Au départ carrément secondaire, son personnage de jeune détenue latino-américaine a su au fil des saisons se faire une place au cœur de l’intrigue. Mais si je la dérange pendant son yoga, ce n’est pas tant pour débattre de la célèbre maxime de son personnage - «If You Want More Pizza, Vote Maritza» - mais plutôt pour discuter de son odyssée à elle, à laquelle CBS a d’ailleurs prévu de consacrer une série spin-off.
Née dans le New-Jersey, Diane Guerrero possède la nationalité américaine. L’inverse de ses parents, qui repartiront vers la Colombie sans leur fille alors adolescente, lorsque les États-Unis les expulsent soudainement. Aujourd’hui âgée de 30 ans, Diane prospère sur le petit écran. En dehors des studios, sa voix résonne comme un symbole pour la défense des immigrés. Sous l’ère Obama, la Maison-Blanche l’adoube. Face à un tel revirement de situation, on serait presque tenté d’utiliser le poncif #1 du journaliste contemporain, à savoir la fameuse «revanche sur la vie».

Suite à une sombre affaire de piratage, une partie de la nouvelle saison d’Orange Is The New Black a déjà fuité sur le net. Netflix doit être en pétard, j’imagine ?
Diane Guerrero : Bien sûr, qui ne le serait pas ? C’est une atteinte grave à tout le travail accompli. On se démène chaque année pour les fans et je pense que cette situation est injuste pour tout le monde. Voler ainsi les épisodes et les distribuer illégalement avant la sortie officielle… ! D’après ce qu’on m’a rapporté, les épisodes piratés sont proposés en qualité médiocre, pas les meilleures conditions pour regarder sa série, hein ?
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Tu écris dans ton livre qu’après l’expulsion de tes parents, aucun représentant de l’état ne s’est inquiété de ton sort. Comment t’en es-tu sortie sans te faire embrigader par la scientologie ?
Je ne pense pas que je serais parvenue à m’en sortir de cette façon sans les personnes qui m’ont accompagnée. Les valeurs d’entraide et de solidarité sont ancrées au plus profond de la culture latino. Notre communauté est soudée et très généreuse, je le vérifie d’autant plus lorsque je retourne en Colombie. Je le dois aussi à la façon dont mes parents m’ont élevée. Ils ont fait de moi une femme forte, ils m’ont appris à croire en moi quels que soient les obstacles se dressant sur ma route. Après leur départ, j’ai décidé de ne pas subir. Je m’intéresse depuis très jeune à un tas de domaines et je me suis dit qu’il serait dramatique pour moi de ne pas les explorer. Et non, je n’ai jamais été approchée par la scientologie !

Aux États-Unis, comment tes parents abordaient-ils leur situation avec toi ?
J’ai appris dès l’âge de 7 ans que mes parents étaient sans-papiers. J’étais désorientée, j’ai ressenti du stress mais aussi de la culpabilité car je savais que j’étais une citoyenne américaine et pas eux. En public, il fallait toujours rester discret, ne pas s’attirer d’ennuis, ne pas attirer l’attention du tout. En dehors du cercle familial, c’était à l’époque un sujet tabou, personne ne parlait de ça en public.

L’administration Obama t’a nommée ambassadrice pour la citoyenneté et la naturalisation. Comment est-ce arrivé ?
Ils ont remarqué le travail que j’effectuais auprès de ma communauté et ont pensé qu’il serait bénéfique de m’impliquer de manière plus officielle. Ce titre fait suite à mon implication dans le domaine civique : j’amène les personnes de ma communauté vers les urnes puis j’incite les résidents à formuler une demande de citoyenneté. Étant donnés mon parcours et mon livre, ils ont estimé que ma voix inciterait les gens à agir dans ce sens, à se sentir plus concernés.
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A cette occasion, tu as pu rencontrer Barack Obama. C’est un adepte d’Orange Is The New Black ?
J’étais très nerveuse à l’idée de le rencontrer, car je suis vraiment très fan de lui. J’étais très fière de voter pour lui et d’élire un président plein d’humanité. Comme il regarde OITNB, il m’a toute de suite reconnu. Je ne m’y attendais pas forcément, mais il regarde la série avec Michelle. Il me posait des questions sur les événements de la saison à venir, je lui ai dit que Président ou non, il aurait à attendre la diffusion comme tout le monde ! (Rires)

Toi qui as pas mal fréquenté la Maison-Blanche, à quoi ressemble leur playlist en soirée ?
(Rires) Ils ont en général des musiciens sur place. Tout dépend du contexte. Je m’y suis rendue plusieurs fois pour des événements latins, il y avait des groupes de salsa, c’était magnifique. Je me rappelle particulièrement du passage du Buena Vista Social Club, j’étais ravie d’entendre ces grands musiciens cubains. Et en fin d’année, ils passent comme on peut s’y attendre des standards de Noël.

Tu as fait ton entrée dans le show-business à 24 ans. Je m’approche de cet âge et mon BEP tailleur de pierres ne m’offre pas satisfaction. Explique-moi comment trouver un agent.
En discutant avec des amis du métier, on s’aperçoit que personne n’a trouvé son entourage professionnel de la même façon. En ce qui me concerne, je pense que mon histoire là-dessus est assez banale. Je suivais des cours de comédie dans une école de New-York (le Susan Batson Studios, ndlr). Contre 50 dollars, on t’offre la possibilité de donner une représentation devant un panel d’agents et de managers. C’est de cette façon que j’ai rencontré le mien.

Tu as eu besoin de rencontrer des ex-détenus pour préparer ton rôle de Maritza ?
J’avais déjà pas mal d’expérience personnelle avec le monde carcéral : j’ai beaucoup visité mes parents en prison quand ils étaient détenus pendant la procédure d’expulsion. Je l’ai vécu directement, je l’ai gardé en mémoire, je n’ai donc pas eu besoin d’aller chercher bien loin.

Pas trop frustrant d’interpréter un personnage parfois simple d’esprit après des études de sciences politiques et la pratique du jazz ?
Maritza se fait passer pour bête pour ne pas avoir à s’occuper des différents problèmes au sein de la prison. Mais en réalité, elle est plutôt futée. Je pense que c’est le cas pour pas mal de monde : en s’impliquant plus, on paraît toute de suite beaucoup plus intelligent. Elle ne prend pas toujours les meilleures décisions, ce qui je crois est le cas pour toutes les personnes dans cette situation : un détenu a forcément commis des erreurs dans son parcours. Je ne pense pas que le fait d’être incarcéré reflète un manque d’intelligence, ce n’est pour moi que la conséquence de certaines circonstances, d’un parcours et de ses erreurs. Elle est très humaine.
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En dehors d’un bon divertissement, que représente OITNB à tes yeux ?
C’est vraiment l'une des premières séries à proposer un casting féminin aussi large et aussi varié. Je pense que cet élément attire l’attention du public. C’est quelque part un reflet de ce à quoi ressemble la société. Aujourd’hui encore, si tu allumes ta télé ou si tu vas au cinéma, tu verras que certaines catégories de la population sont mal représentées, voire pas représentées du tout. C’est important que tous les téléspectateurs puissent s’identifier. La façon dont Netflix a mis à disposition du public la série explique aussi son succès, car ce type de distribution en streaming redéfinit complètement la façon de consommer du divertissement. OITNB est un peu le pionnier dans ce domaine.

A l’écran, les Latinos-Américains semblent souvent condamnés à camper des rôles d’employés de maison ou de gangsters, plutôt que des avocats ou des astrophysiciens. Ça te saoule ?
C'est un phénomène qui se produit depuis longtemps. Bien entendu, ça nuit grandement à notre communauté. Je ne parle pas uniquement des Latinos, mais de toutes les communautés. C’est une erreur d’ignorer une énorme partie de la population qui ne cesse de grandir, et les chiffres sont là pour le dire. Une représentation décente à l’écran contribuerait à créer une société plus compréhensive et plus fonctionnelle. Ça boosterait aussi notre économie. Heureusement, de plus en plus d'artistes et d’activistes font en sorte que personne ne soit exclu. Il est important de ne pas montrer une communauté uniquement sous un mauvais jour ou de manière réductrice. Un Latino peut très bien être un domestique, un jardinier... ces métiers peuvent être exercés par des Latinos, des personnes de couleur ou des Blancs, je n’ai aucun problème avec ça. Mais il y a aussi des avocats qui sont latinos, des policiers qui sont latinos, des enseignants qui sont latinos… L'Amérique a longtemps ancré en nous qu’être blanc, c’était mieux, mais comme tu peux le voir, le pays grandit et change, et ce ne sont plus les valeurs des États-Unis aujourd’hui.

giphy-2Crains-tu que l’élection de Trump anéantisse un certain nombre d’efforts effectués jusque-là ? Comment une activiste comme toi reste-elle optimiste ?
L’idéologie de Trump est une grave violation des droits de l’homme. A l’heure où je te parle, on assiste à de de graves retours en arrière. On risque de perdre dans les prochaines années notre système de santé dont dépendent 25 millions de personnes. Il met fin à des programmes d’utilité publique, et les classes moyennes vont souffrir, ce sont toujours les pauvres de la classe moyenne qui souffrent dans ces cas-là. On est coincé avec Trump pour l’instant mais on doit dès maintenant se préparer pour les prochaines échéances, à savoir 2018 et 2020. Et surtout lutter contre son idéologie. Juste parce que nos parents sont arrivés en tant qu’immigrés ne signifie pas que nous sommes moins américains ou moins humains. Il n’y a pas de honte à avoir. Ni de son histoire, ni de son identité, ni de ses origines. Ne considérons pas l'immigration comme un gros mot. La communauté des immigrés et des sans-papiers contribuent beaucoup à ce pays.

Dans ton parcours, tu as goûté à un tas de domaines pas forcément liés à la comédie. Tu es devenue actrice par accident ?
À l’université, je n’avais pas encore trouvé ma voie. J’aime la politique, j’aime l’Histoire, je m’imaginais dans le service public, je voulais travailler pour une organisation à but non lucratif, je voulais me battre pour la justice sociale. À cet âge, tu es assez indécis. A un moment, je voulais aussi devenir diplomate. Malgré tout, je ne me sentais pas épanouie et j’ai alors pensé à raison que la comédie pourrait me rendre heureuse. Car je me suis toujours sentie artiste dans l’âme.

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++ Son livre autobiographique In The Country We Love : My Family Divided, est disponible depuis l'année dernière.