Nous sommes dans les tout nouveaux studios de son producteur Samy Osta, aussi aux manettes de La Femme et Feu! Chatterton.

Vous avez fabriqué l’album dans ce studio ?
Anna Jean (Juniore) : Quand on a commencé, il était encore en travaux, alors on est parti trois semaines pour finir d’écrire dans une maison perdue dans la nature qu’on a louée sur AirBnB. La proprio, qui était une vieille dame, nous a raconté que son mari aujourd’hui décédé avait l’habitude de jouer de la musique dans la maison. Elle était ravie qu’on la fasse un peu revivre, c’était touchant. On a ramené un carton entier rempli de matos - de quoi blinder le petit salon de la baraque. Il a plu en permanence alors on était en permanence en huis-clos. Ça donnait lieu à des journée à rallonge, où tu ne sais plus trop quelle heure il est. Ça boit, ça fume, ça joue de la musique, tu ne sais plus trop qui fait quoi. Puis, on a enregistré le disque ici.

Comment vous êtes-vous rencontrées avec les filles et Samy ?
Avec les filles, on s’est simplement rencontré par amies interposés sur Facebook alors que je cherchais des musiciennes pour m’accompagner. Rien de très romanesque. En revanche, ça fait vingt ans qu’on se connaît avec Samy. On était au lycée ensemble à Nice il y a vingt ans de cela. Lui, c’était un peu le musicien du lycée : le mec cool mais pas très sympa. Moi, je ne faisais pas encore de musique mais j’étais déjà très mélomane, alors on passait des heures à parler des Doors et d’autres choses de ce genre. A l’époque, je détestais la ville. Il n’y avait pas une salle de concert, rien à faire pour une ado. Dès que j’ai pu, je suis montée à Paris pour mes études. On s’est retrouvé là-bas avec Samy, et j’ai commencé à insister pour qu’on fasse de la musique ensemble. Au début, il n’était pas très partant. Comme c’est un fan hardcore de Bob Dylan, je lui ai composé des petites chansons folk en anglais pour qu’il les chante. Il a refusé mais m’a poussé à les chanter. Ça a donné lieu à Domingo, mon premier projet.

Après ce projet anglophone, comment t’est venu le désir de chanter en français ?
A l’époque de Domingo, j’avais toujours l’impression de faire trop d’efforts pour faire du style et des jeux de mots en anglais et que finalement, ça tombait toujours à plat. J’ai arrêté le projet pour me consacrer mes études de langues, et c’est peut-être en partie mes cours qui m’ont poussé à m’intéresser à notre langue. À vrai dire, je ne connaissais pas très bien la chanson française. Par le biais de Gainsbourg, j’ai découvert tout un pan de la musique. Des choses délicieuses, très drôles et finalement proches de la musique que j’écoutais. parce qu’à l’époque, les Français copiaient beaucoup la musique anglo-saxonne. Étant donné que je suis moi-même atteinte de ce complexe de vouloir être Anglaise ou Américaine tout en me sentant dans le même temps très Française, cette zone spatio-temporelle représentait le mix parfait pour moi. J’ai alors commencé à écrire des chansons pour une fille - mais elle aussi a refusé.

C’est drôle d’entendre que tu as toujours commencé à proposer tes projets à d’autres, comme si tu n’assumais pas que tu voulais chanter.
Oui, et ça n’a jamais marché ! C’est bien, j’aime bien les accidents de parcours. À l’inverse, à chaque fois que j’ai fait le choix affirmé de me lancer dans un projet, c’est tombé à l’eau. Parfois, ce n’est pas plus mal de se laisser porter.

De Domingo à Juniore, tes références sont totalement ancrées dans les années 60. Qu’est-ce qui t’attire dans cette période - celle de la jeunesse de tes parents ?
C’est par cette musique que j’ai connu mes premiers émois musicaux. Mon père est écrivain (Anna Jean est la fille de J.M.G. Le Clézio, prix Nobel de Littérature, ndlr). Quand nous étions jeunes, ses livres ne lui permettaient pas encore d’entretenir sa famille, alors il exerçait en tant que professeur vacataire. Quand j’avais neuf ans, on est allé s’installer au Nouveau-Mexique. Après Nice, c’était l’autre face de la lune : très sec, très jeune, très pauvre. Les meilleurs souvenirs que j’ai gardés de cette période, c’est quand ma soeur m’emmenait faire un tour en voiture dans ces paysages martiens. On mettait une station de radio qui ne passait que des vieilleries comme les Beach Boys - là bas, on dit des «oldies». Mon goût immodéré pour la musique des années 60 vient de là, et ce n’est qu’après que j’ai réalisé qu’il s’agissait de l’époque de la jeunesse de mes parents. Eux m’en parlaient assez souvent, et je voyais des photos où ils étaient beaux et tout avait l’air parfait. La combinaison des deux a fait que je me suis dit que cette période, c’était chez moi.

Es-tu nostalgique de cette période que tu n’as pas connue ?
Non, je pense que je n’aurais pas aimé la vivre. Les gens étaient racistes et sexistes, la Guerre d’Algérie était absolument horrible. Ce que je retiens des 60’s, c’est avant tout une image. Parce que ce qui en est resté dans la culture populaire, la musique et le cinéma, c’est une forme de légèreté qui n’existe plus du tout.

On dirait que tu ne tires jamais ton inspiration du réel mais plutôt d’images fantasmées (les sixties, le cinéma)...
En fait si, je m’inspire beaucoup de la vie des gens qui m’entourent ou encore des choses que j’observe autour de moi pour écrire. J’aime les histoires extra-ordinaires, comme dans les livres de Perec : les histoires tellement ordinaires qu’elles en deviennent extraordinaires. Je prends des petites scènes de la vie, des gens en train de s’engueuler à un arrêt de bus par exemple, pour les sublimer. En faire des superhéros, des personnages d’histoires dramatiques. Mais d’une manière ni très crédible ni très sérieuse. J’aime aussi écrire des lettres, et les chansons que j’écris s’adressent souvent à quelqu’un. J’emploie souvent le pronom «tu»- même si parfois, je m’empêche de le faire pour ne pas être trop grillée !

Alors qu’on t’a découvert avec des chansons très légères, le premier single de l’album annonce un revirement vers des territoires plus sombres...
Dans Panique, je raconte une histoire très banale et très légère, celle d’une amie. Elle est amoureuse d’un type auquel elle n’a jamais réussi à lui parler. Elle est persuadée qu’il est tout à fait au courant de ses sentiments alors que quand je la vois face à lui, c’est une porte de prison. Mais quand j’ai écrit la chanson, elle est devenue de plus en plus agressive, et j’ai réalisé que j’étais en réalité en train de parler d’autre chose. Ces deux dernières années, il s’est passé plein de choses dans le monde, et j’ai bien entendu été traversée par tout cela. Je ressentais une urgence d’en parler, mais je n’avais pas envie que ce soit grave. J’aime l’idée de divertir, je n’ai pas envie de rajouter une couche de pessimisme à l’inquiétude ambiante.

Le décalage temporel peut dès lors servir de filtre pour parler du présent.
Oui, mais ce n’est pas toujours très conscient. Parfois, il t’arrive des choses et elles ressortent dans ce que tu crées sans même que tu t’en rendes compte. Comme si tu avais transpiré sans t’en apercevoir.

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++ Leur premier album, Ouh Là Là, est disponible ici et en streaming sur Deezer et Spotify.

Crédit photo : Sandra Matamoros.