Dès les premières notes de votre nouvel album, on est transporté dans un backroom hyper-intense. Vous avez déjà ressenti cette sensation ?
Helmut Josef Geier (DJ Hell) :
J’étais dans une backroom une fois à New-York, sans savoir ce que c’était ni à quoi m’attendre. J’étais là par accident. Soudain, c’était tout noir.

Vous aviez quel âge ?
La vingtaine. Je savais que c’était un club gay, mais je n’avais aucune idée de ce que pouvait être un backroom. Et soudain, je ne voyais rien, j’étais comme perdu, désorienté ; il se passait quelque chose mais ce n’était qu’une sensation. Vous souhaitez savoir comment c’était dans cette pièce ?

Oui, vous pouvez peut-être relier cette expérience de backroom à une autre expérience très intense ?
Ok, j’essaye. David Bowie a dit : dites-leur que je suis un rêveur, que je vis mon rêve. À partir de là, peut-être que mon nouvel album, Zukunftsmusik, ne se passe que dans mes rêves, peut-être que ça n’a rien à voir avec le monde réel. Je rêve de ce monde merveilleux, qui viendra dans un futur proche. Un univers qui inspire, une direction à suivre. Je sors d’une interview avec un magazine gay, qui me confiait que le clip de Tom Of Finland avait un gros impact. Je dis à tout le monde que c’est inscrit dans les manuels d’Histoire: la culture club vient de la communauté homosexuelle. Rien de nouveau, juste l’histoire qui se répète. Ma vie s’inspire entièrement de cet univers. Maintenant, je plonge dans ce backroom pour me le réapproprier, le remettre au devant de la scène. Le dire à haute voix, mais peut-être qu’en réalité cela n’existe pas.

Vous voulez dire que votre album n’est pas basé sur la réalité ? Que ce n’est qu’un rêve, une expérience fictive ?
Il s’agit du futur, dans quelques années. J’essaye de voir l’avenir, comme toujours dans mes créations. Je ne fais jamais quelque chose dans l’instant, rien qui n’ait déjà lieu ou qui soit déjà fait. Je regarde toujours vers l’avant. Ce qui peut-être intéressant dans trois ans, dans cinq ans… Je suis influencé par le passé, le savoir acquis, quand on discute, que je discute avec les autres. Je me dis que je dois écrire toutes ces informations que je reçois. J’ai peur d’oublier. Un jour, vous vous réveillez et vous avez tout oublié.

Pouvez-vous me décrire une soirée club dans les années 90 par rapport à 2017 ?
La sono est meilleure aujourd'hui. À l’époque, les clubs n’étaient pas prêts pour la techno, c’était une sono pour de la disco, il y avait beaucoup de problèmes, même pendant les festivals, sur scène. Aujourd’hui ça se professionnalise, les Public Address sont de plus en plus nombreux. Dans cette ambiance de musique qui martèle, on est vite touché. Quand je suis épuisé et que je ne veux pas jouer, j’entre dans cette ambiance et cela me prend instantanément. Nul besoin de drogues ou d’alcool, c’est le pouvoir de la musique, du soundsystem. On oublie tout. Ca vous plonge dans une ambiance insouciante. On n’y pense pas, on ne prévoit rien et cela peut donner la meilleure soirée de l’année ! C’est ça la magie de la vie nocturne : je ne sais jamais ce qui va se passer ce soir. 
Aujourd’hui comme hier, vous êtes le DJ et c’est la foule en face ; le Studio 54 avait déjà toutes les formules pour le clubbing et ses règles, il y avait une forte réglementation à l’entrée. Les DJ s’occupaient du son et de la lumière, tout ça se passait déjà dans les seventies au Studio 54 à New-York. C’est sans doute la mère de tous les clubs. Il y avait toujours le DJ, les lumières, le soundsystem, le genre de musique et la façon de jouer. Cet ensemble vous met en confiance, vous y allez en sachant que ça va être magique. Se laisser aller aux mains du DJ, de la musique, finir transporté dans un autre monde... J’en ai fait l’expérience, pas en tant que DJ mais en tant que clubber. C’est sûrement ce qui m’a donné envie d’être DJ. De construire quelque chose en quoi j’ai confiance, et le sortir dans un climat qui y croit aussi.

Comme un prêtre ?
Non, je n’aime pas les prêtres ou les chamans. Pour moi, un DJ est un DJ, il joue de la musique que d’autres ont composé en essayant de créer quelque chose d’unique. De ce point de vue, rien n'a changé, c’est toujours la même chose, il faut agir, montrer et donner. C’est l’éternel combo dancefloor, musique et DJ. 

Avec la montée des populismes actuels, que peut-on craindre pour le futur du clubbing et de la musique techno ? Quand on prend l’exemple de Marine Le Pen en France, qui condamne la culture club et la communauté homosexuelle ?
J’étais très surpris en apprenant ça : ils ont dit que 20% de la communauté homosexuelle était en faveur de Marine Le Pen ! Moi qui pensait qu’il n’y en aurait pas un... C’est dingue d’en arriver à voter contre ce qu’on est. Personne n’a pensé au Brexit, ni à Trump ou Erdogan… Cette longue liste de folies que nous subissons à l’heure actuelle. 
Côté culture club, il y a de nombreuses restrictions, différentes selon les pays. Par exemple en Suisse, ils ont une limitation du volume sonore - on ne peut aller au-delà de 102-103 dB, ils contrôlent tous les clubs et les festivals. Pour moi, c’est non seulement une limite de son mais c’est aussi une atteinte à la liberté des artistes et de chacun des clubbers. Si vous ne voulez pas en faire l’expérience, personne ne vous y oblige. Vous pouvez vous boucher les oreilles si vous avez peur ou vous pensez que c’est trop fort. À New-York, il y avait une réglementation au niveau de la cigarette qui est arrivée en Europe. Une réglementation pour l’alcool aussi, interdit au moins de 21 ans. Dans certains clubs, interdiction de danser si vous n’avez pas de licence. On parle d’une licence qui date du XIXème siècle ! C’était une ruse du gouvernement, pour que tout le monde ne fasse pas pas la fête. Danser est interdit et la licence coûte super cher. Certains clubs ont leur licence de l’époque et dans ceux qui ne l’ont pas, il y a des videurs qui vous demandent d’arrêter de danser. J’ai vu ces situations de mes propres yeux. No dancing, no smoking, no drinking. En Écosse, les clubs ferment à deux heures du matin, voire même une heure. Ca donne des situations assez loufoques. Quand je vais jouer dans ces villes, que les gens sortent à 20h ou 21h et se font dégager des clubs à deux heures, tout le monde finit bourré, rampant dans la rue. Je me souviens que Paris aussi avait tenté de limiter les soirées, il y a dix ans, toujours dans l’invention de nouvelles règles… À Berlin, il y a encore beaucoup de liberté pour les patrons de clubs.

C’est un peu le fief de la nuit Berlin, non ?
Oui, parce que la ville et le gouvernement réalisent que cela attire beaucoup de noctambules qui veulent faire la fête et sont prêts à dépenser beaucoup d’argent. Ils vont au restaurant, ils prennent le train, ils louent une voiture, dorment à l'hôtel, achètent des souvenirs, des T-shirts, payent l’entrée des clubs... Il y a vraiment une grosse industrie de la culture club aujourd’hui à Berlin. Elle ne serait pas la même sans ses soirées. Ça attire plus de touristes que les musées, c’est bien l’exception mondiale. Ce que le futur apportera ? Plus de restrictions.

Vous ne pensez pas que cela va se détendre ?
Non, au contraire, il y a une prise de pouvoir de jeunes hommes politiques, et je ne vois personne en Allemagne en qui je puisse croire. Il n’y a pas un homme politique que j’ai envie de soutenir. Ils sont tous très limités et très…

Corrompus ?
On n’aime pas dire ça en Allemagne parce que personne ne veut le savoir, mais au final, c’est un peu ça. On essaye toujours d’être politiquement correct, on vit pour ça. Il faut faire la différence car nous sommes le pays le plus puissant en Europe. Mais si je réfléchis à une jeune personnalité politique sur laquelle mettre mes espoirs pour l’avenir, il y a des jeunes qui prennent position, comme Christian Lindner du FDP (Parti libéral-démocrate, de centre-droit, ndlr). Un mec très dangereux qui prétend tout révolutionner avec des concepts dits novateurs. Et d’autres qui ne sont pas encore au pouvoir, mais on les sent arriver, ils sont de plus en plus visibles à la télévision. Non, vraiment, je ne vois personne à qui faire confiance ou pour qui espérer une accession au pouvoir dans cinq ans. Même chez les femmes, il n’y a personne. Et les ministres âgés sont au pouvoir, maintenant. Je suis toujours très en colère quand je les entends, entre ce qu’ils disent et leurs actions a posteriori, il y a un cap. Ce ne sont que de belles impostures. Ils veulent garder le pouvoir et en gagner toujours plus. Si l’on pense à l’Afrique, à l’Amérique - et je ne suis pas seul à le dire -, il n’y a jamais eu autant de guerres dans le monde que maintenant. On vit une époque très étrange ; beaucoup de gens sont désorientés et veulent du changement. On pensait que ça ne pourrait pas être pire après la crise financière de 2007, et dix ans plus tard, on réalise que ce qui nous attend est bien plus sombre. J’espère pouvoir motiver le monde avec mon nouvel album, ma musique et mes paroles pour un meilleur avenir.
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Vous avez fondé International Deejay Gigolo Records, qui a l’air très queer power. Pouvez-vous me parler de l’idée de départ ?
Vous savez, quand Gigolo a démarré il y a vingt ans, j’étais déjà très attiré par le queer powergay power, je travaillais déjà avec Amanda Lepore quand elle était encore peu connue, et d’autres comme Fischerspooner… Tous ces gens superbes et novateurs qui avaient quelque chose à dire, quelque chose de neuf, qui repoussaient les limites vers un futur plus éclairé. Quand je repense aux années 1990, et au futur que l’on s’imaginait, c’était l'Âge d’Or ! On entrait dans l’ère numérique...

C’était la révolution ?
Oui, une époque incroyable ! Ça a continué dans cette lancée, et j’ai vraiment repoussé les limites avec Gigolo, avec un grand nombre d’artistes venus des quatre coins du monde - car dès le premier jour, ce n’étaient pas que des musiciens. J’étais curieux de l’Univers tout entier. Que des gens de tous horizons soient rassemblés, pour penser l’avenir en un seul et même lieu, pour créer du neuf, du différent. Avec l'électro-clash, on voulait ouvrir les esprits, offrir aux artistes la liberté dont ils ont besoin. Sans limite ou consigne. Je les écoutais, parce que quand vous rencontrez des gens, il est important d’écouter, d’accompagner et de leur faire prendre conscience de leur potentiel. C’était ce que je voulais faire en tant que manager de label. Prendre la nouvelle vague artistique. Je suis le filtre qui les mène vers telle ou telle direction. C’est pour ça qu’on me surnomme "l’Andy Warhol de la techno". J’observe, j’écoute puis je conseille. Parfois ils ont la trouille, parce qu’on leur a dit de ne rien faire. C’est là que j’entre en jeu et leur dis de foncer. C’était ça l’esprit Gigolo - aider les talents à réussir, c’est ce que j’appelle la domination mondiale, la méga-église de Gigolo.

Quelle a été la réception ?
Les gens ont pensé que c’était une blague, de la provoc'. Enfin, d’un côté c’était sérieux, parce que c’est une grande puissance mondiale ; il y avait tellement d’artistes, à un moment j’en avais 80 ! Qui empruntaient le même chemin, se sentant vraiment connectés avec le mouvement. Il y avait tout un mouvement Gigolo. Puis l'électro-clash est arrivée aux oreilles du grand public, et soudain, tout le monde a dit “je ne suis plus un artiste électro-clash”. Parce que ce n’était plus cool d’être dans cette mouvance mainstream alors qu'ils se disaient tous underground. Un exemple : j’ai bossé avec un type, un certain Puff Daddy, j’ai sorti sa musique sur Gigolo et l’instant d’après, j’ai reçu des appels d’artistes signés sur le label qui me disaient “je ne peux pas sortir mes sons sur le même label que Puff Daddy !”; ça me faisait rire parce que je n’ai jamais pensé ça. Ils ne comprenaient pas Puff Daddy, ils le croyaient fou.

Pourquoi fou ?
Dans sa façon de manipuler les médias, la presse. J’ai réalisé après que c’était le meilleur artiste manipulateur. Il avait vraiment tout compris. Artiste, homme d’affaires, créateur de mode… la complète ! J’ai vraiment appris de Puffy. C’était magique de le voir faire. Il m’a montré une autre limite au no-limit.
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Pour votre dernier clip, vous avez collaboré avec la fondation Tom Of Finland, qui était un vrai représentant de l’art homosexuel. Pouvez-vous citer des artistes actuels qui jouent un rôle clé dans l’acceptation de la communauté gay ? 
Tom a dédié sa vie à cette cause, et il fut la plus grande puissance derrière la culture gay. Pour moi, il redéfinissait le pop-art, tout comme Lichtenstein ou Warhol. Il le faisait avec ses oeuvres érotiques, qui m’ont toujours fasciné, même quand j’étais gamin. Je n’avais jamais imaginé le combiner avec ma musique. Mais aujourd’hui, le clip d'I Want You est plus qu’une vidéo, c’est un court-métrage, parce que vous savez quoi ? Il est nommé à un festival de courts en Allemagne ! Hé bien je suis très fier que mon concept soit compris, suivi, qu’un public toujours plus large s’y intéresse. Mais vous savez, pour moi tout cela est déjà ancien, je suis déjà ailleurs.

Où êtes-vous ?
Sur le planning suivant.

Qu’est-ce que vous préparez ?
Je prépare la Méga Soirée, la plus grosse soirée possible.

Avant l’apocalypse, ou ?
J’espère pas, parce que la Méga Soirée des méga soirées, c’est votre propre famille.

Bien dit. 
Il ne me reste plus qu’à la trouver. Celle qui sera prête à faire la fête avec moi 24/7. Voilà ma définition de la soirée ultime, parce que ça ne s’arrête jamais. Une famille avec des enfants, c’est ça le futur.

L’amour ?
Oui, l’amour en est la puissance principale. Sans jamais oublier la musique, le dépassement de soi et la découverte de nouveaux terrains. Ce sera ainsi jusqu’à la fin de mes jours, quand j’atteindrai ce tournant fatidique. Quand la vie et la mort ne font qu’un. C’est dans l’album - le morceau Guédé, c'est-à-dire le dieu vaudou de la fertilité et de la mort. Je n’y suis pas encore mais j’en parle déjà et j’y pense. Je m’y prépare, pour dans cinquante ans !

Dans le morceau Army Of Strangers, vous déclarez “I will write it cause no one writes it”. Quel est votre message ? 
C’est le but que l’on ne révèle pas. Pour tout vous dire, ce morceau avait était écrit pour David Bowie, mais il est mort. Nous étions en contact lui et moi à travers une vieille amie, qui était l’ex d’Iggy Pop. Elle avait publié un livre de photographies des années Berlin, avec Bowie. L’éditeur lui a envoyé ce morceau, on était en pourparlers, et deux semaines plus tard, il nous a quitté. Je me suis dit que je ne sortirai jamais le morceau parce qu’il était fait pour lui. Puis, un an et demi plus tard, j’ai décidé de le mettre sur mon nouvel album. C’est aussi pour ça que je n’explique pas tout ce que j’écris, parce que Bowie arrivait à toucher le monde entier avec des chants d’aliens.

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++ Son nouvel album, Zukunftsmusik, est disponible sur iTunes, Deezer et Spotify

Crédit photos : Antoine Monégier du Sorbier