Le titre Pure Comedy de ton nouvel album me fait penser à La Comédie humaine de Balzac. Dirais-tu que c’est un miroir de notre société ou plutôt ta version, voire même ton univers ?
Joshua Michael Tillman (Father John Misty) :
Il est impossible de parler de réalité objective. Comme tout le monde, mes expériences ont formé ma vision du monde. Lorsqu’il est question de la société contemporaine, à bien des égards, cela englobe toutes les sociétés humaines. Les corrélations sont trop nombreuses. Certaines parties de la planète ont progressé, notamment à travers les valeurs libérales ("liberal" au sens américain de progressiste, ndlr), mais c’est toujours au détriment d’autres cultures. Prenons les États-Unis, un pays progressiste et libertaire qui a réduit d'autres pays en esclavage industriel, et cette notion de progrès, par exemple. On dit souvent «nous avons progressé, nous sommes sortis des cavernes.» Mais quel est le visage du progrès ? Et les avancées dans la recherche médicale, cette technologie incroyable, cette chirurgie qui requiert de si grandes compétences... pour, au bout du compte, n’accorder que six mois de plus à vivre, à l’agonie ? Est-ce bien ceci, le progrès ? Ou alors une culture qui connaît ses limites et prône une certaine dignité au sujet de la mort - serait-ce plus cela, le progrès ? En nommant l’album Pure Comedy, je puise dans le sens le plus ancien du terme : la tragédie dans le temps. Il y a une citation de Samuel Beckett dans Fin de Partie, «rien n’est plus drôle que le malheur». Les Américains sont très réactionnaires, coincés ; dès qu’ils voient ce titre, ils se disent «quel résumé cynique, négligent et dédaigneux de l'existence humaine !», alors que pour moi, à partir du moment où l’on prend conscience de son absurdité, on est libre. À l’Ouest, aujourd’hui, on est en pleine orgie de consommation, de publicité. C’est si faux, si vide, et tout le monde est si insatisfait ! L’Amérique toute entière est sous Prozac, à la recherche du bonheur. 

Ainsi, l'on retrouve des paroles dans le nouvel album à propos de cet abrutissement de la douleur : on trouve l'existence si abjecte que l’on s'abrutit constamment. L’entertainment, l’alcool, les médicaments… Ce qui me perturbe le plus, c’est de constater à quel point l’Amérique ne fait plus aucune différence entre l’Art et l’entertainment. Dès que j’en parle, les gens s’exclament «woah, mais tu es un entertainer !» ; non, enfoiré ! Jimmy Fallon est un entertainer. Ça sert à oublier ton existence, c’est juste de l'héroïne. L’Art, lui, est fait pour te rappeler ton existence. Il peut-être amusant, mais pas comme l’entertainment. Je peux regarder de la merde que je hais pendant des heures, et cela me procure un plaisir pervers parce que j’ai besoin de me déconnecter de la réalité. 

Penses-tu que l’entertainment est fait pour durer ou ce n’est qu’une joie instantanée ?
L’entertainment nous a rendus diabétiques. Plus ça va, plus on en redemande. Quand on voit une œuvre d’Art, on n’a pas besoin de plus. C’est nutritif. La musique peut être Art mais elle n’est pas considérée comme telle - elle est traitée comme un produit. Les entreprises ont compris que si elles pouvaient donner envie d’acheter, elles engrangeaient du cash. En bombardant, on crée le désir. Ça, c’est la pub. De son côté, l’Art n’a pas besoin de publicité. Nul besoin de convaincre ou hypnotiser, l’Art parle pour lui-même. Il doit être trouvé, avec patience et humilité. Le monde entier se base sur des applications, tout est constamment évalué, consulté ; on ne peut pas faire ça avec l’Art. La première fois que tu vois une œuvre, tu ne la comprends peut-être pas ; c’est un processus de confiance, il faut se dire : «c'est un grand artiste, par respect pour lui, je vais essayer, et continuer à creuser, à y réfléchir jusqu’à éclosion». 

Revenons à ton art à toi. L’illustration de l’album me fait penser au Jardin des délices de Jérôme Bosch, à la fois inquiétant et majestueux. Quel est l’univers dépeint ?
Les illustrations sont réalisées par un dessinateur du New Yorker qui est tout bonnement incroyable ! Les blagues dans ses dessins sont si sombres... Ça, c’est de l’Art, pas juste de l’humour de gare. Tout ce qu’il fait nous dit quelque chose sur notre époque. Il y a par exemple ce panneau hilarant dans le New Yorker, où tu as ce couple à l’allure grotesque, assis sur le canapé, avec un paquet de chips par terre, leur enfant qui est assis de l’autre côté du canapé, ce petit gamin qui tient un flingue, un sourire terrifiant au visage. La maman tend le paquet de chips à son fils en disant «Je commence vraiment à regretter d’avoir acheté ce machin» ! (Rire jaune) On sent qu’ils veulent nous dire «Pourquoi diable avons-nous légalisé le port d’armes ?». Chaque dessin de la pochette raconte une histoire. En réalité, toutes les pochettes de mes albums sont pleines de dessins. Comme avec les paroles d’une chanson, en trois minutes, tu peux dire quelque chose de très important. C'est la raison qui m’a mené vers la guitare et le chant. Quand j’étais au lycée, c’était plein de groupes de rock alternatifs, ça hurlait, frappait la batterie... la plus boutonneuse vision du rock. En écoutant Bob Dylan pour la première fois à 18 ans, ce mec avec une guitare acoustique qui avait quelque chose à dire, ça a changé ma vie. Je me suis dit : la voilà, la vraie puissance. Pas dans le sens du contrôle mais de l’impact. Arriver à lever et faire réfléchir des foules, juste avec une voix et un morceau de bois. Pour moi, c’était comme un tour de magie, je trouvais ça dingue !

La pochette de Pure Comedy est très sombre, mais si tu regardes de plus près, au milieu, il y a un couple. Voilà le message de l’album : nous vivons un véritable fiasco, cauchemardesque à bien des égards. Mais seulement parce qu’on oublie qu’on peut compter les uns sur les autres. Quand tu as quelqu’un, tu n’as pas vraiment besoin de plus. Si l'on se traitait ainsi, on n’aurait pas de religion, de politique… Tout cela est faux, c’est du surplus qui vient de notre manque de confiance envers autrui. Lorsque Jésus, Bouddha, Confucius, sont apparus, ils disaient «Dieu est en vous ; si vous voulez connaître Dieu, parlez-vous». On ne connaît Dieu que par l’autre. Mais en réalité on ne veut pas faire ça, on préfère s’asseoir dans une église et regarder devant soi. C’est dément, quand on pense au christianisme, cette religion fondée sur une élite anti-religieuse ! Jésus était méprisé par l’ordre religieux. Il n’a étudié aucune doctrine religieuse, et pourtant nous avons construit cette énorme religion à partir de lui. C’est ça, la Pure Comedy. 

Tu as posté des morceaux sur la toile récemment. Leur titre, Generic pop songs, me fait penser à une parodie - pourtant, ça à l’air très sérieux, non ?
(Rires) Ce n’est pas une parodie, ce sont de vraies chansons que j’ai écrites pour d’autres personnes. Je pense vraiment qu’elles sont magnifiques. Le truc avec mon sens de l’humour, c’est de prendre quelque chose que je trouve vraiment beau et bien fait et le nommer Generic Pop Song Number 13. Il ne faut pas aller chercher trop loin. Les médias y verront une satire cynique. Rien de tout ça, au contraire, c’est très subtil. C’est à la limite de l’auto-dérision. Si les chansons n’étaient pas si bien faites, ce serait juste cheap. Comme les Eskimos qui ont 50 mots pour dire «neige», j’ai en moi une multitude de sens de l’humour. Prenons Jérôme Bosch avec son Jardin des délices : c’est amusant et terrifiant. Ce n’est pas du lol, pas comme The Three Stooges, mais c’est marrant. Le grotesque amuse - d’ailleurs, je suis convaincu qu’il y a un mot plus juste que «marrant». On a juste pris l’habitude de dire «c’est marrant», «c’est cool», «c’est génial !»... Pareil, quand j’ai sorti mon parfum. C’est un très bon parfum dont la fabrication m’a coûté cher. Je voulais qu’il soit vraiment beau. Mais en même temps, c’est très bizarre que moi, je fasse un parfum, si tu vois ce que je veux dire.

Mais pourquoi un parfum ?
Pour le côté grotesque ! Ça s’appelle «Innocence» par Misty, et c’est pour les jeunes filles. D’un côté c’est grossier, mais c’est aussi la reconnaissance du fait qu’à mes concerts, il y a des centaines de minettes. Elles s’identifient clairement à ce que je fais, malgré nos différences. Ici encore, il y a trois types d’humour, mais rien de cheap car le produit en soi est très bon. À la dernière minute, je donne des noms grotesques à mes œuvres et cela sème la confusion dans l’audience.

Toi qui es très présent sur les réseaux sociaux, qu’est-ce que tu penses des applications qui permettent de se faire de nouveaux amis, de trouver l’amour ?
Le problème, c’est que ces applications sont basées sur des algorithmes. Quand tu tombes amoureux, ça dépasse toute rationalité. Un algorithme te dira que tu aimes tel film, tu aimes faire des balades sur la plage, et il te matchera avec quelqu’un qui aime se promener sur la plage, regarder le même film… Cette idée que la compatibilité repose sur des points communs binaires, c’est bidon. On tombe amoureux du mal-foutu, du perturbé, du vulnérable qu’il y a chez l’autre. Parce qu’on a de l’empathie pour ses blessures. Parce qu’il est endommagé comme nous. Peut-être que si l’on créait un site de rencontre basé sur les blessures, cela fonctionnerait ! «De quoi avez-vous souffert ?», «qui vous a fait du mal ?». (Rires) Mais il y a des limites au rationnel. C’est bien ça le problème de notre société patriarcale, l’absence de limites au rationnel. Quand le monde était gouverné par des femmes, c’était le règne de l’intuition et de l’empathie. Tout ce dont on a besoin pour prendre de vraies décisions ! Quand ces décisions sont prises sans ces facteurs, elles sont toujours ternes et frustrantes, on constate que «sur le papier ça fait sens, mais en réalité, il n’y a rien».

Mais justement, toi qui as trouvé l’amour sur Tinder, n'es-tu pas satisfait ?
Moi ? Pas du tout. J’avais fait une blague sur Pitchfork, de manière purement ironique. La dernière chanson de mon album, Honeybear, raconte ma rencontre avec Emma - «we met in a parking lot» - on s’est vraiment rencontré dans un parking, de vrais inconnus ! Il y avait juste quelque chose de... (il imite le bruit des forces centripètes, ndlr) tu vois ce que je veux dire ? Ça ne s’explique pas. Totale coïncidence. Quand on est allé prendre un verre, dès les 10 premières minutes, je savais que c’était elle, «the one». Il faut faire confiance à son instinct.

Toujours ?
Oui, tout le temps. A mon avis, dans les années à venir, la data va commencer à décevoir. Elle va perdre son autorité dans le monde moderne.

Quelle est la suite ?
C’est circulaire. Les enfants regarderont nos téléphones en disant «je ne veux pas ça, ça, c’était pour mes parents.»

Que voudront les gosses, à ton avis ?
Ils trouveront sûrement ça cool d’utiliser un plan !

On va revenir aux fondamentaux ?
Bien sûr, je pense que l’ultime forme de progrès qui est là pour rester, ce sont les toilettes. Les toilettes, c’est une super invention ! La seule qui soit vraiment essentielle. (Montrant son téléphone) On peut faire sans cette merde, mais pas sans les toilettes. (Rires)

Tu marques un point. Au regard de la prise de pouvoir alarmante de Trump, de ces événements complètement dingues, tu crois que si des artistes comme toi passent sur Saturday Night Live, cela peut faire entendre raison au plus grand nombre ?
Trump a gagné à cause de la complaisance qui s’est installée aux États-Unis. Autant j’adore Obama, autant une part du problème vient de ce président, si talentueux et charismatique. Les gens se disent «il gère», tout va bien. Un bon moyen pour se tirer de cette complaisance, c’est l’Art. Je suis convaincu que si tu veux voir du changement, tu dois réunir les gens, les faire vibrer sur la même vague, à l'unisson. Comment faire ? Les artistes en ont la capacité. À une seule condition : leur offrir une place dans la culture pour qu’ils puissent faire leur putain de job ! Preuve vivante de cette possibilité : la publicité. La publicité est incroyablement efficace quand il s’agit de rassembler la population dans un seul et unique désir de consommation. Sombre perversion de l’Art, sans âme, la publicité est un animal.

On pourrait arriver à rendre l’Art mainstream, qu’il soit accepté et connu par tous ?
Je ne pense pas qu’on ait besoin de la publicité pour cela. Ce qui a besoin de publicité, c’est la guerre, les hamburgers et la pop. La mauvaise merde, qui a besoin de plusieurs millions de dollars pour convaincre de son utilité. Prenez-moi, ma carrière par exemple : je n’ai pas un énorme label qui dépense des millions pour être sûr que le monde entier me connaisse. Ma tête n’est pas affichée sur des grands panneaux dans la rue. Mais les gens me suivent, car il n’y a rien de plus puissant que de captiver l’imaginaire collectif.

++ Retrouvez Father John Misty sur Facebook, Twitter et Soundcloud, et en concert le 11 novembre au Trianon de Paris.
++ Son nouvel album, Pure Comedy, est disponible ici et en écoute sur Spotify et Deezer.