leur destruction ne constitue pas un vol.
++ Le documentaire Les Glaneurs et la Glaneuse d'Agnès Varda présente différents statuts et motivations.
++ Le site Internet dédié à la pratique.