Jours de France est votre premier long-métrage, un road-movie gay à travers les routes de France dont le GPS s’appelle Grindr. D’où vous est venue cette idée ?
Jérôme Reybaud :
L’appellation «road movie», j’assume à 100%, j’ai voulu en faire un, c’est un genre que j’aime beaucoup. Road movie «gay», ça ne me dérange pas du tout mais je ne pense pas que ça soit vrai, il y a des moments qui évoquent cette thématique mais je ne suis pas certain que l’ensemble du film soit un film gay. Vous faites référence à l’application, elle est venue dans un deuxième temps, très simplement car elle réunissait deux éléments. Premièrement car elle sert de mouchard - c’est un espion, utiliser cette technologie là était très excitante en tant que cinéaste. Deuxièmement parce que c’est une application de drague, cela me permettait d’en présenter deux différentes : une carte numérique et virtuelle versus un vrai bois. 

D’ailleurs en termes de droits, comment ça se passe ? Vous avez passé un deal avec Grindr ? C’est un bon placement de produit en tout cas : vous êtes parvenu à sublimer leur image de marque !
Ecoutez, je leur dirai exactement ce que vous venez de dire pour leurs soutirer un peu d’argent ! Quand on a fait la préparation du film, on a dû les joindre et à cette époque là, l’application n’avait que des bureaux à San Francisco, ils n’avaient même pas d’attaché de presse, ils s’en foutaient royalement. Il a été très difficile de les joindre mais on devait les prévenir pour éviter le procès. La production a réussi à obtenir de leur part un accord. 

Et s’ils avaient refusé ?
On aurait été obligé de faire un faux Grindr. Ce qui m’aurait beaucoup embêté car on est bombardé par les marques à longueur de journée et j’avais vraiment envie de l’intégrer. Par exemple dans le film, il y a l'un des personnages qui est une boulangère industrielle ; dans le scénario, elle travaillait à La Mie Câline, mais bien évidemment, la production m’a dit que je ne pouvais pas filmer une vendeuse de La Mie Câline qui fait des pipes à 5 euros, il a donc fallu que j’invente un nom. On aurait fait la même chose pour Grindr. 

Jours de France affiche

Pensez-vous que la rencontre via les applications sonne le glas, au sein de la communauté gay, de la rencontre extérieure, naturelle et hasardeuse, presque romantique, qui a inspiré tant d’œuvres littéraires de Jean Genet à Cyril Collard ?
Malheureusement je crois que c’est le cas, et j’espère me tromper. Je suis complètement d’accord avec cette dichotomie. Il y a une manière d’avoir des relations sexuelles à l’extérieur. Vous parlez de romantisme, je parlerais plutôt de présence au monde, de contemplation. Je pense que Grindr apprend l’impatience, la répétition et l’enfermement alors que draguer dans une aire classique et traditionnelle, ça apprend la patience, l’attente, le temps perdu.

Dans le film, la seule fois où le personnage principal rencontre un garçon «naturellement», ils ont une relation sexuelle à travers un mur, sans jamais se toucher donc. C’est un peu cynique, non ?
C’était davantage le fantasme hétérosexuel que je voulais mettre en avant. Le VRP qu’il rencontre, c’est une figure de l’homme hétérosexuel fantasmé par une partie des homosexuels : cet homme assez beau, qui parcourt la France en solitaire au volant de sa voiture. Je voulais trouver un moyen de montrer la possibilité d’un rapport humain et sexuel avec ce type d’homme sans le montrer sous la forme d’un fantasme ou d’un rapport sexuel traditionnel. J’aurais eu un scrupule de le faire, je me serais dit «est-ce qu’en filmant cette séquence, je ne suis pas moi en train de réaliser pour mon propre petit plaisir un fantasme et offrir aux spectateurs gay un petit fantasme qui va leur plaire pendant 5 minutes ?».

Concrètement, qu’est ce qui a changé depuis l’apparition de ces applications ? La fin d’une certaine forme de spontanéité ? 
Absolument. C’est pour cela que pour moi Grindr c’est l’enfer, l’enfer absolu car il faut mettre des mots, donc des cases, et je pense que le désir passe d’abord par le regard. Il n’y a aucun regard sur Grindr puisque ce sont des photos, puis des mots. Les mots, la façon de parler, c’est selon moi ce qui définit le mieux les êtres humains et déjà rien que deux, trois mots échangés avec quelqu’un, ça me fait débander. Cela introduit des informations sur l’autre et ces informations je ne veux pas les connaître, je ne veux pas savoir s’il parle bien ou mal, s’il est riche ou pauvre, s’il se trouve beau quand il fait un selfie. Ce n’est pas ça que je veux - je veux juste voir dans son regard s’il y a un désir compatible avec le mien. Et cela se passe uniquement dans la rencontre réelle. 

JDF Tel

Comme l'un des personnages du film donc, vous aimez en savoir le moins possible sur la personne avec qui vous vous apprêtez à coucher.
Oui, parfaitement. J’ai pas mal été traumatisé par les chats chez des hommes, par exemple. Lorsqu’on rentre chez quelqu’un pour coucher avec lui dans son appartement, ça a une odeur, et si en plus on voit les chats qui se baladent autour de lui, ce ne sont pas les meilleures conditions du sexe.

L’application et le smartphone sont des personnages du film. C’est d’ailleurs assez rare au cinéma où leur utilisation est souvent niée, à tel point que certaines péripéties auraient pu être évitées si ces technologies avaient été assumées dans le scénario. Pourquoi à votre avis ? Ce n’est pas assez cinégénique ?
Le smartphone pose un réel problème au cinéaste. Cela ne me plaît pas quand je regarde un film et que je me demande pourquoi le cinéaste ne prend pas en compte tel aspect. Personnellement, c’est comme la question du SIDA ou du sperme. Pour le sperme par exemple, on voit des scènes de sexe et puis stop. Moi, je me demande toujours s’ils ont mis une capote ou non, ce n’est pas forcément que j’ai des envies de voir une scène porno, mais je me pose ces questions. C’est pour cela que le téléphone, j’ai vraiment voulu le traiter.

JDF Chambre

Les applications permettent de mettre en relation des personnes qui a priori n’auraient jamais dû se rencontrer, à l’instar de Pierre, professeur à la Sorbonne qui se retrouve dans le lit de Matthieu, jeune homme de vingt ans qui habite à Bourges. Grindr annonce-t-il la mort des classes ? La fin de l’homogamie ?
Je pense que la circulation entre les classes sociales est l'une des constantes de la culture gay. Portable ou pas portable, que ça se passe sur l’autoroute, aux toilettes, ou aux Tuileries au XVIIème siècle, l'un des grands bonheurs de la sexualité homosexuelle avec des inconnus, c’est ce point-là. C’est quelque chose que j’ai connu très tôt dans ma propre vie sexuelle lorsque je draguais à Cannes ; je pouvais tomber sur le secrétaire de Charles Trenet et on parlait de musique, ou sur un prince arabe multimillionnaire ou un caissier. La communication entre classes sociales y est fascinante, c’est une forme de passe social : la rencontre ne donnera rien du tout ou, au contraire, pourra offrir une vie nouvelle. 

Néanmoins, Grindr peut être aussi extrêmement raciste, ostracisant, où les «no fat, no fem, no Asian» (pas de gros, pas d’efféminé, pas d’Asiat’) sont monnaie courante…
Oui, c’est vrai, il y a cette sélection qui se fait par les photos, le texte. Si vous avez quelqu’un qui ressemble à un clochard édenté vous allez tout de suite le supprimer, c’est évident. Puisqu’on est obligé de nommer, de choisir une catégorie, on va logiquement exclure. Alors que cette même personne qui va préciser «no fat» sur Grindr, face à une personne grosse dans la vraie vie, peut-être qu’en-dehors du gras, cet homme verra autre chose et peut-être que la chose se serait passée. Sur Grindr, on ne peut pas le voir - et ça, c’est terrible.

++ Jours de France, réalisé par Jérôme Reybaud, dans toutes les bonnes salles de France dès aujourd'hui.