À la fin de l'interview, la liste de questions est recouverte de tasses à café. Et on se demande comment on va pouvoir écrire ce qu'on a entendu. Peut-être tout simplement comme c'est venu. Avec sincérité et sans envie de construire un argumentaire. Et tant pis si on ne trouve pas de place pour chaque histoire. Pour ces entraînements de foot, gamin, à Reims, assurés par Raymond Kopa. Pour cette analyse de la violence comme phénomène de mode. Ou pour ce récit d'un con qui se révolte de sa propre bêtise. En fait, un entretien qui ressemble au dernier livre de Jackie Berroyer, Parlons peu, parlons de moi (éd. La Dilettante). Un foutoir à picorer.

Comment va la santé ? 
Jackie Berroyer :
Ça va pas mal. Je suis un peu inquiet en ce moment. J'ai un rendez-vous le 29. J'espère qu'ils ne me trouveront rien parce que je me suis engagé dans 36 projets. Ca pourrait embêter du monde. En ce qui concerne le cancer, les médecins ne parlent jamais de guérison, alors on reste un peu sous pression. Et puis, depuis que j'ai eu cette maladie, les assurances sur les films ne veulent plus m'assurer sur du long terme. Faut pas que les tournages soient repoussés trop longtemps.

Vous jetterez un œil ce soir au débat présidentiel ?
Quand j'entends une forte démagogie, je me sens insulté. Je connaissais la médecin du Sénat qui utilisait sa maison de fonction au Jardin des Plantes ou du Luxembourg pour faire des vernissages. Elle me disait qu'elle les avait tous vu changer mille fois d'avis. J'ai lu un fait divers : un pion attrapé en train de fumer un joint avec un lycéen dans des toilettes. Arrivé en province, dans ma famille, je lis dans le journal : «un prof donne de la drogue à ses élèves». Les gens voulaient la peine de mort pour ce pauvre homme. Étant donné tout ça, c'est incroyable que tout ne soit pas à feu et à sang. Que la lumière s'allume encore quand on appuie sur le bouton.

Parlons-peu couverture

Face à tout ça, le peuple prend un peu son avenir en main, sans attendre les élites. 
Oui, sûrement. Le vieux Léautaud disait «moi, je peux vivre sans loi». Il pouvait dire ça parce qu'il avait réfléchi à ce qu'il pouvait faire ou non. Il n'avait plus besoin de loi. Je fais partie de ceux qui pensent qu'il faut des dirigeants, et pas un anarchisme un peu adolescent. 

Est-ce que vous êtes dans une recherche de vérité ? 
Ah non. Je cherche des façons de vivre qui ne nuisent pas aux autres. Je me vois comme un bourgeois vulgaire. Je suis inscrit à trois organismes humanitaires à qui je donne chaque mois. Pour ma bonne conscience, c'est très bien. Manu Chao et son père ont parcouru le monde. Ils pensent qu'il faut commencer par établir la solidarité dans son immeuble et son quartier. En ce moment, je suis obsédé par la cohérence. J'avais un copain, musicien, alcoolique, jamais eu de mutuelle ni de Sécu. Pas inscrit aux impôts. Et il râlait comme un Français en disant «regarde ce qu'ils font avec notre argent». Il était incohérent. Comme ces gens qui gueulent aujourd'hui contre le capitalisme inhumain et prennent Uber. 

Aujourd'hui, plus que jamais, tous nos actes sont politiques. Est-ce que je commande mon livre sur Amazon ou dans ma libraire de quartier...
C'est vrai. Quand je regarde un truc sur des bluesmen sur internet, on me propose d'acheter des armes en russe ! Je ne vois pas le rapport. Avant, c'était un pote qui t'envoyait un truc qui pouvait t'intéresser. Aujourd'hui, ce sont des sociétés. Bon, c'est un peu un viol commercial, mais on peut l'accepter. On a l'habitude. Mais si un tyran, demain, récupère toutes ces données, il en fait quoi ? 

Il y a la même chose avec les informations sur internet avec des algorithmes qui sélectionnent les infos qui nous correspondent. Au détriment du débat et de la contradiction.
Oui. Et il y a un autre phénomène : les gens qui se lassent. Et puis ceux qui classent. Il y a des gens qu'on ne voit jamais à la télé, comme Renaud Garcia, dont il faut lire Le désert de la critique. Ou Jean-Claude Michéa qui est déjà classé comme réac' alors qu'il est proche de Podemos. Tout ça parce qu'il a dit que le Mariage pour Tous n'était peut-être pas la priorité. Les chapelles sont plus fortes que jamais en ce moment. Je viens de lire un bouquin d'entretiens entre Alain Badiou et Marcel Gauchet. Les mecs sont loin des caricatures qu'on en fait.

Vous pensez que vous avez une étiquette ?
Je ne sais pas. Tout dépend de l'interprétation des gens. J'ai été victime de rumeurs très violentes. On disait que j'étais négationniste.

Vous évoquez Édouard Baer avec une anecdote qui prouve sa noblesse d'âme. On se demande pourquoi ce genre de rumeurs se répand moins vite que les langues de vipère. 
Aaaaaah, Édouard. C'est un mélange de savoir-vivre absolu et de créativité folle. Ce qui est incroyable, c'est qu'il est encore plus drôle en soirée. C'est comme Alexandre Astier. Lui aussi a cet équilibre entre clairvoyance et humour. Le mec joue de la basse comme un fou, il pourrait jouer dans un groupe. Il y a des gens phénoménaux, comme ça. À l'inverse, tu as des types comme Fernandel, qui était méchant et idiot. 

Vous parlez, dans le livre, beaucoup de vos potes : Wolinski, le professeur Choron, Topor, Baer... Et puis beaucoup de vos amours aussi. Vous avez l'air plus doué en amitié. 
J'ai l'impression d'avoir une vie ordinaire. Plein de gens ont zigzagué en amour. C'est comme l'Art : on ne sait jamais qu'on participe à un mouvement pendant qu'on le fait. Ce n'est qu'après qu'on comprend qu'on a fait partie de quelque chose. Moi, je réalise aujourd'hui que j'attire les filles un peu paumées. Je dois avoir une image de protecteur. Souvent des filles plus jeunes que moi, d'ailleurs. Alors que quand je vais voir une femme de 40 ans et que j'ai 55 ans, j'ai peur qu'elle me dise : «va jouer dans ta cour». J'ai encore peur en entrant dans un cinéma de voir un film interdit aux jeunes. Au moins, aucune fille n'a jamais été attirée par ma vie d'artiste. Ce que j'ai eu, je me le dois. 

Stéphane Hessel appelait à l'indignation. Vous et vos copains, vous appelez à l'irrévérence. C'est peut-être mieux, en fait. 
Il y a 40 ans, Paris Match faisait paraître une photo d'un Tupolev qui s'écrasait sur le Bourget. Il y a avait les détails, des lambeaux de chair. Et ils justifiaient leur choix. Nous, à Hara-Kiri, on s'est dit «oh, les porcs». On a publié une double page, la même que Paris Match, mais en la barrant d'une vraie pub d'agence de voyage de l'époque. Les gens ont dit que c'était nous les porcs. 

Être né juste après la guerre, comme vous en 1946, ça joue dans cet état d'esprit ? 
On était du côté de l'humour. Comme les Beatles ou les Stones qui se démarquaient de l'esthétique. Avant, il n'y a que l'homme mature qui comptait. On a basculé avec la société vers la jeunesse.

Parlons un peu musique. Parlons de Chuck Berry.
L'autre jour, j'ai retrouvé un vieil ordi. Il y avait un enregistrement où je joue avec Manu Chao, à 25 ans quand personne ne le connaissait. Il me parle d'un morceau de Chuck Berry, Havana Moon, où il chante avec l'accent créole. C'est un chef-d’œuvre, un modèle de simplicité. Je faisais découvrir ce morceau à une amie l'autre soir. Le lendemain, il était mort. Chuck Berry était un peu comme Choron, il faisait ce qu'il voulait. Il faut revoir Hail! Hail! Rock'n'roll, le film qui a vu le jour grâce à Keith Richards.

Vous parlez énormément de jazz, mais contrairement à certains amoureux du jazz, vous avez des goûts diversifiés. Vous parlez de Jurassic 5, par exemple, dont le morceau Freedom est un régal. 
Les amoureux du jazz sont souvent sectaires. Même au sein du jazz, c'est le cas. Bon, on peut être sectaire en sachant qu'on se coupe d'autres choses. Mais il y a aussi les orgueilleux qui ne se contentent pas de ne pas aimer quelque chose, ils veulent en plus avoir raison de ne pas aimer. Comme le dessinateur Crumb qui a des milliers de disques chez lui, tous d'avant les années 50, sinon ça ne vaut rien. Cabu aussi était fixé sur Trénet et se montrait ironique sur le reste. Defteil de Ton, j'ai voulu lui faire découvrir Talking Heads. Il me dit qu'il aimerait, qu'il y a plein de choses qu'il voudrait découvrir, mais qu'avec ses deux passions, le jazz et l'opéra, il a déjà trop à faire.

Dans la playlist absolue, vous mettriez quoi ? 
Monk, Charlie Parker, Coltrane, Miles Davis... Mais c'est impossible de répondre. J'aime pas trop ces questions, c'est des conneries de journalistes. C'est comme le questionnaire de Proust. Bon, je mettrai aussi Brassens et Brel. Et puis, dans le blues, un seul : Robert Johnson.

++ Parlons peu, parlons de moi, éditions La Dilettante, disponible juste ici.