En lisant le livre, je me suis demandé si Harry Styles n’était qu’un prétexte à cette histoire. Qu'en est-il ?
Côme Martin-Karl : 
Oui, il aurait pu n’être qu’un prétexte. J’aurais pu faire Pomme+F et remplacer toutes les occurrences d’Harry par Troye Sivan.

Ça n’aurait pas exactement donné la même chose, non ?
En fait non, parce qu'Harry est quand même quelqu’un de cultivé, et frustré d’avoir quitté l’école un peu trop tôt à son goût. Mais oui, ça aurait aussi bien pu être quelqu’un qui n’existe pas. Il s’agit avant tout d’une obsession amoureuse. Or, une obsession amoureuse, c’est toujours quelqu’un qui n’existe pas vraiment.

Alors pourquoi Harry Styles ?
Dans la vie, je suis un mec obsessionnel, j’aime écrire sur les obsessions. Mon personnage est obsédé par Harry Styles et en fait le sujet de son mémoire. Moi je ne savais pas qu’en faire non plus, du coup, j’ai écrit sur un mec qui ne sait pas quoi faire et qui écrit sur lui. Il y a un parallèle entre nous.

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Tu aimes écrire sur les obsessions, mais aussi la solitude, non ?
Je pense que nous sommes tous seuls. Quand les gens dorment, ils sont seuls. Il y a des moments où nous sommes accompagnés, mais au fond, nous sommes seuls ensemble. Il y a un truc de l’ordre de la solitude dans ce que j’écris - ça transparaît parce que c’est ce que je pense profondément, mais ce n’est pas le sujet principal du livre.

Comme ton personnage, tu as fait de la sociologie. Qu'est-ce qui t'a séduit là-dedans ?
En fait, j'ai fait de la sociologie politique. J'ai fait un master de sciences sociales. Il y a un truc qui m’excite dans la sociologie, et que j’essaie de retranscrire dans le livre : c’est le langage. Quand tu retranscris mot à mot les dialogues exactement tels qu'ils ont été prononcés, en marquant les temps de silences, l’absence de ponctuation… L’écriture des dialogues est sociologique dans ce sens-là, et ça me fascine. Mais contrairement au narrateur, j'aime les gens. À un moment donné, il dit "Je sais pas pourquoi je fais de la sociologie, j’aime pas les gens". 

Comment expliques-tu son aversion pour "les gens" ? Il ne les comprend pas ou, au contraire, il les comprend trop ?
Je pense qu’il les comprend trop. Par exemple, ce que je pense de la solitude, ce n'est pas quelque chose que j’éprouve tout le temps. Mon personnage est à un niveau de conscience supérieur à la mienne qui fait qu’il sait qu’on est seul, et qu’à aucun moment, l’illusion que la solitude n’est pas intrinsèque à la condition humaine ne surgit devant lui. Il a une lucidité psychologique ; pour lui, les gens n'existent pas, ils ne sont que des agents sociaux. De même qu'Harry Styles n'existe pas vraiment. Il est fictif.

Le narrateur est seul. Il se sent "vide". Il est dépressif. Qu’est-ce qui l’empêche de se suicider, finalement ?
Il n’en n’a pas trop le courage. Il faut dire que les gens qui se suicident sont des gens pour qui la vie est insupportable. Chaque minute est une souffrance. Lui, ce n’est pas son cas. Il y a beaucoup d’ennui, de lassitude, de désillusion. C’est un truc qui pousse au malheur, mais pas au suicide. Il est solitaire, de nature, et ça aide à accepter la solitude. Et n'oublions pas qu'il fait de la sociologie, la science qui explique le monde. C’est une science dramatique et terrible, qui déconstruit tout, enlève l’illusion.

Il est désillusionné, mais pas désespéré, alors ?
Il y a une froideur sociologique qui semble l’habiter de A à Z, mais il est quand même troublé par un autre personnage à un certain moment. On n’est pas dans une froideur totale. Il se trouve moyen, et à un moment donné, il y a quelqu’un qu’il juge intellectuellement supérieur à lui qui lui prête de l’attention. C’est inhabituel pour lui. D’habitude, il couche avec des gens médiocres, au sens "moyen".

harryJ'aimerais en savoir plus sur Harry à présent. Je vais te demander de commenter des citations, vraies ou fausses, d’Harry Styles, à commencer par la suivante : "A real girl isn't perfect and a perfect girl isn't real" ("Une vraie fille n’est pas parfaite et une fille parfaite n’existe pas").
C’est drôle, ça me rappelle cette phrase de Hegel : "tout ce qui réel est rationnel et tout ce qui est rationnel est réel". C’est bien dit. Cette manière de dire les choses en miroir, ça me rappelle les textes publiés dans la revue de sociologie fictive de mon livre. Et après cette phrase, je trouve Harry encore plus brillant. D’ailleurs, je suis sûr qu’il l’est.

Deuxième citation : "War is bad" ("La guerre, c’est mal").
Je pense que, comme dirait François Fillon, "c’est une citation sortie de son contexte". Dit comme ça, c’est vraiment une porte ouverte. C’est même une double porte ouverte, derrière une fenêtre elle aussi ouverte.

Il ne l’a jamais dite en fait, je l’ai inventée.
Ah oui ? En revanche, je sais qu’il avait dit qu’il votait pour les travaillistes. Il avait dit "I am for the people". Il a une conscience politique et a pris position aux dernières législatives. Mais "war is bad", ça sonne comme quelque chose que son ancien collègue Liam Payne aurait pu dire.

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Troisième citation : “My worst habit is... getting naked all the time" ("Ma pire manie…c’est celle de me déshabiller tout le temps").
Oui, celle-ci est très connue. Harry est un peu exhib’. C’est vrai que dès qu’il a cinq minutes, il montre sa bite, paraît-il. Il enlève son T-shirt et montre sa bite pour rigoler, super vite.

En mode Cyril Hanouna ?
Moins en mode harcèlement qu’en mode narcissique, je pense. Il y a un côté homo-érotique hyper-conscient du côté d’Harry Styles. Il fait des tas de clins d’oeil sur la communauté homosexuelle. Il a cette espèce de finesse. Contrairement à Liam Payne, qui avait soutenu la famille de pseudo-rednecks des Duck Dynasty lorsqu’ils étaient en pleine polémique sur leur propos homophobes.

Citation suivante : "I think celebrity is overrated. Just because people scream at me on the streets doesn’t make me someone special" ("Je trouve que la célébrité est surestimée. Parce que des gens hurlent en me voyant dans la rue ne fait pas de moi quelqu’un d’unique").
Il tient un discours similaire dans leur documentaire This Is Us. Il déteste la célébrité. Il dit la voir comme un poids à porter. Je pense que ce n’est pas du tout une citation très intéressante de lui.

C’est surtout une citation fausse.
Ah, tu l’as inventée aussi ? Bah c’est marrant parce qu’il dit vraiment la même chose dans leur doc. Par exemple, Zayn déteste la célébrité, il ne peut pas monter sur scène. Mais Harry, lui, est quand même hyper-dévoué envers ses fans, il sourit tout le temps. Il n’a jamais eu un seul écart à la Justin Bieber. Je pense que c’est fondamentalement quelqu’un de très gentil.

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Cinquième citation : "I’m a huge E! fan. Every hotel room, I watch it all the time. 'E! News' is fantastic" ("Je suis un gros fan de la chaîne E! Dans chaque chambre d’hôtel, je la regarde. E! News est fantastique").
Celle-là, c’est toi qui l’as inventée.

Non, c’est vrai. Il affectionne donc la culture people.
Il est immergé dans cette culture. Ils devaient avoir une vie de merde lorsqu’ils partaient en tournée, enfermés dans leur chambre d’hôtel à regarder les Kardashian et Mariah Carey sur E!.

Alors qu’ils ont la même vie qu’elles.
Non, tout de même, ils n’ont pas la même vie que Mariah Carey. Ils sont moins dictatoriaux que Mariah. Mariah a le pouvoir, c’est d’ailleurs pour ça qu’elle fait n’importe quoi. Eux, leur management les cadrait vachement plus.

Poursuivons : "I keep singing about love but the truth is, I don’t know much about it" ("Je ne fais que chanter sur l’amour, mais la vérité, c’est que je n’en sais pas grand-chose").
Bah déjà, il chante des trucs qu’il n'a pas écrits, donc forcément. Ils n'ont commencé à écrire qu'à partir de leur troisième album. Il est hyper-jeune. Toutes ces meufs avec qui il est sorti en les voyant une fois par mois : Taylor SwiftCaroline FlackKendall Jenner… enfin, qu’est ce que ça veut dire ? Et puis s’il ne sait pas grand-chose sur l’amour, c’est surtout parce qu’il ne m’a pas encore rencontré.

Je l’ai inventée celle-ci aussi.
Ah ouais ? C’est vraiment quelque chose qu’il aurait pu dire. Moi j’étais persuadé que celle sur E! était fausse…

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La dernière : “My first real crush was Louis Tomlinson”.
Oui, c’était une source d’excitation des premières années des One Direction : le couple "Larry Stylinson" (Harry Styles + Louis Tomlinson, ndlr). Y'a eu une bromance entre eux, ils étaient super proches. Harry avait conscience que ce genre de choses participe au marketing du groupe. Ca faisait partie du buzz autour. En étant complice de ça, il remet une pièce dans la machine.

Comment expliques-tu cette fascination ?
Tu sais, dans les mangas japonais, il y a un nom pour définir ce genre de concept...

Oui, les yaoi (un sous-genre de manga destiné aux filles et centré autour d’une relation homosexuelle, ndlr).
Voilà, c'est ça. C’est un truc culturel hyper-fort au Japon qui arrive en Occident maintenant. Ces filles-là ont quinze ans et fantasment sur deux mecs qui couchent ensemble. Il y a aussi un truc rassurant là-dedans. À un concert des One Direction à Bruxelles, une fan tenait une pancarte "be gay or be mine". Ca veut dire : "si vous êtes gays, baisez ensemble parce que ça me fait du bien, même si vous ne me regardez pas". Et à l’inverse : "si vous êtes hétéros, c’est horrible, comment osez-vous coucher avec quelqu’un d’autre que moi ?".

Quelle est ta chanson préférée d’Harry Styles ? Celle où il brille le plus selon toi ?
Alors attends, je réfléchis… Déjà, ça va forcément être une chanson du quatrième album, Four. Je dirais Once In a Lifetime.

Ils ne la chantent jamais en live. Elle est anecdotique pour eux, alors que c’est la plus belle de l’album. Il y a des gens qui disent qu'elle est destinée en hommage aux fans morts. C’est quand même Harry qui a la voix la plus sensuelle de ce groupe. Zayn, c’est le mec qui chante le mieux techniquement parlant. Harry, il a une voix.

Es-tu curieux de savoir comment s’est déroulé le départ de Zayn du groupe ?
Il y a plein de choses dont je suis curieux, mais pas spécialement de ça. J’ai hâte de lire les autobios de chacun, genre "Mes années One D". Je pense qu’il y a eu un gros niveau de haine entre eux à un moment. Parmi les cinq, il y en a bien au moins un qui va échouer et faire un livre.

Je vais conclure en citant mon auteure préférée, Carole Rousseau : "C’est quoi l’amour ?".
L’amour, c’est comme Harry Styles : une personne qu’on connaît mais qui ne nous connaît pas.

++ Styles, de Côme Martin-Karl, publié chez JC Lattès, sortie le 22 mars.