J’ai souvent lu toute l’histoire autour de ta rencontre avec Pharrell, mais je n’ai pas trouvé comment tu as commencé la musique, comment était ton enfance.
Maggie Rogers :
Je n’ai pas vraiment de background musical, ni une famille du milieu, mais j’ai commencé à jouer de la harpe quand j’avais 7 ou 8 ans. Même si mes parents n’écoutaient pas beaucoup de musique, ils m’apportaient énormément de soutien. La musique a toujours été quelque chose qui m’attirait beaucoup, ça m’a toujours paru indispensable. Ensuite, j’ai pris des cours de piano, j’ai chanté dans une chorale, et j’ai commencé à écrire des chansons quand j’avais 13 ans. J’ai toujours fait de la musique, et c’est à peu près la seule chose à laquelle je pensais. (Rires)

Mais qu’est-ce que tu voulais faire avant de t’orienter pleinement dans la musique ?
Juste de la musique, c’est la seule chose que j’ai jamais vraiment voulu faire.

Tu as débuté en tant que joueuse de folk, tu étais aussi appelée la «banjo girl» à l’université. Déjà, est-ce que tu as été influencée par ce gosse qui joue du banjo dans Deliverance ?
Non, je connais la scène mais je n’ai jamais vu ce film. J’étais surtout influencée par Bob Dylan.

Et maintenant que tu ajoutes un peu de sons électroniques à tes morceaux ?
Jamie XX, Disclosure, Todd Terje, James Blake, des artistes contemporains plutôt typiques. (Rires) J’écoute aussi beaucoup de Björk, Bon Iver, Patti Smith, Kim Gordon de Sonic Youth, Christine and the Queens…

Ta musique ne sonne plus autant folk qu’avant…
Plus du tout même ! Je veux dire, si tu entendais un de mes morceaux dans un café, est-ce que tu dirais «est-ce que t’aimes cette chanson de folk ?» (Rires)

C’est pas faux. Justement, hier pendant ton concert tu disais que la France a eu un impact sur ta musique. Qu’est-ce qu’il s’est passé exactement ?
Il y a deux ans, j’étudiais à Paris en Erasmus, et c’était vraiment la première fois que j’entendais de la dance music. J’ai vraiment été inspirée par le fait que toutes ces personnes différentes pouvaient se rassembler dans un lieu où un rythme pouvait les faire réagir de la même façon, leur faire ressentir les mêmes sentiments… Et j’ai trouvé que cette manière de connecter les gens était vraiment géniale et inspirante.

C’est quelque chose que tu n’aurais pas pu trouver dans le Maryland ?
Sûrement pas. Il n’y a pas cette culture là-bas. Et à New-York, ce qui est associé à la dance music sont les talons haut, l’argent, le rouge à lèvres… Et ça va a beaucoup de personnes ! Sauf que je ne m’y sentais pas vraiment chez moi. Mais maintenant que je sais ce que je veux, il y a carrément de bons endroits qui n’ont pas cet état d’esprit, où tu peux vraiment danser. Sauf qu’il faut vraiment les chercher.

Qu’est-ce que tu veux, du coup ?
Des lieux où les gens sont habillés comme nous, genre décontracté, disco, et où tu peux danser et t’amuser sans te prendre au sérieux.

Est-ce que tu penses t’être débarrassée du tampon «Pharrell approves» ?
Je ne pense pas non ! (Rires) Tous les journalistes me parlent de cette rencontre, forcément, mais ça fait sens parce que c’est là où mon histoire commence pour tellement de personnes. 

Ce n’est pas énervant qu’on te ramène tout le temps à ça ?
La façon dont je vois les choses, c’est qu’il aurait pu m’arriver bien pire que d’être reliée à Pharrell ! Il est brillant, j’ai un respect immense pour lui, pour sa façon d’interagir avec le monde et le public. C’est toujours excitant, hyper-créatif et intelligemment fait, alors qu’il travaille sur des formes d’art si différentes. C’est quelque chose que je voudrais aussi faire, oui. 

Mais est-ce que tu cherches à t’en séparer ?
Non pas vraiment, je ne fais rien d’autre que de créer de la musique qui m’excite. Mais je ne ressens surtout pas ça comme une malédiction, c’est plus quelque chose de très spécial et intime qui m'est arrivé.

D’ailleurs, juste pour clarifier quelque chose, est-ce que Pharrell a VRAIMENT pleuré ?
Non. (Rires) Je crois que quelqu’un sur Internet a inventé ça et ça a été repris partout, ça fait une bonne histoire. Mais non, il n’a vraiment pas pleuré. 

J’ai vu que tu avais des dates de concert au Japon d’ici peu, ce qui est assez fou quand on voit que tu viens à peine de donner ton premier concert à Paris… 
C’est tellement dingue ! Et puis la programmation de ce festival est incroyable : Björk, Aphex Twin, LCD Soundsystem, Lorde, Rhye, Sampha… Je suis fan de tous ces artistes, j’ai vraiment hâte d’y aller.

Ce qui m’amène à te demander : qu’est-ce qui t’as fait réaliser que ta carrière avait pris un tournant ?
D’une certaine manière, j’ai pu sentir la vidéo devenir virale. Enfin, on ne «devient pas virale», genre, qu’est-ce que ça veut dire, c’est un mot un peu bizarre. Mais soudainement, tous mes amis se sont mis à m’envoyer des SMS. Ce qui est étrange, c’est que j’ai rencontré Pharrell en mars, et que cette vidéo a commencé à devenir populaire en juin. C’était sur internet depuis trois mois, et puis je suis à la 25ème minute d’une vidéo qui en fait 30, jamais je ne me serais dit que des gens tomberaient dessus. Donc quand c’est devenu viral, j’ai senti que les choses changeaient. J’ai en fait été tellement submergée quand Alaska est sorti en version masterisée que je suis partie de chez moi ! (Rires) J’étais à Tende, au nord-est de Nice, j’ai éteint mon portable et suis partie en randonnée dans les Alpes pendant deux semaines. Ma sœur donne des cours d’anglais en Malaisie donc je suis allée la voir, et un mois après je suis revenue, en mode «bon, et maintenant ?»...  (Rires) Du coup, je vis dans cet état d’esprit depuis.

Comment tes parents ont réagi ?
Au final, je suis une diplômée avec un boulot, donc ils sont ravis ! Et ils m’ont beaucoup soutenue, ils sont fier que ma passion soit mon travail. Le simple fait de se lever chaque matin et de ne penser qu’à la musique est incroyable. 

À 22 ans, quelle relation tu as à ta carrière ? La distance avec ses proches, le rythme de la tournée, rencontrer des personnes tous les jours… C’est pas flippant au début ?
Non, je me sens plutôt bien. Je suis surtout concentrée sur le fait de créer plus de musique. Et puis, une grande partie de cette histoire a commencé sur Internet, avec ces gens que je n’avais jamais rencontrés, qui m’ont finalement donné le boulot de mes rêves. Donc de pouvoir les rencontrer avec cette tournée, de venir en France où j’ai vécu il y a deux ans, d’y avoir un concert complet et d’y ressentir tant de chaleur, de positivité, d’ouverture d’esprit de la part de la foule, c’est incroyable. Je pense que la musique montre aux gens qu’ils ont plus en commun que ce qu’ils ne croient. Qu’on puisse tous être dans une salle, et ressentir la musique, c’est la chose la plus humaine qu’on puisse faire. Ça fait du bien.

Au-delà de la musique, il y a toujours une ambiance particulière dans tes morceaux, accentués par des petits sons qui n’ont, à la base, rien à voir avec de la musique. Qu’est-ce qu’ils représentent pour toi ?
La nature, oui. Je pense que c’était ma façon de donner un sentiment d’ancrage dans un lieu. Tout ces sons naturels sont aussi un moyen de rendre la musique familière aux gens. Tu entends des oiseaux, des grenouilles, des arbres, du vent, ce genre de choses, tu les entends dans ta vie de tous les jours, mais tu ne les entends jamais vraiment dans la musique.

À Paris, c’est un peu plus compliqué…
Ouais, c’est sûr. Mais par exemple, au tout début de l’EP sur Color Song, il y a un sample de criquet qui vient de Tende. Quand j’y étais en randonnée, je prenais des sons grâce à un petit enregistreur. Ça ne sonne pas comme Paris mais pour moi ça sonne comme la France, le Maryland, New-York…

Récemment, j’ai parlé à une artiste qui a eu, toutes proportions gardées, le même engouement autour d’elle. Quand elle est devenue connue, elle a signé dans une major, mais ils voulaient qu’elle fasse des choses qui ne lui ressemblaient pas du tout. Résultat, ça n’a pas du tout marché entre eux et elle s’est fait virer. Est-ce que tu as rencontré des problèmes similaires ? 
En fait, tous les disques que j’ai faits jusque-là ont été créés avant même de signer chez Capitol. D’ailleurs, j’ai créé mon propre label, donc Capitol fait seulement la distribution. Mais je pense que ce qui marche, c’est que je suis moi-même, que c’est authentique, donc un label aura du mal à s’impliquer dans ce que je fais. Et puis je suis une personne très têtue ! (Rires) Je prends ma créativité très au sérieux, donc je ne pense pas que ça marcherait.

Pour conclure, tu as écrit un texte à ton public en le terminant par «je ne vous laisserai pas tomber.» Est-ce que tu as l’impression que tu doives «maintenir l’excitation» autour de toi et de ta musique ?
Non, je ne ressens pas de pression, en fait je promets surtout de rester moi-même, ce qui est très facile à faire. Je n’arrêterai jamais d’être moi-même, parce que je ne fais pas de musique pour les autres. Si les gens adorent ce que je fais, c’est génial. Si les gens n’aiment pas ça, c’est totalement OK, tout le monde apprécie des choses différentes. Ce qui est important pour moi, c’est que le travail soit fait d’obstacles, qu’il soit excitant. Maintenant, cet EP a été fait il y a un an, donc j’en suis à un point où je veux faire de nouvelles choses. Hier, il y avait du vieux et du neuf, oui. Certains seront peut-être sur le prochain album, d’autres ne seront joués qu’en live, qui sait.

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++ Son EP Now That The Light Is Fading est disponible ici, et en écoute sur Deezer et Spotify.