Avant de retrouver l'immarcescible vocaliste vietnamo-parisien dans son fief du Quartier Latin, Brain Magazine a jugé bon de prendre langue avec le graphiste-réalisateur Olivier Megaton (Taken 3) quelques heures avant qu'il ne s'envole vers la Chine pour les repérages de son prochain film, Rally Car avec Keanu Reeves. Comme Tai-Luc, Megaton a traîné ses rangers à Vélizy (78) d'où il est originaire. Pilier du punk parisien (il faisait partie de l'équipe de l'Usine, le fameux squat de Montreuil), il a réalisé la pochette du dernier opus de LSD.

Tu es originaire de Vélizy, dans les Yvelines, comme Tai-Luc que tu connais depuis les années 80...
Olivier Megaton : Quand tu es en haut, à Vélizy, tu es au milieu de rien (le gros de la ville se trouve sur un plateau, NdA). On faisait du stop pour aller prendre le train à Chaville et Tai-Luc m'a appris comment faire quand j'étais petit. Il avait une technique assez radicale : il frappait au carreau du siège passager, ouvrait la porte et s'asseyait. C'est vrai que ça marchait beaucoup mieux !

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Pochette du dernier single réalisée par Olivier Megaton 

Que représente La Souris Déglinguée pour toi ?
La Souris, c'est toute ma jeunesse ! J'ai découvert le groupe en 80, c'est un des premiers groupes punk que j'ai découverts. Il y avait des graffitis LSD sous la Dalle Louvois à Vélizy. On connaissait les Ramones et les Clash mais LSD était le premier groupe français qu'on pouvait visualiser. Leur chanson Rien n'a encore changé a été notre hymne pendant toute notre adolescence.

Plus de quarante ans après leurs débuts, ils sont toujours là...
Ce qui est hallucinant, c'est que c'est le seul groupe de cette époque qui reste. La Souris, ils n'ont pas bougé. Quand je vois Luc au vide-grenier du Mail à Vélizy, je me dis qu'il n'a pas changé, comme sa musique. Ça a un côté historique assez marrant. Les années 80 sont de retour en ce moment et c'est marrant de voir que Tai-Luc est resté dans son truc très rock et c'est bien !

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Photo : Olivier Claisse - extrait du livre Week-ends Sauvages, éd. Serious Publishing 

Ils sont très différents de Bérurier Noir, le groupe punk le plus connu de cette époque...
Les Bérus sont différents. À la base, Loran était très punk et jouait dans Guernica. François était plutôt bananeux. La façon dont les Bérus sont nés est presque artificielle alors que La Souris, c'est vraiment une bande de potes qui jouait bien avant les Bérus. L'idée de base de La Souris, c'est de faire de la musique. C'est pour cela que je pense qu'il y a quelque chose de beaucoup plus profond chez LSD que chez les Bérus. Les Bérus ont eu du succès très rapidement. La Souris, on allait chercher le disque chez New Rose, c'était beaucoup plus intimiste. C'est presque une autre génération. Ils ont un truc très prolétarien qui n'a pas changé, très prolo pas extrême-gauche comme les Bérus. C'est un vrai groupe d'amis. Les Bérus se sont enrichis très rapidement. Ils étaient deux au début mais il a fallu très vite plus de monde sur scène alors que La Souris est resté un groupe très organique, un vrai groupe de rock.

ENTRETIEN AVEC TAI-LUC 

Avec l'arrivée de Matthieu, votre nouveau guitariste, vous avez un son beaucoup plus 50's, early 60's...
Tai-Luc : Effectivement. On appelle Matthieu Drapeau Blanc parce qu'il est le roi de la diplomatie Ce jeune homme n'était pas un inconnu puisqu'il gravitait dans l'entourage du groupe depuis pas mal de temps. Il est arrivé fin 2015, après le départ de Manu Castillo de Wunderbach, qui était venu nous donner un coup de main. Son arrivée nous a permis de retrouver un équilibre plus traditionnel du point de vue musical. Je crois que ce jeune homme fait parfaitement l'affaire ! Avec Manu, on avait pris un petit tournant punkoïde qui n'était pas désagréable. En faisant venir Matthieu, dont je connaissais les goûts musicaux, on a le résultat dont tu parles.

LSD 1

Toulouse 1980 – Photo : Victoire Surio 

Avec l'Asie, ton autre thème de prédilection est le «Paris rock» des années 80, les Halles, le Gibus, etc. Comment décrirais-tu cette époque à quelqu'un qui ne l'a pas connue ?
Je dirais que c'est un moment de la jeunesse pour une partie de la jeunesse et que ça se passe en banlieue parisienne, nord ou sud, aux Halles, autour du Luxembourg ou entre les deux. Il y a des tas de choses à raconter sur cette période-là. Aujourd'hui, c'est difficile de cacher quoi que ce soit. Comme je n'ai rien à me reprocher, que je n'ai jamais volé de Perfecto ou de paire de Docs ou encore vendu d'héroïne, je n'ai rien à me reprocher. J'adore parler du passé, je n'ai aucune censure à faire sur moi-même, je n'ai rien à cacher et ma mémoire fonctionne très, très bien !

Certains journalistes regrettent que tu ne commentes pas plus souvent l'actualité...
Je n'ai jamais essayé de coller à l'actualité, nous ne sommes pas un groupe en mesure d'accoucher tout de suite. Si tu prends l'exemple d'une chanson d'actualité comme Les Rues de Pékin qui avait été écrite sur le feu en 89, après les événements de Tian' An-Men, il a fallu attendre la fin de la Guerre du Golfe, en 1991, pour que le commerce de la musique puisse repartir et que la chanson puisse sortir. Il y a toujours des contingences, des paramètres qui font qu'on n'arrive jamais à suivre l'actualité de près. Je citerai un autre exemple, notre morceau Fukushima qui est sorti deux ans après les événements et son écriture. C'est très difficile pour nous d'écrire sur l'actualité, il y a toujours un petit décalage.

Quarante ans après vos débuts, qu'est-ce qui vous fait continuer ?
La technologie nous fait tenir. On peut s'envoyer de la musique aux uns et aux autres et commencer à travailler sur un disque grâce à des logiciels assez performants. Mais, à un moment, il faudra quand même retourner à la vie réelle. Pour enregistrer une batterie, il faut aller en studio, chez moi ce n'est pas possible. (Rires) Nous sommes sauvés par la technologie, YouTube, Dailymotion, les réseaux sociaux. Finalement, c'est le monde moderne qui nous sauve. Si nous étions restés à une époque plus préhistorique, je ne sais pas comment ça se serait passé. Le fait de rester ensemble a un côté sportif, il y a des échauffements pratiqués régulièrement qui font qu'on peut décemment penser à continuer.

Des gens vous reprochent toujours d'avoir eu un public en partie composé de skinheads à l'époque héroïque, voire de ne pas prendre position politiquement parlant. Qu'as-tu à leur répondre ?
J'ai envie de généraliser et de ne pas parler que de LSD. Le problème pour un groupe de rock and roll, que ça soit un groupe de rockabilly, de psychobilly ou de punk rock c'est que tu vas attirer la clientèle suivante : les punks d'abord, les skinheads ensuite, après les rockers, les bikers... Et tu attireras un faible pourcentage de demoiselles acquises à la cause. Voilà le public d'un groupe de rock and roll et il faut faire avec. Quant aux idées politiques des uns et des autres, les gens doivent les laisser dans leurs poches quand ils viennent, les mettre dans un sac et les laisser à l'entrée quand ils entrent dans le concert qui est un lieu de rassemblement où on écoute de la musique avant tout. Effectivement, si on avait choisi d'être des artistes mainstream, on aurait attiré une autre clientèle mais pour ça il aurait fallu qu'on chante comme Cabrel des trucs comme Je t'aime à mourir mais ce n'est pas le cas.

Que penses-tu de groupes comme Giuda ou autres qui ressuscitent un certain rock anglais du milieu des années 70 ?
Je suis pour tout ce qui ressemble à de la musique antérieure à 1975. Je prendrais un malin plaisir à dire qu'après 1977, il ne s'est rien de passé de nouveau. Récemment, j'avais un oublié un peu qui était James Osterberg et j'ai trouvé plutôt bien le film de Jim Jarmusch, sa rétrospective sur Iggy Pop. Iggy Pop a dit J'ai nettoyé les années 60 mais il a aussi préparé le terrain pour 77. La preuve, c'est que les Sex Pistols ont joué No Fun des Stooges la première fois qu'ils ont été auditionnés par une maison de disques. Idem pour les Damned qui avaient enregistré I Feel Alright, une reprise de 1970. Finalement, on doit tout aux Pères fondateurs du punk et ça fait pas de mal de les réécouter aujourd'hui.

Si tu devais ne retenir qu'un rocker ou un groupe, qui serait-il ?
Dans une chanson, j'ai écrit Mes parents avaient de super disques. Je les ai toujours. Alors pour les années 50, je dirais Gene Vincent et Johnny Horton. Pour les années 60, je donnerais deux noms : Them, le groupe de Van Morrison, j'ai gardé le 45 tours de Gloria. Comme je me suis aussi frotté à la bataille Beatles contre Rolling Stones, je dirais Rolling Stones période Brian Jones et même après. Je ne suis pas anti-Ron Wood, loin de là. Et puis pour les années 70, les Flamin' Groovies, que j'ai vus à l'Olympia en 75. J'ai toujours la carte du fan-club qui m'avait été donnée par Marc Zermati. Je mettrais aussi Jimmy Cliff, pas seulement parce qu'il a écrit une chanson qui s'appelle Vietnam. Je crois qu'il faudrait lui rendre justice parce qu'on a beaucoup parlé de Robert Marley et qu'on l'a un peu oublié.  

Le paysage culturel de Paris change : beaucoup de libraires spécialisées en contre-culture ont disparu, comme Actualités ou Un Regard Moderne suite au décès de leur propriétaire. Toi qui es un habitué de ces librairies, penses-tu qu'il y aura quelqu'un pour prendre le relai ?
Je ne suis pas vraiment inquiet pour le petit commerce de la contre-culture. La librairie Parallèles a encore de beaux jours devant elle. J'aurais aimé que la librairie Actualités perdure parce que j'étais un de ses fidèles clients, j'y ai acheté de nombreux comics. C'est vrai que j'ai un peu la nostalgie des magasins disparus. Il faudrait que ceux qui ont la fibre du petit commerce prennent le relai ! Oui, ça serait bien... (songeur)

Tu t'intéresses aux comics depuis le Silver Age, l'époque glorieuse des Marvel Comics de Stan Lee et Jack Kirby (1961 - 1971). Comment juges-tu l'évolution  des comics en général ?
On est passé aux comics américains à partir du moment où la France a censuré les magazines Fantask et Marvel qui traduisaient en français les Marvel Comics. Je me souviens d'avoir été triste à mourir quand j'étais collégien car je ne pouvais pas acheter l'épisode des 4 Fantastiques qui s'appelait Les Inhumains sont parmi nous. Le magazine Marvel qui devait le traduire venait de s'interrompre à cause de la censure. Peu après, je suis allé à une convention de la bande dessinée avec ma mère et, là, j'ai vu l'édition originale, que j'ai toujours d'ailleurs, de ce fameux épisode. Ma mère m'a donné cinq francs et j'ai pu acheter cette édition originale. C'était au début des années 70. Après, je suis devenu un client assidu des librairies d'import de comics comme Futuropolis ou Temps Futurs. Tu pouvais aussi acheter des comics au kiosque à journaux du bas du boulevard St Michel, près de la Fontaine. Tout cela a été très formateur pour la première partie de ma jeunesse. Plus récemment, je suis devenu complètement drogué à Walking Dead. Entre temps, j'ai aussi pas mal donné à Predator et Terminator. Très récemment, j'ai découvert un truc horrible au niveau moral mais excellent graphiquement, The Crossed (comics de Garth Ennis et Jacen Burrows, Avatar Press, NdA). Ça raconte l'histoire de gens qui meurent à cause d'une maladie et qui renaissent avec des croix sur le front. Ils ne pensent alors qu'à commettre des crimes insensés. Je n'en ai lu qu'un seul volume mais c'est terrible !

Avez-vous commencé à travailler sur un nouvel album ?
Il va falloir attendre un peu parce qu'un disque, ça demande beaucoup d'énergie. Comme le dit Benoît de Camera Silens qui est proche de nous et ingénieur du son, l'enregistrement d'un disque pour un groupe, aussi punk soit-il, n'est jamais une partie de plaisir. Il y a un côté ouvrier dans tout ça et il faut réunir les énergies des uns et des autres. Il faut aussi trouver le financement, ça c'est le côté petit commerce. Donc, avant la création, il y a la période préparatoire qui est très longue. Écrire les nouveaux morceaux, c'est très bien. Ça commence dans le métro je dirais, avec des souvenirs, des bouts de paroles écrits sur un agenda. Tu peux faire un morceau rapidement si tu as de la musique qui te passes par la tête. Le plus dur, c'est de réunir les énergies des camarades musiciens, c'est comme une armée quelque part. Faire un disque c'est comme faire la guerre !

++ Retrouvez La Souris Déglinguée sur leur site officiel et Facebook. Ils seront en concert le 22 avril au Gibert Joseph de St-Michel à Paris.
++ Week-ends sauvages, ed. Serious Publishing, livre de photos d'Olivier Claisse, Laurent Chalumeau et Jean-Éric Perrin sur le groupe entre 1981 et 1990, disponible ici