Vous n’étiez pas encore chez Canal à l’époque, mais le premier porno a bien été programmé par Alain de Greef en 1985, non ?
Henri Gigoux :
En fait, le premier porno, c’était René Bonnell, qui était directeur du cinéma chez Canal depuis 1983. Il programmait des films érotiques depuis novembre 1984, et en juillet 1985, il a programmé Caligula, un film interdit aux moins de 16 ans, dans sa version comprenant 8 minutes hard. Et ensuite, De Greef a effectivement demandé à ce qu’on diffuse carrément un film X : Exhibition de Jean-François Davy, un documentaire sur l’actrice porno Claude Beccarie, qui avait fait 4 millions d’entrées en salles.

Exhibition

Pour quelles raisons De Greef a-t-il souhaité programmer un film X par mois ?
Clairement, De Greef voulait une ligne éditoriale similaire à ce qu’on trouvait dans les vidéoclubs : des films d’action, des films d’aventure, des films décomplexés, des films d’auteur, et aussi quelques pornos. Exhibition n’ayant pas fait de vagues auprès des autorités, ils se sont dits : on y va, on n'en diffuse qu’un par mois - ce qui était déjà pas mal ! (rires) -, mais en revanche, on le passe après minuit.

Vous, quand et comment êtes-vous rentré chez Canal ?
J’ai d’abord fait un docu en 1990 qui s’appelait 100 ans de X, avec Stéphane Bourgoin, qui m’avait appelé à la rescousse à la dernière minute parce qu’ils n’avaient pas de journaliste qui connaissait cette question-là. Moi, c’était le cas parce que j’étais alors rédacteur en chef de plusieurs revues de cinéma ainsi que d’une revue de charme, Vertiges et Pulsions, dans laquelle huit pages étaient consacrées aux films X.

C’était une revue dédiée aux sorties cinéma adulte ou aux vidéoclubs ?
Non, pas aux sorties cinéma ; on ne parlait que de vidéos et d’actrices. Je demandais à mes rédacteurs d’écrire sur ces films-là sans ironie, de faire des chroniques comme s’il s’agissait de films mainstream et des interviews comme s’il s’agissait de comédiens et de réalisateurs mainstream. C’était un ton qui changeait par rapport à la façon avec laquelle ces sujets étaient traités jusqu'à présent. 

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Mathieu Kassovitz, Henri Gigoux et Gaspar Noé. Une photo prise par John B. Root  en août 1997 lors d’un voyage à Budapest pour faire un repérage préalable au tournage de la série de courts-métrages explicites pour l’incitation du port du préservatif.

Avant de diriger une revue de charme, vous étiez déjà fan de porno ?
Je n’étais pas fan. Je suis d’abord très cinéphile, mais c’est vrai que j’ai été intrigué dès 1974/75, pile au moment où j’ai 18 ans, par la déferlante de ces films en salle. Mais j’avais en plus une certaine fascination pour certains réals qui montraient une forme de talent et puis oui, j’aimais bien voir un film porno de temps en temps, je ne m’en cachais pas. Même si j’ai très vite été déçu.

Les réals qui vous plaisaient, c’était qui ?
Gérard Kikoïne, par exemple, parce que j’avais trouvé un truc très malin dans l'un de ses films de la fin des années 70 : il utilisait des focales très courtes, ce qui permettait à la fois de voir les visages des protagonistes, leur corps en entier (donc on ne passait pas d’un plan à l’autre pour comprendre qu’ils étaient dans une action réelle), et puis de faire des cadres vraiment épatants, un peu à la Citizen Kane. C’était un ancien monteur, ses parents étaient dans le cinéma, il avait une vraie culture cinématographique et il en jouait beaucoup dans le sens de l’excitation du spectateur. Beaucoup de réalisateurs de cette époque étaient des gens qui venaient du cinéma mainstream et qui avaient eu des problèmes d’argent, comme Claude Bernard-Aubert par exemple, qui avait fait des films avec Jean Gabin notamment, et qui a eu besoin d’argent parce que sa société était en faillite. Il a donc fait beaucoup de films X sous pseudo - Burd Tranbaree - dans lesquels il injectait systématiquement un peu de politique et d’ironie sur le milieu bourgeois dévoyé dans lequel il évoluait. C’était toujours très drôle.
Ou alors des gens tordus, comme Michel Ricaud qui était intriguant parce qu’il écrivait ses fantasmes au jour le jour, puis il trouvait une idée de scénario dans lequel il les intégrait, ça pouvait être délirant. Ces réalisateurs faisaient des films érotiques mais en allant plus loin que ce qu'il était possible de faire jusqu’en 74. Ils avaient le droit d’être explicites, donc ils développaient autour un imaginaire, parfois drôle, parfois subversif, comme dans Le Sexe qui parle : l’histoire d’un vagin qui exprime l’inconscient des femmes avec une violence et une vulgarité extraordinaires.

Le Sexe Qui Parle

Pouvez-vous nous rappeler ce qu'il s’est passé en 1974 ?
C’est en 74 que des films avec des scènes explicites ont commencé à sortir en France. D’abord dans les villes de province - puis il y a eu un virage politique avec l’arrivée de Giscard et d’un ministre de la Culture, Michel Guy, qui était profondément anti-censure et qui a refusé d’interdire ce type de films. Et donc en 75, les Champs-Élysées étaient recouverts d’affiches porno puisqu’une salle sur trois diffusait un porno, à tel point que lors du vote de la loi de finances fin 75, les politiques s’en sont émus et ont demandé qu’à partir de 1976, ces films soient diffusés dans des salles spécifiques, avec des règles spécifiques, sans les aides du CNC et avec des taxes au cas où ils seraient importés. C’est ce qu’on a appelé la Loi X.

L’expression «film X» vient donc de cette loi X.
Oui - avant, on appelait ça des blue movies, ou des films pornos, tout simplement. Mais le terme X est lié à la classification du CNC, les films classés X étant réservés aux plus de 18 ans. Ces films n’avaient droit à aucune publicité, ce qui fait qu’aucune revue ne pouvait en parler, exception faite de La Revue du Cinéma, qui était subventionnée par le Ministère de l’Éducation Nationale, et dont le rédacteur en chef demandait à ses journalistes de chroniquer tous les films qui sortaient en salles, y compris les films porno.

Vous êtes donc rentré chez Canal en 91, en tant que rédac' chef du Journal du Hard ?
Non, je n’étais pas rédacteur en chef, j’étais rédacteur unique ; le rédacteur en chef, c’était Nicolas Boukhrief. Il venait d’inventer Le Journal du Cinéma et il m’a embauché pour faire un module porno. L’idée, c’était : cinq minutes une fois par mois avec la même ligne éditoriale que ce que je faisais pour mon canard, c’est-à-dire aller sur les tournages et traiter des films X avec le même respect que les autres... sauf qu’on filmait les comédiennes dans leur tenue de travail, c’était ça qui changeait ! (Rires) On a proposé à Isabelle Giordano, qui nous a répondu que ça l’embêtait de présenter ça (rires), et Philippe Vandel était dans le coin alors on a travaillé tout de suite avec lui. Il n’était pas du tout fan de porno, mais c’est un bosseur incroyable.

En parallèle, vous êtes devenu programmateur du «porno de Canal» ?
C’est De Greef qui m’a demandé en 92 si ça m’intéressait de programmer des films de cette nature, et j’ai commencé en 93. C’était un travail de journaliste spécialisé, j’avais énormément de films potentiellement programmables à l’époque, de bonne qualité, essentiellement américains, donc j’avais vraiment le choix.

Vous en regardiez combien par mois ?
En vitesse réelle, je dirais un ou deux, après avoir sélectionné sur une petite dizaine de films potentiellement intéressants. En revanche, pour celui qu’on diffusait, il fallait que je fasse très attention. Déjà, il ne fallait pas qu’un film X dépasse 1h50, donc il fallait parfois faire des coupes. Ensuite, on voulait être dans les clous - alors qu’il n’existait encore aucune règle là-dessus -, donc on avait exclu d’emblée la scatophilie, l’urophilie, le sadomasochisme réel et évidemment la pédophilie. On refusait aussi à l’époque toutes les pénétrations d’objets aussi, même les objets sexuels, une décision qui a été prise à la suite d’un procès que s’était pris un film où il y avait ce qu’on appelait à l’époque un godemiché : le juge l’avait perçu comme une arme par destination. Le jour où on a appelé ça des sextoys, il y a une douzaine d’années, ça a pu revenir dans les films de Canal ! (Rires)

Vous vous imaginiez que des ados se refilaient des VHS du «porno de Canal» à l’école ?
Franchement, on n’y pensait pas et on ne m’a jamais alerté sur cette question-là. En revanche, on s’interdisait de passer des films qui montraient des images sexuelles qui pouvaient inciter à toute forme de violence envers les femmes. J’étais très vigilant avec ça, peut-être mon côté un peu puritain… Moi, je cherchais des films solaires, joyeux, et non pas misogynes ou misanthropes.

Vous parlez de votre côté puritain, or je sais que votre père était prof. Être le programmateur du porno de Canal, c’était perçu comment par vos proches ?
Mes proches de Nancy, là où j’ai grandi, ça les faisait bien rigoler. Mes frangins aussi, même si on évitait d’en parler devant ma mère - je l’ai abonnée à Canal mais elle ne regardait jamais les films après minuit ! (Rires) Dans Paris par contre, plusieurs personnes ont cessé de me parler - j’étais journaliste de cinéma en parallèle, programmer les films ne me prenait qu’un dixième de mon temps - et beaucoup d’attachées de presse ont commencé à me regarder de travers. D’ailleurs, à cette époque, je passais régulièrement chez Dorcel récupérer des VHS, et un jour, alors que j’étais dans le métro avec un autre journaliste, le sac plein à craquer de VHS porno pète devant tout le monde... (Rires). Grand moment de honte. On avait envie de crier : «c’est pour bosser, vous savez» ! (Rires)

À quels critères doit répondre un film pour qu’il soit diffusable sur Canal ?
J’ai carrément rédigé une charte, que j’ai réécrite à de très nombreuses reprises. Cette charte détaille la philosophie des films que l’on veut avoir sur Canal d’un point de vue éthique : en aucun cas ça ne doit être incitatif à une activité qui soit illégale, notamment la violence et le viol. On nous rétorquera que ce n’est pas parce qu’on voit quelqu’un qui flingue quelqu’un d'autre dans un film que ça va forcément donner au spectateur l’envie de tirer. Oui et non. Ce sont des films qui intègrent une part de vérité, de réalité, de documentaire. Le sexe réel, explicite, ce n’est plus tout à fait de la comédie. Il y a un risque d’absence de distance pour certains spectateurs. En parallèle à ça, j’ai toujours tenu à diffuser des films avec préservatifs, qui étaient difficiles à trouver au départ, sauf chez John B. Root. Un autre truc aussi, c’est l’usage de stupéfiants avant de faire l’amour. Donner une pilule à une fille que vous sautez après, ça fait partie des choses qu’il est interdit de montrer, de même avec le proxénétisme. On ne s’interdit pas de passer des films dans lesquels on voit des prostituées mais en revanche, l’acte de passation d’argent, visuellement, on évite.
On n’a jamais eu de procès, on a toujours été assez prudent, et c’est l'une des raisons pour lesquelles j’ai gardé ce travail - j’anticipais tout ce qui pouvait poser problème. Une fois, on a eu une commission rogatoire à la suite d’un procès pour viol, précisément parce que l’accusé prétendait avoir violé une jeune femme avec un manche de pioche parce qu’il avait vu ça sur Canal. Pendant un mois, il a fallu fournir la preuve auprès de l’inspecteur de police en charge de l’affaire qu’aucun des films qui passaient sur Canal, sur CinéCinéma ou en Pay-per-view n’avait présenté cette pratique. Il a fallu que je fasse des captures écrans des scènes de cul de 150 films.

3Henri Gigoux et Fovéa (sur la photo de une, la femme de profil est Coralie Trinh Thi). Une photo prise par Marc Caro en 1998.

Dans Féminismes et Pornographie, de David Courbet (La Musardine, 2012), la réalisatrice Émilie Jouvet affirme que dans les films pour adultes diffusés sur Canal +, “l’éjaculation féminine est bannie car considérée comme pratique urologique. Pareil pour les pénétrations à plus de trois doigts et les pratiques comme le fisting”. Vrai ou faux ?
La pénétration à plus de trois doigts, c’est pour avoir une limite par rapport au fist-fucking. C’est délicat car ça peut être une pratique consentie comme ça peut très bien ne pas l’être. Pour Canal, on ne fait pas dans le détail - on demande à ce qu’il n’y ait pas de fist-fucking dans un film. Après, le nombre de doigts… ! L’important, c’est de regarder le visage de la jeune fille ; à partir du moment où l'on voit une jeune fille qui souffre, c’est rédhibitoire, quelle que soit l’action sexuelle. Pour ce qui est de l’éjaculation féminine, le souci, c’est qu’elles avaient souvent l’air vraiment fausses. Or en revanche, j’ai passé deux ou trois films dont c’était l’objet, et il y a d’ailleurs un film de John B. Root où une éjaculation féminine face caméra se déroule pendant tout le générique de fin en entier - les juristes de Canal se l’étaient toutes passée tellement ça les faisait rire.

En Australie ou en Angleterre, il y a de plus en plus de lois de censure. Par exemple en Angleterre, il y a deux ans, est passée l’interdiction du spanking, du squirting et du face-sitting. Est ce que vous pensez que ce sont des lois utiles?
Pour le spanking ça dépend. À une époque, j’avais une règle : si l'on voit vraiment des marques très fortes sur les fesses, c’est non. Si c’est un jeu, on laisse. Pour le face-sitting, on ne s’est jamais posé la question, sauf si la personne étouffe en dessous et devient toute bleue ! (Rires)

C’est donc vous qui vous imposiez ces règles, et non pas le CSA ?
Le CSA s’arrête au port du préservatif dans les films, au double cryptage, au nombre de films diffusés par mois, au contrôle parental et également à cette règle qui dit de ne pas inciter le spectateur à avoir une conduite dangereuse pour la santé.

Vous organisez une Nuit Gay sur Canal, mais que répondez-vous si l'on vous dit que la programmation pornographique de Canal est hétéronormée ?
Oui, elle est hétéronormée. On a passé une fois un film totalement gay en 1999, un bon film de bûcherons canadiens, de ChiChi LaRue. Ça a fait un bide noir en audience : on a reçu quantité d’insultes et de déclarations de désabonnement. En revanche, je ne me suis jamais interdit qu’il y ait une scène gay masculine, ou bi, dans les films que je programme, mais c’est très rare. Ça arrive quelques fois avec John B. Root, avec Ovidie assez régulièrement, Jacques Taylor une fois, et c’est arrivé dans un ou deux films américains…. Les scènes lesbiennes, c’est une autre histoire, c’est un fantasme de mecs donc c’est différent. Après, des scènes avec des vraies lesbiennes, c’est très rare - c’est arrivé dans Le Baiser d’Ovidie. Je souhaiterais en avoir plus puisqu’il semble qu’il y ait une vraie curiosité du public là-dessus. Mais avoir un film totalement entre hommes, ça poserait un problème pour la direction, je ne le ferai que si elle me le demande.

Quelle est la différence entre un porno féminin et un porno classique?
Dans certain cas, il n’y en a pas. J’ai fait faire un film par Liza Del Sierra qui avait vraiment envie de faire un truc différent, et en fait, elle a fait un film comme un mec. Je pense qu’il y a autant de points de vue féminins que de femmes, mais ce que je souhaite voir dans un film fait par une femme, c’est justement une différence ; et cette différence, c’est surtout la façon avec laquelle est filmé le plaisir féminin. Je fais un aparté, mais Love de Gaspar Noé, c’est un porno qui filme des bites. À aucun moment, il ne s’intéresse au plaisir féminin. C’est un film de réalisateur qui a voulu faire un porno, mais en faisant cette œuvre, il nous montre exactement les clichés du porno masculin. C’est pile l’inverse que je souhaiterais dans un film avec un point de vue féminin : qu’on me montre les formes du plaisir féminin, parce que c’est très intrigant pour un homme, savoir pourquoi et comment une femme jouit.

Selon vous, c’est quoi un bon porno ?
Je vais utiliser une définition de la pornographie que j’aime bien et qui est celle du réalisateur Paul Vecchiali, qui m’avait dit un jour qu’il n’y pas de films porno, mais qu’un réalisateur peut utiliser la pornographie comme il peut utiliser la pyrotechnie. C’est un outil que l’on donne à un réalisateur pour qu’il puisse exprimer quelque chose, et dans le cas de la pornographie, aller un peu plus loin pour exprimer une émotion, une sensation, une représentation du plaisir. En tout cas, le fait de mettre dans un film une scène d’un rapport sexuel explicite réel et non simulé, pour lui, ce n’est pas de la pornographie. Je suis assez d’accord avec lui et c’est pour ça que je réponds à votre question de cette manière. Pour moi, l’important c'est d’abord un bon film qui utilise la pornographie à plusieurs moments, à la fois pour être excitant mais aussi pour faire avancer un personnage, une intrigue, une émotion. C’est pour ça que j’aime bien la comparaison avec la pyrotechnie : un film qui ne serait que de la pyrotechnie serait très chiant alors qu’un film d’action a besoin qu’il y ait un peu de pyrotechnie. Alors oui, un bon film comme ça, c’est assez rare.

Vous avez du mal à trouver des films qui vous plaisent aujourd’hui ?
Globalement, ce que l’on me propose - et que je n’ai pas aidé à réaliser - est soit très bête, soit très cheap. Il y a éventuellement une jaquette amusante, deux ou trois phrases de dialogue et peut-être une blague, mais sinon il n’y a rien. On ne peut pas tenir 1h30 avec ça. Ou alors c’est terriblement vulgaire, ou ça ne rentre pas dans ma charte éthique et esthétique.

Comment expliquez-vous ce que vous semblez décrire comme une baisse de la qualité ?
Par la paupérisation, tout d’abord. Cette industrie a fonctionné pendant longtemps sur des longs-métrages et non pas sur des programmes courts. Il y avait une intrigue, des personnages et une succession de scènes où il y en avait pour tous les goûts, ce que certains réalisateurs appelaient «le catalogue de La Redoute des fantasmes» : la scène lesbienne, la fellation, tous les trucs (sauf évidemment la scène gay, qui était totalement interdite). Et aujourd’hui, sur Internet, ce qui est consommé, ce ne sont que des programmes très courts qui répondent à une fantasmatique que l’on repère après avoir remonté une petite arborescence de «tags». De fait, il n’y a plus que ça qui est produit, l’essentiel de la production étant fait pour cette industrie-là. À l’exception de quelques longs-métrages encore produits aux USA parce qu’il reste un petit marché de DVD dans quelques États américains et en Allemagne. Dans le porno aujourd’hui, on ne produit plus que des saynettes, or ça ne correspond pas à ce dont moi j’ai besoin. Ça m’est arrivé d’essayer de programmer une succession de saynettes, mais au bout de la première ou la deuxième, même si ce sont les meilleures, tout le monde s’endort parce qu’il n’y a pas d’enjeux.

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Gaspar Noé, Henri Gigoux, Mathieu Kassovitz.

Comment voyez-vous le futur du porno chez Canal ? Vous allez continuer à exister ou disparaître ?
Je pense que le replay va vraiment sauver cette case-là. Et je pense également que la prise de conscience peut se généraliser dans ma direction, c’est-à-dire qu’on va de plus en plus travailler avec des réalisateurs qui ont des idées originales, pour aller vers des films qui utilisent la pornographie en faisant des vrais films. Canal serait alors le seul endroit où l'on pourrait les voir. Mon problème, c’est de trouver des réalisateurs pour le faire.

Le succès d’un site comme Jacquie et Michel, c’est absolument à l’inverse de ce que vous aimez faire ?
Oui, c’est exactement ce qu’on ne veut pas faire, à tous points de vue. Je ne sais pas combien de temps ça va durer, je suis très inquiet pour les gens qui y travaillent, surtout les jeunes filles qui se retrouvent dedans - c’est vraiment tout ce que je déteste dans ce milieu. Ce n’est pas par hasard que l’on ne fait pas de reportage sur eux et qu’on n’en parle jamais.

Il y a actuellement un pourcentage énorme du porno qui est violent envers les femmes…
Oui, beaucoup plus aujourd’hui qu’il y a dix ans. Déjà, économiquement, dans le milieu des camgirls, seule une dizaine de filles gagne beaucoup d’argent, mais la grande majorité des milliers de filles qui bossent à Budapest, au Luxembourg ou à Prague sont, elles, payées des misères. C’est une nouvelle forme d’esclavagisme sexuel. Mais il y a aussi, dans les sites en streaming qui ont un modèle économique par l’abonnement, une sexualité effroyablement violente, où les filles sont bien payées mais peuvent se retrouver à l’hôpital après pendant 3 mois, comme sur LegallyPorn par exemple. On arrive à un stade très, très inquiétant et j’aimerais qu’un débat se fasse au niveau politique international.

Crédit photos : Marc Caro et John B. Root.
Par Anaïs Carayon & Damien Megherbi.