18378825_10211503660700408_1365730569_oD’où t’est venue l’idée de Problemos ?
Éric Judor: J’aurais adoré avoir eu l’idée mais c’est Blanche Gardin et Noé Debré qui ont eu cette idée, ce sont eux les auteurs du film. Ils ont pondu un texte d’une quinzaine de pages, que le producteur Matthieu Tarot m’a fait lire sans me donner le nom des auteurs. Il y avait des bouts de dialogue, des séquences racontées dans le détail, et l’histoire au complet. J’ai trouvé ça dément ! On m’envoie souvent des scénarios à lire, donc j’ai un peu l’habitude de voir ce qui est dans l’air du temps, mais là, il y avait quelque chose de totalement original, de totalement nouveau. J’ai appelé le producteur en demandant : “mais qui a écrit ça ?”. Je pensais que c’étaient des Américains ou des Anglais et qu’il l’avait fait traduire. Et il m’a dit : ben voilà, c’est Blanche Gardin et Noé Debré. Donc Noé Debré, Palme d’Or chez Audiard avec Dheepan, et Blanche Gardin avec son spectacle à pleurer de rire.

Tu les connaissais personnellement ?
J’avais rencontré une fois Blanche Gardin il y a très longtemps et il ne s’était pas passé grand-chose. C’est l’époque où elle faisait Workingirls, dont je n’étais pas spécialement fan. Donc c’était une rencontre “polie”. Cette fois-ci, après la lecture de ces quinze pages, je l’ai rencontrée en tant que fan !

Tu n’as donc pas du tout participé à l’écriture ?
Si, disons que c’est comme s’ils avaient préparé le plat et que derrière j’avais mis des arômes, des petites épices, du piment, et aussi rajouté une petite entrée et des fruits en dessert.

Quel genre de piment as-tu rajouté ?
C’est des petites séquences, des dialogues que je me suis appropriés pour mon personnage, que je me suis mis en bouche. Mais le gros du travail était fourni par Blanche et Noé.

 
Le film est assez acerbe sur certaines communautés, les ZADistes, les antispécistes, voire une certaine frange des féministes...
Moi, je pense qu’il est acerbe sur la nature humaine, plus que sur les féministes ou les végans... Peu importe les convictions qu’on a, au bout du compte, si l'on veut changer de société, on sera freiné par la nature propre de l’homme. C’est à dire qu’au bout du compte, on veut toujours sauver son petit clan à soi, sa petite personne, on veut avoir plus dans l’assiette que les autres.

Tu n’as pas peur de déclencher des polémiques comme ça a pu se produire récemment avec Gangsterdam ou À bras ouverts ?
Je crois qu’aujourd’hui, tout est monté en épingle. Tu peux même plus fêter ta victoire au premier tour de l’élection que tout le monde dit “oh putain la vache, le mec, il bouffe dans un restaurant !”. Tout devient flippant, tout devient polémique...

Justement, tu avais pensé quoi de Gangsterdam et À bras ouverts ?
Je ne les ai pas vus, juste des extraits. Mais par exemple, il y a une série américaine qui sort avec une nana qui bouffe des gens, un couple cannibale, tout le monde s’en fout, tout le monde trouve ça cool. Ça ne pose de problèmes à personne. L’autre, il fait une vanne sur le viol cool, évidemment c’est horrible, mais c’est juste une vanne ratée ! J’ai l’impression qu’on voulait descendre Kev Adams plus que le film. Encore une fois, je ne l’ai pas vu donc je parle un peu dans le vide. Mais j’ai l’impression que tout devient une affaire.

Tu penses qu’on est moins indulgent avec les comédies françaises ?
À mon avis, les comédies populaires aux États-Unis doivent aussi être descendues par le New York Times ou le Herald Tribune. Je pense que la comédie populaire, de manière générale, n’est pas spécialement appréciée par la presse. Les plus gros succès de ces dernières années, c’est Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu ? ou Les Tuche 2. C’est des trucs qui touchent un public de 7 à 77 ans, donc c’est peut-être difficile de plaire en même temps à la presse.

Après avoir joué les abrutis pendant des années, notamment avec Ramzy, dans Problemos, c’est la première fois que tu joues le rôle d’un mec à peu près normal...
J’étais déjà normal dans Platane, quand même ! En tout cas, je jouais un mec qui peut exister, contrairement à La Tour 2 Contrôle Infernale ou Halal Police d’État où je fais vraiment le débile. C’est des personnages qui sont un peu lunaires, un peu hors du temps et hors de la vraie vie, quoi. Alors que depuis Platane, je me suis réapproprié la vraie vie.

En tout cas, c’est la première fois que tu joues un père de famille. La famille, c’est un thème qui t’intéresse ?
Pas plus que ça... Mais c’est un thème classique. Si tu veux intéresser une base large de public, le thème de la famille, c’est quelque chose que tout le monde comprend. Si tu prends le thème de La Tour 2 Contrôle Infernale, des mecs qui font de la centrifugeuse et qui deviennent gogols, ça intéresse un nombre réduit de gens... Du coup, le film s’est bien planté !

Le premier avait bien marché pourtant, non ?
Deux millions d’entrées, ouais. Tu retires 1,7 millions et t’as le chiffre du deuxième !

Tu penses vraiment que c’est le thème du film qui est en cause ?
Je pense que c’est tout un tas de choses. Le thème, les personnages qu’on joue, le burlesque du truc... Y'a plein de gens qui trouvent ce film complètement raté et nul. Et moi, je trouve que c’est l'un de nos meilleurs....
Ha, ha, j’ai bien aimé ta moue gênée ! “Dis-donc le mec, putain s’il trouve que c’est ça son meilleur...” !

Pour être tout à fait honnête, effectivement, j’avais été un peu perturbé...
Il y a forcément une raison, puisque tu fais partie du plus grand nombre, de tous ceux qui ont trouvé ça nul. Moi, je trouve Philippe Katerine génial dedans, je trouve le mec qui joue le Ministre de l’Intérieur dément. Je trouve qu’il y a plein de trouvailles, mais apparemment, je suis le seul !

Il y avait, c'est vrai, un petit côté “laboratoire de comédie” ; c’est peut-être ça que les gens ont mal compris...
C’est un beau labo en tout cas ! Le mélange n’a pas pris, peut-être. C’est ce que Michel Hazanavicius m’a dit : c’est ce mélange de genres comiques qui l’a troublé. En tout cas, je continuerai à défendre ce film jusqu’au bout ! D’ailleurs, je ne le défends contre rien puisqu’il n’y a pas spécialement d’attaques ; il y a juste des gens qui ne le voient pas...

Peut-être que les gens vont finir par le voir, comme Steak, qui n’avait pas du tout marché et qui est presque devenu un film-culte.
Oui, ça avait été vendu comme “la nouvelle comédie d’Éric et Ramzy” alors que c’était un film de Quentin Dupieux, quoi... Ça s’était rétamé et on s’était fait insulter par la critique. On a fait un virage ultra-sévère et on a perdu plein de gens par la portière, qui ne sont jamais revenus ! Mais effectivement, il y a de plus en plus de gens qui m’en parlent, et c’est pareil pour Platane. Les choses vieillissent... Attendons encore deux ou trois ans et on reparlera de La Tour 2 !


Dans
Problemos, ton personnage s’efface progressivement au cours du film. C’était pour avoir plus de latitude pour la mise en scène ?
Non, pas du tout, c’était juste écrit comme ça. D’ailleurs, c’était pire au premier montage, où je disparaissais carrément. Il se trouve que je me suis choisi ce personnage, qui était le plus proche de ce que je savais jouer, et je n’avais pas de raison de m’écrire des scènes pour être présent pendant tout le film.

Comment as-tu choisi tes seconds rôles ? Je pense notamment à Marc Fraize (alias Monsieur Fraize), qui crève l’écran...
Il est dément ce mec ! Il faut voir son spectacle, aux Feux de la Rampe. Le mec est tellement fainéant qu’il ne joue qu’un soir par semaine, mais pour moi, c’est la future énorme star de la comédie. Il m’a fait le même effet que quand j’ai vu Dupontel il y a 20 ans au Théâtre Tristan Bernard. Je me suis dit : “mais qui est ce mec qui met un coup de vieux à tout le monde ? Il a un style à lui, il est ultra-intense, les textes sont hyper-drôles et ça ne peut être dit que par lui”. C’est pareil pour Monsieur Fraize.

C’est donc sur scène que tu l’as découvert ?
J’ai d’abord vu ses sketches chez Ruquier, que je trouvais extrêmement osés. Je me demandais comment un mec en télé pouvait faire des trucs aussi casse-gueule, avec des silences de deux minutes... Je trouvais ça ultra-culotté, et je me suis dit : soit ce mec est fou, soit ce mec est génial... et en fait, il est génial. Donc je l’ai pris pour le film, et je suis allé voir d’autres gens qui me faisaient marrer aujourd’hui, comme Bun Hay Mean le Chinois Marrant, et évidemment Blanche Gardin. Elle aussi, il faut voir son spectacle !

Il faut voir d’abord celui de Fraize ou de Blanche ?
Le spectacle de Blanche parle beaucoup aux meufs, mais aussi aux mecs. Celui de Fraize est très abstrait. Absurde et abstrait. Donc fais ton choix !

Tu joues assez peu chez d’autres réalisateurs. C’est parce que tu trouves frustrant de ne pas pouvoir t’auto-diriger ?
Déjà, on ne me propose pas tant de trucs que ça, même si par exemple là, je vais enchaîner avec le premier film d’un mec qui s’appelle Julien Guetta. J’ai vu son court-métrage et j’ai lu son scénario, que j’ai trouvé super. Mais il faut que je tombe sur un truc qui me donne envie. Ce que je reçois ne me correspond pas, ou alors je ne me vois pas dedans. C’est pas tellement une question de contrôle, mais vraiment une question d’envie.

Comment tu vis le fait de poursuivre ta carrière séparément de celle de Ramzy ?
Je l’ai vu l’année dernière pour La Tour 2 et on a fait une énorme tournée, on a fait cent trente avant-premières où l'on parlait pendant une demi-heure, on faisait des mini-spectacles à chaque fois. Donc on se réunit régulièrement, quand même.

Une nouvelle réunion est prévue pour bientôt ?
On envisage un late show ensemble, interviewer des gens dans une salle devant cinq cents personnes, en faire un spectacle. Canal+ est intéressé. Pour l’instant, Ramzy a un programme chargé et moi, j’ai deux petits tournages qui arrivent. Mais dès qu’on a un horizon un peu plus dégagé, ce sera notre plus gros projet.

Et remonter sur scène, c’est envisageable ?
Ce qui serait le plus approchant à la scène pour moi, c’est ce late show. Mais remonter sur scène, avec un spectacle, rejouer les mêmes mots tous les soirs même si on les change un peu, je n’en ai pas spécialement envie. J’ai envie de retrouver les gens mais de donner quelque chose de différent tous les soirs.

Les deux tournages à venir dont tu parlais, c’est quoi ?
Il y a le film de Julien Guetta, c’est une sorte de Trainspotting un peu trash-drôle. Ensuite, j’ai la saison 3 de Platane et une autre série qui s’appelle Danse avec les keufs, c’est un peu comme Amicalement Vôtre, deux flics qui mènent des enquêtes, mais en chantant et en dansant.

J’ai vu qu’il y avait un Zorro en préparation aussi...
Effectivement, j’ai l’ébauche d’un scénario...

Et Moyen Man, cette histoire de super-héros médiocre dont vous parliez beaucoup avec Ramzy à un moment, c'en est où ?
Il a pris un coup de vieux, Moyen Man... On l’avait écrit il y a dix, quinze ans, et les codes des films de super-héros ont vachement changé entretemps. Donc il y aurait beaucoup de réécriture à faire. C’est Michel Hazanavicius qui devait le réaliser, et on s’est embrouillé avec le producteur Christian Fechner, qui a arrêté la prépa à trois semaines du tournage.

Quand on regarde ta filmo, j’ai l’impression que depuis Steak, tu as opéré une sorte de virage, avec un humour un peu plus exigeant, une mise en scène plus élaborée. Est-ce que tu rejoins cette analyse ?
Non, parce que je pense que le premier spectacle et La Tour 1 étaient déjà dans des univers très particuliers, réfléchis et originaux, un peu différents de l’idée qu’on se fait du mainstream. Ensuite, on s’est un peu égarés commercialement, et Steak nous a remis d’aplomb. On s’est dit qu’il fallait qu’on retourne à nos premières amours, à savoir ce qui nous fait rire nous, pas ce qu’attendent les gens. Et ce qui nous faisait rire après Steak, c’était Platane, Seuls Two, Wrong Cops, des trucs à nouveau à la marge du mainstream. 

Est-ce qu’il y a des gens qui t’inspirent actuellement, en termes de comédie et de mise en scène ?
Je trouve qu’aujourd’hui, tout le monde sait à peu près réaliser, mais ce seront plutôt des auteurs qui vont m'influencer que des réalisateurs. Ou alors des réalisateurs-auteurs. Ils viennent d’ailleurs plus de la série que du cinéma, en comédie en tout cas : Ricky Gervais, Larry David, Louis CK, ces mecs-là sont très inspirants. Ils racontent des choses sur la vie, ils ont un sens du dialogue, de la fin de séquence. Je trouve ça brillant, très inspirant.

Tu parles de l’écriture, mais ta mise en scène est quand même très particulière, tout en décalages...
Ça vient de l’écriture et du style de comédie plus que de la façon de réaliser, en fait. Je mets l’accent sur le malaise, les quelques secondes de plus, les regards, les contre-champs, les temps qu’on prend sur les silences, plutôt que d’être cut sur les vannes.

En parlant de mise en scène, j’ai lu que tu détestais Charlie Chaplin. Tu confirmes ?
Je trouve que c’était vraiment putassier, c’était de l’émotion vulgaire. J’ai un problème avec les mecs qui défendent le petit peuple, les ouvriers et qui en même temps sont milliardaires et vivent comme des milliardaires. J’ai du mal avec ça, c’est une question d’honnêteté. Il se vend comme porte-drapeau des ouvriers, le petit mec avec un pantalon troué, la petite canne et sa dégaine de clochard, mais derrière, il crée le studio le plus puissant d’Hollywood, il sous-paye ses employés, et en plus il est un peu pédophile sur les bords... Il y a un truc hyper-malhonnête, auquel je ne peux pas adhérer.

Du coup ce n’est pas une question d’humour, c’est purement intellectuel ?
Il me faisait rire, son burlesque est hyper-fort. Sa manière de se casser la gueule, de se prendre des coups, de retomber, de remonter immédiatement, je trouve ça hyper-drôle. Les Temps Modernes, sa manière de se prendre dans les engrenages, c’est une image qui m’est restée, enfant. Mais naturellement, je vais plus vers les Marx Brothers, qui sont plus irrévérencieux, plus rebelles. J’aime les comiques destructeurs - il y a un truc anarchique chez eux qui me plaît, alors que chez Chaplin, il y a un côté un peu donneur de leçons, moralisateur, qui m’énerve. Ce sont ceux-là qui m’énervent aussi aujourd’hui, ces artistes qui essaient de m’expliquer la vie, qui sont les bons, qui sont les méchants, comme si le monde était séparé en deux.

Tu penses à quelqu’un en particulier ?
Quasiment tout le mainstream. C’est comme ça que tu plais à la masse, quand tu expliques qui est bon, qui est méchant et que tu finis par une belle morale. Tu prends les gens par la main et tu leur dis : voilà, c’est ça un méchant, et c’est comme ça qu’il faut vivre. Et la leçon, c’est l’amour.

Problemos, c’est volontairement à contre-courant de ça ?
Oui, c’est pour ça que ce scénario m’a autant plu. C’est un doigt d’honneur. Un scénario pareil, c’est un cadeau. C’est divinement bien écrit - et puis le film est rock, quoi ! Pour une comédie, c’est hardcore, ça va loin, il y a des têtes coupées, c’est vraiment Game of Thrones chez les Bronzés !

C’est étonnant qu’un scénario écrit par d’autres te corresponde aussi bien.
Oui, c’est ce qui fait que le tournage s’est bien passé. C’est délicat de récupérer un scénario de quelqu’un, qui joue en plus dans le film, et de le mettre en scène. Blanche va forcément avoir des velléités de réalisatrice à un moment donné. Pour écrire des choses pareilles, c’est qu’elle a une vraie vision des choses, de la vie, et à mon avis, elle va très prochainement se mettre à réaliser. Donc c’était quand même un défi d’être d’accord à la fin du montage, et qu’elle soit fière de son scénario une fois filmé par moi.

Est-ce que ça appelle d’autres collaborations avec elle ?
J’adorerais, mais je crois qu’elle est très solitaire. Et même si elle est contente du film, je crois que le film de troupe, c’est pas son délire. C’est une artiste qui se produit seule, qui écrit seule, qui joue seule. Peut-être qu’elle continuera d’écrire avec Noé parce qu’ils pondent des choses formidables, mais à mon avis, ce sera pour les faire, elle, dans son coin.

Est-ce qu’il y a des films que tu regrettes d’avoir faits ? Et des films dont tu es particulièrement fier ?
Ceux que je regrette, c’est toujours les mêmes, ceux qui ont été faits pour de mauvaises raisons, pour de l’argent, pour les voyages, pour la notoriété. Les gens savent à peu près desquels il s’agit, je cite toujours les mêmes, mais je n’ai plus envie de taper sur les gens qui ont fait ces films. Ça sert à rien, ça leur fait juste du mal. En revanche, je suis content de ce que je fais actuellement. J’aime bien la direction que je prends !

Donc ton film préféré, c’est Problemos ?
Ouais, et La Tour 2 Contrôle Infernale !

++ Problemos, d'Éric Judor, en salle dès le 10 mai.