Tu te rappelles des premiers jours où tu as commencé à écrire La vie sexuelle des sœurs siamoises ?
Irvine Welsh : 
Je pense que le livre est né d’une frustration : celle d’avoir toujours été contraint de suivre un style de vie spécifique. Quand j’étais jeune, c’était déjà le cas. J’avais envie de boire, de fumer et de m’amuser, mais ça paraissait incompatible avec la pratique du sport. Alors que j’ai toujours adoré en faire, que ce soit du tennis, du foot ou autre. Et le livre, en quelque sorte, parle de cette dichotomie. Dans le monde actuel, tout est défini, chaque personne est rangée dans une case bien précise : tu peux être le nerd, l’artiste, le sportif ou autre, mais tu ne seras jamais tout en même temps. Ce que je trouve débile. Je suis persuadé que nous sommes bien plus de choses que l’on pourrait le penser. D’où la métaphore des siamoises, soit deux femmes qui cherchent un intérêt à leur vie, et qui le trouvent en rencontrant une personne censée être l’opposé de ce qu’elles sont.

Soeurs siamoises

Ça n’a pas été dur d’écrire un livre du point de vue d’une femme ? C’est la première fois que tu fais ça…
C’est vrai que je n’avais jamais eu une femme comme personnage principal, mais ce n'est pas réellement ce qui m'importe. Je n'ai pas réfléchi en termes de genre, mais en termes de personnages. Quand j'écrivais mes précédents livres, et notamment les histoires autour de Mark Renton et Bruce Robertson (les personnages principaux de Trainspotting et Une Ordure, ndlr), je ne pensais pas à eux en tant qu'hommes. Pareil pour Lena et Lucy, les deux personnages de ce livre. Tout ce qu'elles font dans le bouquin, je ne dis pas qu'elles le font parce que ce sont des femmes, mais parce que leur comportement résulte de plusieurs douleurs. Si j'avais cherché à écrire d'un point de vue féminin, je pense que je serais tombé dans le cliché et les stéréotypes. 

C’est très rare de trouver dans une fiction une femme aussi agressive, sans cœur et prête à coucher juste pour satisfaire ses envies sexuelles. En gros, Lucy a le rôle que l’on confie généralement à un homme. Tu en as conscience ?
Oui, j’ai bien conscience de ça, mais ce n’était pas intentionnel. Je n’ai pas entamé ce livre en me disant que je devais célébrer la masculinité, mais simplement avec l’envie d’écrire autour d’un personnage très libre, profondément perturbé. À la lecture du bouquin, je pense que l’on finit d’ailleurs par comprendre pourquoi Lucy est si agressive, on saisit qu’elle a des choses à régler avec elle-même. 

C’était important que ce personnage soit bisexuel ?
Non, pas vraiment. Ce n’est pas comme si j’avais choisi cet aspect pour pouvoir écrire des scènes sexuelles entre deux lesbiennes un peu chaudes ! (Rires) Là, c’est plus une volonté de briser cette dichotomie que j’évoquais tout à l’heure, mais aussi de mettre en avant les désillusions de Lucy, qui ne trouve son bonheur ni avec les hommes, ni avec les femmes. 

Tu vois Lucy comme un personnage féministe ?
Oui, mais comme l'est également Lena. Elles sont en quelque sorte féministes toutes les deux, mais selon des visions différentes. Lucy, tu l'as dit, est plus du genre agressive, sanguine, avec l'idée qu'elle est bien plus forte que n’importe quel mec, tandis que Lena est plus traditionnelle dans son rapport au féminisme. D’ailleurs, c'est uniquement à partir du moment où elles entament un vrai dialogue l’une avec l’autre qu'elles parviennent enfin à avancer, à s'adapter un peu mieux au monde. 

En fait, ce sont les douleurs et les troubles psychologiques qui t’intéressent le plus dans tes personnages ?
Dis-moi : il y aurait quoi d’intéressant à lire au sujet d’un personnage couronné de succès ? Ce serait vide, presque égoïste, on n’apprendrait rien de la vie en lisant de tels livres. Tout ce qui me fascine et me donne envie d’écrire se trouve donc dans ces échecs et ces troubles qui nous remettent en question, tous ces faits quotidiens qui nous poussent à nous interroger sur qui on est.

Le fait que Lucy soit si focalisée sur son apparence, c’est une façon pour toi de critiquer nos sociétés actuelles ?
C’est vrai qu’elle est particulièrement narcissique. Et c’est vrai que l’on est dans un monde très individualiste, où l’on va à la salle de gym ou au spa pour se sentir mieux, mais sans jamais entrer en contact avec quiconque. Ç'en devient presque une drogue, un lieu où les gens ne peuvent s’empêcher d’aller parce qu’ils ont payé, parce qu’ils ont la sensation d’aller mieux après et parce que ça renvoie d’eux une image qu’ils jugent bonne au sein de la société.

Trainspotting

Couverture de Trainspotting, d'Irvine Welsh.

Pourquoi avoir choisi d’établir l’histoire du livre à Miami ? D’autant que, à la lecture, j’ai l’impression que tu n’aimes pas trop cette ville…
Non, j'aime beaucoup Miami, il y a plein de très bons endroits là-bas. Si j'ai choisi cette ville comme cadre, c'est surtout parce qu'elle symbolise bien l'Amérique actuelle, et que les gens, grâce aux séries et aux films, peuvent facilement se l'imaginer. Je n'ai jamais été fasciné par les longues phrases descriptives, je préfère laisser les lecteurs s'imaginer tout seuls le décor. Finalement, la seule chose que je me suis imposée ici, c'est d'aller discuter avec des jeunes, des gens âgés entre 27 et 35 ans, pour connaître leur mode de vie, les programmes télés qu'ils regardent, la façon dont ils s’approprient ces émissions, etc. Il fallait que La vie sexuelle des sœurs siamoises donne l'impression d'être un livre écrit par un Américain, et pas un étranger. 

Tu es un peu américain de toute façon, sachant que tu vis à Chicago depuis quelques années maintenant...
Ma femme est originaire d'ici, donc ça m'a motivé à venir m’installer à Chicago et à donner une chance aux États-Unis. Ça me paraissait un choix plus judicieux que Los Angeles. Quand tu viens d’Écosse, tu as besoin de vivre dans une ville un peu plus historique, et Chicago a tout ce qu'il faut de ce point de vue là, même si c'est loin d'être aussi ancien que Glasgow ou Édimbourg. En tout cas, ça m'a permis de m'immerger dans la culture américaine, de comprendre certains codes et de m'investir auprès de certaines personnes. 

Tu y avais déjà donné des cours, si je me souviens bien…
Oui, mais c’était il y a un moment, au début des années 2000 je crois. Je ne l'avais d'ailleurs fait que six mois, pour obtenir ma green card, et c'était largement suffisant pour moi. Je n'étais pas à l'aise dans le fait d'analyser et de critiquer le travail d'écriture d'autres personnes. En tant qu'écrivain, je sais que l'écriture est quelque chose d'assez égoïste, presque inexplicable. On ne peut pas apprendre à quelqu'un à devenir écrivain, et ma position au sein de cet établissement a commencé à me déranger. Avec des personnes âgées, cela peut encore fonctionner, dans le sens où elles cherchent simplement à être rassurées sur leurs textes, mais je pense sincèrement que les jeunes doivent se laisser aller à leurs envies, sans avoir de cours théoriques en tête. 

En gros, il faut vivre pour pouvoir écrire un bon livre ?
Je pense qu'un bon écrivain aura nécessairement lu de grandes œuvres, que ce soit de la littérature classique ou non. L’inverse serait de toute façon absurde, sachant le nombre d’excellents livres que l’on a à notre disposition aujourd’hui. Mais ça ne s'arrête pas là : si les jeunes passent leur temps à suivre des cours et à ne pas expérimenter leur vie, leurs textes risquent d'être vides. Il faut discuter avec les gens autour de soi, s’engager auprès d’eux, vivre de nouvelles expériences à leurs côtés, etc. Personnellement, j’ai toujours écrit sur des choses que je vivais ou que d’autres personnes de mon entourage vivaient. 

D’ailleurs, j’avais lu que tu avais testé à nouveau les drogues pour te lancer dans l’écriture de Trainspotting
Oui, parce que j’avais cessé d’en prendre depuis quelques temps et que je voulais coller au plus près des sensations ressenties par mes personnages.


Dernièrement, le second Trainspotting est sorti au cinéma. J’imagine que tu es fier de son adaptation ?
Je pense que c’est un très bon film, bien plus émotionnel que le premier. Non pas parce que les personnages ont changé, mais parce que leur caractère a évolué. Certains sont désespérés, d’autres ont plus de responsabilités et d’autres encore ont tout simplement vieilli. Je sais qu’il n’a pas toujours été bien accueilli par la critique, mais je pense sincèrement qu’il s’agit d’un bon film. Et ça rejoint ce que je disais tout à l’heure : on sent les difficultés que les personnages ont traversées, et on apprend à mieux les connaître à travers elles. 

Il semble que tu bosses actuellement à l’écriture d’une série sur les débuts de l’acid-house et des raves…
Tout le monde m’en parle actuellement alors que je commence à peine l’écriture… C’est dingue. 

C’est bizarre, sachant qu’il y a un communiqué de presse qui décrit déjà le show comme un mélange entre 24 Hour Party People et Straight Outta Compton
Oui, je sais, tout s’est emballé super vite. On connaît déjà les mecs avec qui on va travailler. Pareil pour les musiciens, on sait que Nicky Holloway, Paul Oakenfold et Danny Rampling seront à nos côtés, mais je préfère ne pas trop en parler tant que ce n’est pas plus avancé. On attend encore quelques financements… 

Par le passé, tu disais que l’acid-house et le hooliganisme étaient les derniers mouvements contre-culturels du Royaume-Uni. Tu le penses toujours ?
Non, ce n’est plus trop vrai en 2017, sachant que le grime a vraiment émergé ces dernières années. C’est incroyable ce qu’il se passe aujourd’hui avec tous ces artistes qui se réapproprient les cultures de rue, mais qui savent aussi se servir à merveille d’Internet. Ça donne des choses complètement dingues, hyper-libres et très DIY, à l’image de ce que fait un mec comme Novelist. C’est ce qu’il manquait au Royaume-Uni, je pense. 

Aujourd’hui, il reste quoi du jeune punk en toi ?
Tu sais, je pense que le fait d’être punk ou non n’a rien à voir avec l’âge. Il faut savoir vivre selon son temps, ce qui ne veut pas forcément dire qu’il faut s’embourgeoiser ou autre. Par exemple, il serait totalement ridicule d’agir aujourd’hui comme lorsque j’avais une vingtaine d’années, de dépenser mon fric bêtement et d’expérimenter toutes sortes de drogues. Ça ne renverrait de moi qu’une image pathétique, et le punk, ce n’est pas ça. Après tout, être punk ne se résume pas à un type d’attitude ; on peut garder une mentalité intransigeante sans forcément répéter les mêmes expériences connues par le passé. D’autant que l’excès peut devenir ennuyeux avec le temps.

++ La vie sexuelle des sœurs siamoises, Irvine Welsh, éd. Au Diable Vauvert, 512p., 22 €.