C’est ton premier album depuis 2012…
Nelly Furtado
: (Elle coupe) C’est ça, et crois-moi, beaucoup de choses ont changé depuis lors. J’ai vraiment choisi de me réinventer et de changer mon mode de vie. Depuis quelque temps, je suis même retournée à l’Université de Toronto pour étudier la dramaturgie. Ça a vraiment été une étape importante pour moi. Pas seulement parce que j’ai fait ce choix sans aucune obligation de le faire, mais parce que ça m’a permis d’aborder le travail d’écriture d’une manière totalement nouvelle. Au théâtre, tu apprends que chaque détail compte, que tout doit être justifié, ce qui m’a incité à reproduire ce genre de procédé dans mes textes, à aller vers plus de poésie. Bon, ce ne sont pas des thèmes très joyeux, The Ride parle surtout du côté de sombre de la vie, mais c’est ce qui m’intéresse, et les cours que j’ai suivis m’ont permis de mieux aborder ce sujet. 

Ça été comment d’enregistrer ton album en totale indépendance ?
Ce n’est pas la première fois que je fais ça, j’avais déjà sorti mon album en espagnol de la même façon en 2009. Cela dit, ça m’a plutôt plu de renouveler l’expérience et d’aller vers ce qui me tenait le plus à cœur. Je ne renie rien de mes années passées au sein de grosses structures, attention. Être sur Interscope et sur Geffen m’a notamment permis d’avoir de gros moyens et d’être diffusée massivement à l’international, mais ça fait du bien aujourd’hui de pouvoir s’affirmer pleinement et de prendre toutes les décisions.

Tu penses que les artistes sont plus à même de choisir la voie de l’indépendance aujourd’hui ?
Quand j’étais jeune, j’ai vraiment apprécié d’être signée sur des majors. Je ne connaissais rien au business, je ne savais pas comment produire un album, il me fallait donc quelqu’un pour m’aider et m’apprendre comment réaliser tout ça. Aujourd’hui, c’est sûr que ça paraît plus facile de pouvoir tout faire soi-même, mais si une jeune artiste ne s’en sent pas capable, il n’y a pas de mal non plus à se laisser guider par une maison de disques. En fin de compte, tout dépend de la capacité de chacun à gérer sa carrière. 

De ton côté, on sent quand même tu cherches à te racheter une caution indé, notamment en travaillant avec Devonté Hynes
Qui ça ? 

Devonté Hynes.
Ah, Blood Orange ! Oui, on s’est rencontré il y a un peu plus d’un an grâce à David Byrne (l'ex-Talking Heads, ndlr), qui nous a présentés. C’était juste après un concert où St. Vincent et tUnE-yArDs étaient également présents. Ça a immédiatement fonctionné entre nous, d’autant que l’on connaissait tous les deux le travail de l’autre. On a donc fait en sorte de se prévoir le plus rapidement possible des séances en studio. Ça s’est produit cinq ou six fois, et ça été très inspirant. Lui-même est très inspirant, dans le sens où il multiplie les projets selon ses envies et sans se soucier de savoir si les labels ou ses fans vont le suivre dans ces délires. Ça lui donne une liberté créative assez dingue. 

Tu penses que ça a contribué à faire évoluer ton son ?
Oui, même si ce que l’on a fait ensemble, notamment la démo de son titre Hadron Collider, est assez différent de ce que l’on retrouve sur mon album. Je suis sûr que l’on travaillera de nouveau ensemble, mais c’est surtout à John Congleton que je dois la métamorphose de mon son. J’avais réussi à le contacter via Annie Clark (St. Vincent), et je suis très fière qu’il ait accepté de produire mon album. C’est fou, mais il a vraiment eu un impact sur ma manière de travailler, dans le sens où je voulais qu’il soit fier de moi. Je n’avais jamais travaillé avec un producteur indépendant, et lui n’avait jamais bossé pour une artiste dite «mainstream». Son apport a donc été important. D’autant qu’il n’est pas que producteur et ingénieur du son, c’est aussi un auteur et un songwriter. Il a donc une vision globale d’une mélodie. Je l’ai bien choisi ! (Rires).

Récemment, j’ai vu que tu avais collaboré avec Kaytranada et Hodgy Beats d’Odd Future. On peut espérer quoi de tout ça ?
Avec Kaytranada, ça devrait déboucher sur un remix, ce qui est très excitant, surtout quand on sait ce qu’il avait fait de Say It Right il y a quelques années. Avec Hodgy Beats, en revanche, ça été un vrai travail en studio. Il y a encore beaucoup de choses à définir, mais je m’amuse bien avec lui. De toute façon, je suis vraiment inspirée par la nouvelle génération de musiciens qui a débarqué ces dernières années, comme Mustafa Ahmed également. Travailler aux côtés de ces artistes, ça ne peut donner que quelque chose de cool. Tout est clair chez eux. 

Ce n’était pas le cas il y a dix ans, lorsque tu travaillais avec Timbaland ?
Si, bien sûr. Avec Tim, on avait une grosse connexion. Le plus triste, c’est qu'on n’a plus rien fait ensemble depuis Morning After Dark en 2009. Je suis bien sûr allée dans son émission, The Pop Game, où il aide de jeunes artistes à se développer, mais ça fait huit ans que l’on n’a plus rien enregistré… Cela dit, rien n’a jamais été anodin entre nous, dans nos rapports. Quand on se revoit, c’est d’ailleurs très fort à chaque fois. Ce sont les retrouvailles de deux vieux amis qui ne parlent que des grandes choses de la vie : l’amour, le divorce, les enfants, la mort, etc. Notre relation n’a jamais été superficielle, et je pense que c’est resté avec le temps, même si l’on se voit beaucoup moins que par le passé. Parfois, je me dis que ça serait bien de composer à nouveau ensemble, mais je finis toujours par me dire que c’est peut-être mieux comme ça. On a au moins réussi à produire des titres universels, sur lesquels des gens du monde entier dansent encore aujourd’hui. Ce n’est pas rien.

Tu es donc consciente d’avoir créé un son précurseur pour la pop et le R'n'B dits mainstream d'aujourd’hui ?
Ça, c’est un beau compliment. Je l’accepte volontiers ! (Rires) Après, bien sûr que l’on était conscient de faire quelque chose de totalement différent de ce qu’on pouvait trouver ailleurs au sein de la musique mainstream. Tout ce qu’on a pu créer était intentionnel, et très exigeant. Je suis encore très fière de cet album. 

J’espère, oui.
J’aurais tort de ne pas l’être, je l’avoue.

Comment définirais-tu le talent et l’impact de Timbaland au cours des années 2000 ?
Il suffit d’écouter les productions qu’il faisait déjà dans les années 1990 pour Aaliyah pour comprendre que Tim était au-dessus de tout le monde. Il savait faire de la musique populaire, sans qu’elle soit grossière ou autre. Dans cinquante ans, je suis sûr que les gens se souviendront de Timbaland et en parleront autour d’eux. Quand ils discuteront de l’histoire de la musique, ils citeront aussi bien les Rolling Stones que Timbaland. (Rires

Tu te souviens de ta rencontre avec lui ?
C’est Jimmy Iovine de chez Interscope (le fameux producteur de major, sujet fictif du morceau de Macklemore qui porte son nom, ndlr) qui nous a présentés. Il avait adoré mon remix de Get Ur Freak On de Missy Elliott et pensait que ça collerait bien avec Tim. Lui, de son côté, avait remixé Turn Off the Lights de mon premier album et aimait bien ma chanson Baby Girl. La connexion était donc facile. Le plus dur, finalement, ça été de reprendre tout à zéro, dans le sens où j’avais déjà commencé à bosser sur les démos de Loose avec Scott Storch et Pharrell à l’époque… Aussi, il faut savoir que c’était un pari pour moi de prendre une orientation plus urbaine. Dans ce milieu, personne ne me connaissait. Ou alors, s’ils me connaissaient, c’était uniquement comme la petite chanteuse d’I’m Like A Bird. J’avais tout à prouver et, heureusement, Maneater est arrivé assez vite. Ça a donné le ton au reste de l’album, que l’on a enregistré en six semaines si je me souviens bien. Ce que les gens ne savent pas, en revanche, c’est que l’on avait en tête les disques de Bloc Party et Death from Above 1979 ! Avec Tim, on voulait avoir cette énergie rock. 

Un single comme Promiscuous est né comment ?
Oh, tu sais, c’est un morceau fait pour danser. J’ai toujours aimé regarder les gens danser en club et j’ai gardé ça en tête en entrant dans le studio. Ça tombait bien puisque Timbaland maîtrisait ce genre de sons. À l’époque, il passait beaucoup de temps en club afin d’étudier ce qui faisait danser les gens avant de revenir en studio vers 4 ou 5 heures du matin et de composer. C’était son processus de travail. Aussi, Promiscuous, c’était aussi une sorte d’hommage à TLC, Salt-N-Pepa et à tous ces groupes féminins qui, dans les années 90, revendiquaient leur droit d’affirmer leur sexualité.

Aujourd’hui, c’est quand même marrant de se dire que FutureSex/LoveSounds, le deuxième album de Justin Timberlake, produit lui aussi par Timbaland, est sorti la même année que Loose. C’était comment de traîner avec tous ces artistes ?
C’était comme faire partie du gratin de la pop... Justin, même si on n’a jamais enregistré de morceau ensemble, était quand même plus populaire que Madonna à l’époque. Traîner avec eux, ça donnait le sentiment d’être arrivée au sommet également. Et j’avais le même sentiment lorsqu’on enregistrait Loose à Miami. Il y a dix ans, Miami était vraiment au top de l’industrie musicale avec des producteurs comme Pharrell, Timbaland et Scott Storch. 

Toutes les récompenses que tu as gagnées grâce à ce disque, elles sont où aujourd’hui ?
Ma mère garde la plupart des récompenses. Chez moi, il n'y en a que très peu, ou alors elles sont cachées. J'aurais trop peur de les casser ! (Rires)

Ce n’est pas trop difficile d’être retombée dans un certain anonymat aujourd’hui ?
Non, parce que j’ai choisi d’évoluer. J’aurais pu surfer le temps d’un album ou deux sur le succès que j’avais, mais j’ai toujours préféré me réinventer à chaque album. Et puis ça m’a permis de ralentir le rythme, de changer mon mode de vie, comme je le disais tout à l’heure. J’ai apprécié tous ces moments, c’est le plus important. Je n’ai aucun regret aujourd’hui.

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++ Son dernier album, The Ride, est disponible ici et en streaming sur Spotify et Deezer.

Crédit photo : Joachim Johnson.