Sa vie bien rangée de prof de cambrousse n’augurait pourtant rien d’aussi cauchemardesque, une figure d’autorité étant en principe (légèrement) mieux lotie que le Nord-Coréen moyen. Mais la donne change lorsque son frère déserte l’armée : elle décide de mettre les voiles par crainte de se retrouver «coupable par association». Évidemment, sa fuite ne se déroule pas comme prévu, et des passeurs la vendent tout bonnement au plus offrant. L’heureux bénéficiaire ? Un résident chinois cumulant alors les fonctions de ravisseur et de mari autoproclamé. Des villageois finissent par dénoncer la fugitive aux autorités nord-coréennes. Jihyun est rapatriée puis assignée à un sinistre camp de travail. Souffreteuse et donc improductive aux yeux de ses bourreaux, on l’autorise à quitter la prison. Elle parvient dans la foulée à s’échapper – cette fois pour de bon – de son pays natal. Réfugiée à Manchester depuis 2011, Jihyun jouit désormais d’une liberté dont elle ignorait tout. Nul doute qu’elle en a rapidement profité pour visionner une édition du Vendée Globe dans son intégralité.
Si la réunification des deux Corées semble pour l’instant à peu près aussi probable qu’un Jean-Vincent Placé chauffeur de salle, Jihyun espère tout de même que son témoignage aidera à désengourdir la communauté internationale. Car l’apathie générale face à la situation en Corée du Nord est une extension de sa brutalité. 
Jihyun headshot
En Corée du Nord, tu habitais la ville portuaire de Chongjin (la troisième ville du pays, ndlr). Qu’est-ce qui différencie la province de Pyongyang ?
Jihyun Park :
La Corée du Nord se divise en trois parties : la capitale, Pyongyang, les villes près de la frontière chinoise, et la province ordinaire. Pyongyang pratique le système de loyauté du songbun (un système de caste classant la population en trois catégories : en haut de la pyramide, les membres du Parti du travail, ensuite les «neutres», et enfin ceux considérés comme hostiles au Parti, ndlr). La capitale jouit de quatre chaînes de télévision, contrairement à la province qui n’en reçoit qu’une seule. Mais dans une grande partie de la province, il n’y a même pas l’électricité ; on ne croise pas d’étrangers et on n’obtient pas d’informations sur le monde extérieur, à l’inverse des villes frontalières avec la Chine.

Avant que la situation ne dégénère, tu éclairais de tes lumières les élèves d’un lycée. Qu’est-ce que tu enseignais ?
J’étais professeur de mathématiques. Mais en Corée du Nord, un prof de maths n’enseigne pas seulement les maths. Quelle que soit leur spécialité, tous les profs accomplissent le même rituel : dix minutes avant le début de sa matière est enseignée l’histoire de la famille Kim. Une sorte de cours de morale, où l'on encourage les élèves à bien travailler à l’école : ils apprennent que la meilleure façon de remercier Kim (Jong-Il ou Jong-Un selon l’époque, ndlr) pour sa bonté est de travailler dur et de faire de son mieux. Ces mantras sont répétés toutes les heures. Sur les murs de la classe, il y a des citations de la dynastie Kim que les élèves doivent mémoriser.

As-tu eu le privilège de décider de ton métier?
Non. En Corée du Nord, c’est l’État qui choisit ton métier.

Comment s’amusent les enfants nord-coréens ?
À mon époque, il n’y avait ni internet ni téléphone portable. Aujourd’hui, certains possèdent un téléphone portable - à Pyongyang, majoritairement. Mais les téléphones se limitent aux fonctions appels locaux, messages et appareil photo seulement. Les enfants jouent plutôt à la guerre et aux jeux de propagande.

En quoi consistent ces «jeux de propagande» ?
Une guerre entre deux équipes, celle des soldats nord-coréens contre celle des soldats américains. Les gamins jouent tout le temps à ça avec des faux pistolets. Bien sûr, c’est toujours l’équipe des soldats nord-coréens qui gagne. Tout est fait pour diaboliser les Américains, jusque dans les dessins animés.
AKR20161125006700081_01_iAprès ta première fuite, tu as vécu l’enfer au camp de travail de Chongjin. Tu pourrais nous décrire les conditions de détention ?
Dans le camp, le travail démarre tôt le matin jusqu’à minuit. Le temps de repas est inférieur à une demi-heure. On montait et descendait la montagne tous les jours avec des charges lourdes. Les chaussures ne sont pas fournies, pourtant le sol de la campagne est jonché de pierres et de verre tranchant. Si vous vous blessez, vous devez continuer à travailler les pieds en sang. La nuit, les prisonniers sont enfermés dans une pièce pleine à craquer et doivent dormir à même le sol. Impossible de fermer l’œil. À l’intérieur, deux seaux font office de toilettes. Le travail est dur. On nettoyait le sol à mains nues. Quatre femmes devaient tirer le chariot à bœuf contenant une tonne de terre. Pour ne pas mourir de faim, on mangeait des pommes de terre crues directement du sol ainsi que des graines de fumier animal.

Pour quelles «fautes» est-on susceptible de finir dans un camp ?
Au début des années 90, la Corée du Nord a interrompu son système d’approvisionnement de nourriture et trois millions de personnes sont mortes de faim. Depuis, on peut être condamné au camp pour avoir volé trois brins de maïs ou un morceau de pain. Et pour avoir fui ou essayé de fuir.

As-tu souvenir d’un quelconque esprit de camaraderie existant entre les prisonniers du camp ?
Non, aucune camaraderie là-dedans.

Avant de t’échapper, avais-tu déjà rencontré des étrangers ?
En Corée du Nord, j’avais déjà quelques fois aperçu des Russes car une ambassade se trouvait dans mon secteur. Mais quand ça se produisait, on ne leur parlait pas, on évitait d’établir un contact visuel avec eux - on n’était pas autorisé à interagir de quelque manière que ce soit avec les étrangers.

Tu mentionnais tout à l’heure la coupure avec le monde extérieur.  Sur place, la population ne connaît donc pas l’identité du président américain en exercice ou le nom du dernier pays vainqueur de la coupe du monde de football ?
L’État ne laisse pas filtrer beaucoup d’infos venant de l’extérieur. On nous racontait que la Corée du Nord avait remporté une coupe du monde de football. À l’intérieur du pays, l’État communique là-dessus avec fierté. On entendait parfois parler du président chinois qui visitait régulièrement le pays. On connaissait son nom. Mais seulement le sien, et pas celui des présidents d’autres pays, car la Corée du Nord ne communique jamais ce type d’infos à ses habitants. Par exemple, on n’a pas su pour la chute du mur de Berlin en 1989.

Toi qui n’étais pas du tout familière du mode de vie occidental, tes premiers mois en Grande-Bretagne ont dû te sembler un peu longs... As-tu quand-même réussi à te fondre dans la masse ?

Le plus dur était la barrière de la langue. En arrivant, je ne parlais pas un mot d’anglais. La communication et la culture sont très différentes de là d’où je viens. Un jour, lors d’un cours d’anglais, le professeur m’a demandé si j’étais Coréenne, sans mention du Nord ou du Sud. J’ai répondu que oui. Il a commencé à me parler de Ji-Sung Park, le footballeur sud-coréen. Je n’en avais jamais entendu parler. Je connaissais simplement Park Chung-Hee, le président sud-coréen dans les années 60. Alors je lui ai dit : «Tu es certain de ne pas te tromper de nom» ? Il m’a répondu : «Tu viens de quelle planète ? Comment peux-tu ne pas le connaître ?». Sur le moment, j’étais très choquée ! En Corée du Nord, on parlait surtout de la famille Kim, jamais des footballeurs ou des acteurs. Ici en Angleterre, la plupart des conversations tournent autour de la musique, du cinéma et du foot. C’est un autre monde.


Tu as forcément vu le film The Interview. Qu’en as-tu pensé ? Il t'a fait rire ?
J’avais énormément d’attentes. Quand la mort du personnage de Kim Jong-Un était annoncée, j’étais encore plus intriguée. La première fois que j’ai regardé le film, mon anglais était encore très limité, je n’ai pas trop compris, j’ai trouvé ça sans intérêt. Mais j’ai décidé de donner une seconde chance au film. La deuxième fois, j’ai compris que le film dénonçait bel et bien la situation des droits de l’homme en Corée du Nord. La scène où les élèves chantent des hymnes anti-américains reflète la façon dont le pays conditionne le cerveau de ses citoyens. La scène des faux produits dans l’épicerie montre que le gouvernement s’efforce de dissimuler sa triste réalité. Quand Kim (joué par Randall Park, ndlr) est interrogé sur la pauvreté en Corée du Nord et les prisons politiques, ces thématiques sont abordées, même brièvement. La Corée du Nord a protesté auprès des Nations Unies avant le hacking de Sony Pictures. J’avais placé beaucoup d’espoirs dans  ce film, je voulais qu’il soit la clé pour émanciper le peuple nord-coréen. Ça n’a pas été le cas. Malgré tout, le film a le mérite de délivrer un message important.

Maintenant que tu as accès à toutes les chaînes, quels sont tes programmes préférés ?
En général, je regarde EastEnders (sorte de Feux de l'Amour britannique, ndlr), ainsi que la série policière Line of Duty et Prison Break.

Raconte-moi une blague typiquement nord-coréenne.
(Elle réfléchit longuement) Une blague ? Non. Mais je me souviens d’un proverbe : «Les oiseaux écoutent les mots prononcés le jour, et les souris ceux prononcés la nuit» (l’équivalent de «les murs ont des oreilles» semblerait-il donc, ndlr).

Chaque année, plusieurs milliers d’étrangers visitent Pyongyang dans le cadre de circuits touristiques organisés. Les avis divergent entre ceux considérant que le tourisme ne fait qu’engraisser la propagande et aggraverait même dans une certaine mesure le sort des locaux, et ceux estimant que cette démarche constitue pour la Corée du Nord un début d’ouverture sur le monde. Quelle est ton opinion ?
Il y a quelques années, la Corée du Nord a ouvert Pyongyang et quelques autres endroits aux étrangers. Je vais t’expliquer pourquoi. Le pays fabrique des missiles et procède à des tests d’armes nucléaires alors même que sa population meurt de faim ; ces agissements menacent la paix et la stabilité de la communauté internationale, non seulement sur la péninsule coréenne mais aussi en Europe... et les Nations Unies ripostent par des sanctions financières. Voilà pourquoi le pays est contraint d’accueillir des touristes : afin de faire entrer des devises étrangères. Les touristes passés par la Corée du Nord avec qui j’ai pu discuter m’ont confié avoir regretté leur visite. Ils ont eu l’impression d’avoir dépensé beaucoup d’argent pour pas grand-chose. Sur place, ils étaient fliqués en permanence par un guide qui ne les lâchait pas d’une semelle. Il y a un tas de règles strictes pour les touristes, comme ne pas parler aux locaux, ne pas pointer du doigt l'un des membres de la dynastie Kim sur les photos, ne pas photographier certains endroits, etc. De plus, les appels internationaux sont bloqués. C’est une visite à risque, comme le prouve l’arrestation d’un étudiant américain, condamné à 15 ans de travaux forcés pour le vol d’une affiche de propagande dans un hôtel. Pour cela, le législateur américain souhaite depuis hier (le 25 mai 2017, ndlr) interdire à ses citoyens d’aller y faire du tourisme. Chacun est libre de ses mouvements mais avant de prendre une telle décision, souvenez-vous que l’argent dépensé en Corée du Nord servira probablement à financer un programme nucléaire menaçant votre paix et votre bonheur.
Ji-Hyun-Park-Husband (1)Tu as l’impression que la communauté internationale n’en bouge pas une pour combattre les crimes perpétrés en Corée du Nord ?
La communauté internationale est au courant de la situation depuis vingt ans. Pourtant, la commission d’enquête sur les droits de l’homme en Corée du Nord n’existe que depuis 2013. Je traverse les universités en Angleterre pour alerter l’opinion et raconter mon histoire. Je regrette aussi que les médias cèdent au sensationnalisme. Soit ils parlent de nucléaire, soit ils relaient des rumeurs loufoques, au lieu de parler des conditions de vie à l’intérieur du pays. J’aimerais que les médias donnent plus la parole aux réfugiés nord-coréens pour que notre voix soit entendue.

La Chine est souvent décriée pour sa complicité pernicieuse avec l’État nord-coréen. Est-ce justifié, selon toi ?
La commission d’enquête sur les droits de l’homme en Corée du Nord a demandé à la Chine d’arrêter de rapatrier les Nord-Coréens présents sur leur territoire. Le gouvernement chinois a répondu que les individus qui fuyaient le pays n’étaient pas des réfugiés mais simplement des immigrés illégaux, et qu’il était donc de leur devoir de les renvoyer en Corée du Nord. La Chine ne coopère pas non plus dans la lutte contre le trafic d’êtres humains, allant même jusqu’à en nier l’existence.

Toi et ton mari vivez désormais des jours heureux à Manchester. Comment vous êtes-vous rencontrés ?
À l'intérieur du camp de travail, ma jambe a développé le tétanos. Je suis devenue incapable de travailler et même de marcher. Cela m’a permis de rentrer chez moi. Diminuée et brûlant d’envie de retrouver mon fils (dont le père n’est autre que son ravisseur chinois, lors de sa première fuite, ndlr), j’ai décidé m’échapper une nouvelle fois afin de le retrouver. Je savais que je ne devais pas m’éterniser en Chine ; j’avais pour objectif de rejoindre la Corée du Sud. Ma détermination a fini par payer : j’ai retrouvé mon fils. Mais le périple était loin d’être terminé, car la Chine pouvait me rapatrier à tout moment si l'on me trouvait. Je souhaitais rejoindre l’ambassade sud-coréenne de Mongolie. Pour rejoindre la Mongolie, il fallait escalader la clôture à la frontière chinoise. Malgré l’aide de plusieurs compatriotes, mon fils et moi ne parvenions pas à franchir cette muraille haute de deux mètres. La tentative était risquée, des gardes patrouillant souvent dans le coin. Alors que la police arrivait, un homme a surgi, percé la clôture, et frayé un chemin pour moi et mon fils. Cet homme est maintenant mon mari.

Jihyun Park travaille pour la European Alliance for Human Rights in North Korea. Un grand merci à Jihyun pour sa gentillesse et sa disponibilité.