Yedenou Adjahoui - Face A 

François Marry (Frànçois & The Atlas Mountains) : Je ne connais pas très bien ce musicien, mais c’est une manière pour moi de parler d’Awesome Tapes From Africa, qui, en plus d’être un blog super, s’est imposé comme un label exaltant ces dernières années. Son fondateur, Brian Shimkovitz, gravite dans le milieu musical qui nous passionne et fait vraiment partie de ces gens que l’on apprécie. Sa démarche, qui consiste à mettre en lumière des musiciens underground de différents pays d’Afrique, c’est typiquement ce qui me fait fantasmer. Et particulièrement cette cassette de Yedenou Adjahoui. Tout simplement parce qu’elle représente bien la musique dans laquelle on s’est plongé lors de notre voyage au Bénin. 

Tu gardes quoi comme souvenir de ce séjour ?
François : Cotonou est l'une des villes où l’on a passé le plus de temps quand on a fait notre tournée africaine. On a rencontré quelques musiciens là-bas, mais je reste frustré de ne pas avoir pu plonger dans le fantasme des musiques jouées dans les bars jusqu’au bout de la nuit. La musique live a un peu disparu là-bas, il n’y a plus que quelques boîtes avec des DJ’s. Tous les musiciens que l’on a rencontrés nous ont d’ailleurs expliqué que toutes ces intentions avaient disparu du fait que la musique live était jouée par des groupes étroitement liés à la politique du pays. En gros, dans les années 70 et 80, chaque parti avait ses propres groupes et ça créait une émulation créative entre tous les artistes. Le pays étant figé dans une espèce d’autocratie depuis quelques années, ça ne bouge plus autant aujourd’hui.

J’ai lu que la tournée mondiale de Piano Ombre avait été très enrichissante d’un point de vue culturel. Tu peux revenir là-dessus ?
Lorsqu’on joue dans les pays africains ou sud-américains, c’est toujours un peu particulier parce que nos concerts sont souvent destinés à l’élite expatriée. Mais certaines alliances ont vraiment essayé de nous faire jouer hors de ces cadres traditionnels. Ainsi, on a pu jouer en plein cœur des villes, sur les places publiques, etc. Aussi, il faut savoir qu’à chaque voyage, on essayait de rencontrer des musiciens locaux. Ça n’a pas toujours été possible, mais on a réussi à le faire au Burkina Faso, à Dakar ou au Bénin. De toute façon, chaque pays a apporté son lot de surprises, et c’est toujours intéressant de voir comment l’esprit humain se construit à travers la musique dans un contexte économique et social différent.

Les longues tournées à l’étranger lorsqu’on est aussi nombreux, ce n’est pas quelque chose de trop éprouvant ?
Si, bien sûr. Mais c’est la contrepartie, on ne peut qu’accepter ça. Comme les délais sont très resserrés, on essaye d’en faire le maximum et il est fort possible que l’on en fasse finalement beaucoup trop. On avait le fantasme de découvrir la musique live de ces différents pays africains et sud-américains, et il était hors de question de passer à côté de ça en retournant sagement chaque soir à notre hôtel. On a passé beaucoup de nuits blanches à écumer les clubs de ces différentes villes, et c’était merveilleux, même si on a fini par accumuler beaucoup de fatigue et ramener quelques bactéries en France. En rentrant d’Afrique, par exemple, Amaury et moi avons passé deux jours à l’hôpital à cause d’un virus.

Gnonnas Pedro & His Dadjes Band - La Musica En Vérité


François : Lui aussi vient du Bénin et ce morceau a directement inspiré notre titre, La Vérité, sur le précédent album. 

C’est ton pillage personnel de l’Afrique, comme Gainsbourg a pu le faire ?
(Rires) Oui, c’est un peu ça. C’est mon néo-post-colonialisme qui parle !

Pourquoi ne pas avoir enregistré l’album en Afrique plutôt qu’à Molenbeek ?
Il n’y avait pas de démarche conceptuelle particulière ; c’était juste lié à mon mode de vie et au fait que tous les titres ont été composés à Bruxelles. On n’a pas enregistré là-bas parce que c’est Molenbeek, mais parce qu’il y avait un studio pas cher, que Dominique A nous l’avait recommandé et qu’il était à deux pas de chez moi. C’était donc avantageux d’un point de vue pratique : je pouvais dormir dans mon lit et ça réduisait les budgets d’enregistrement. L’idée, c’était aussi de prouver que Molenbeek, malgré tout ce qu’on avait pu en dire dernièrement, est aussi une ville parfaite pour la créativité artistique de fait de sa diversité culturelle.

Boubou Tounkara - Douga


François : Je ne connais pas personnellement cet artiste, mais il est l'un des musiciens réédités par Awesome Tapes From Africa que j’ai le plus écoutés. Ça représente vraiment la fascination que j’ai pour la musique africaine, qui n’est pas une fascination en mode «elle est sympa, cette petite musique primitive» - au contraire, je suis systématiquement impressionné d’entendre à quel point cette musique est unique, complexe et inventive. Je n’arrive toujours pas à la comprendre, et elle m’hypnotise. Là, par exemple, je ne comprends pas comment Boubou Tounkara joue ses mélodies. J’ai l’impression que c’est un mélange de guitares et de claviers, mais c’est difficile de saisir comment elle fonctionne. Elle me paraît hors du temps, on dirait une musique de l’espace. 

C’est le deuxième titre de plus de dix minutes que tu sélectionnes. Tu n’as jamais eu envie d’étaler tes morceaux ?
Je me rattrape sur les concerts, mais c’est vrai, j’aimerais beaucoup pouvoir développer ce genre de mélodies. Cela dit, j’aime aussi me fixer des limites plus pop, un peu comme un cahier des charges qui m’obligerait à composer des morceaux aptes à passer en radio. Je prends ça comme un exercice, qui a certes ses limites, mais qui a ses aspects positifs aussi. De toute façon, ça ne m’a jamais dérangé d’enchaîner les couplets-refrains, même si je suis friand des musiques qui s’étalent. Je pense que c’est uniquement à travers ce genre de sons qui s’étirent que la musique s’exprime vraiment. Pour moi, Fela Kuti, par exemple, est la meilleure chose à jouer en club. C’est pour ça qu’un jour ou l’autre, je me prendrai cette liberté d’enregistrer ma musique de manière plus longue, sans me soucier de faire un radio edit, ce qui est toujours assez frustrant. 

Boubou Tounkara vient du Sahel et j’ai lu que tu rêvais de jouer là-bas, notamment au Festival au Désert
La musique qui vient de là-bas est tellement cosmique et tellement éloignée de tout ce que l’on connaît en Occident que ça me fascine. Tous les artistes du Sahel que je connais m’intriguent au plus haut point, en règle générale. Donc, forcément, j’aimerais pouvoir m’y rendre un jour ou l’autre. C’est d’ailleurs assez dramatique ce qu’il se passe là-bas à cause des guerres. J’espère que la musique pourra rapidement y retrouver toute sa place.

Kaba Blon - Dekou Dekou


François : Là, c’est pour présenter un peu le futur de la musique africaine avec un titre très électro. Dans l’inconscient collectif, la musique africaine représente une tradition, un rapport à la conscience primitive de l’humanité, mais il faut savoir qu’elle se projette constamment dans l’avenir et risque de s’imposer comme un modèle pour toutes les productions européennes dans les années à venir. Ce qu’il se passe aujourd’hui en Afrique, avec l’arrivée des ordis et la manière dont les musiciens composent sur ces machines, est en train de tout exploser. Nous-mêmes, on joue régulièrement ce morceau en soirée, et ça défonce tout à chaque fois.

Amadou Balaké - Taximen


François : Amadou est un musicien de Ouagadougou, et c’est une légende là-bas ! C’est le journaliste et producteur Florent Mazzoleni, un ami qui nous suit depuis longtemps et nous a permis de signer chez Talitres à l’époque, qui a publié de façon posthume son album il y a deux ou trois ans. Ça été une claque immense et, sachant cela, Florent Mazzoleni nous a également permis de rencontrer les musiciens qui avaient joué avec Amadou Balaké. La rencontre a été tellement chouette qu’ils ont fini par collaborer sur notre EP L’homme tranquille.

Là encore, c’est un titre très dansant. C’est un style que tu assumes plus qu’avant, sachant que tu danses dans les deux premiers clips de Solide Mirage ?
C’est en partie lié à la découverte de ces musiques, mais aussi à des pratiques de musique traditionnelle que l’on a beaucoup en France et en Europe. Je suis persuadé qu’on a fini par perdre tout ça à cause de l’émergence du rock américain et anglais dans les années 1960 et 1970, que l’on voyait comme une ouverture sur le monde et une source de modernité alors que, au fond, c’est un genre entièrement capitaliste et libéraliste, dans le sens où c’est un individu qui capitalise autour de son ego toute l’attention, la célébrité et la richesse. À l’inverse, la musique africaine fonctionne davantage en lien avec des communautés, familiales, ethniques ou religieuses. Il y a vraiment un aspect «on est ensemble, on fait des choses ensemble». Et la danse symbolise ça également, cette dimension communautaire de la musique.

Tu as d’ailleurs coréalisé le clip de Grand Dérèglement
J’avais déjà réalisé certains de mes clips, comme celui de Piscine, mais là, j’avais cette vision très forte. J’avais envie de filmer un réfugié dans le Palais de Justice, je trouvais que ça avait quelque chose de puissant et de très esthétique.

Ifang Bondi - Xalel Dey Mag


François : Dakar fait partie des destinations qui m’ont marqué. J’ai passé un mois là-bas et j’ai vraiment été impressionné par la musique sénégalaise. Là, Ifang Bondi symbolise parfaitement cette génération d’artistes africains qui, dans les années 1970, se réapproprient la musique américaine, cette musique qui vient à l’origine de chez eux et qu’ils découvrent grâce au commerce international. Dans ce morceau, on entend clairement la dimension psychédélique et ça illustre à merveille le cercle sans fin d’une musique qui s’autoalimente à droite et à gauche, et qui finit toujours par se régénérer. 

Ifang Bondi signifie «être soi-même» en mandingue. J’imagine que c’est une définition qui te convient bien ?
Je ne le savais pas, mais ça prouve bien que l’on s’attache parfois à des groupes ou des musiques qui nous correspondent au plus haut point, sans que l’on en ait pleinement conscience.

Est-ce que l’on peut être soi-même lorsqu’on est tout le temps sur la route et que l’on fait partie d’une entité aussi riche que les Atlas Mountains ?
Disons que je ne me pose aucune limite. La difficulté d’être soi-même vient plus du côté professionnel, dans le sens où l'on demande de plus en plus aux musiciens d’être un produit clairement identifiable. Personnellement, c’est quelque chose que j’ai toujours rejeté et qui me dessert beaucoup. Pour réussir en France, aujourd’hui comme hier, il est quand même recommandé d’incarner un personnage ou d’avoir une image bien établie, ce qui n’est pas mon cas. Moi, j’ai toujours trouvé que ce genre de démarche était faussée, que ça n’avait rien à faire avec la musique. Du coup, ça ne me dérange pas du tout d’avoir une identité multiple, de ne pas avoir d’attaches particulières. 

Beaucoup de musiques venues d’Afrique ont une forte connotation religieuse. Ton rapport à la religion, c’est quoi ?
Je pense qu’ils ont une approche religieuse plus ou moins ségrégationniste, mais toujours très décomplexée. Ce sont des pays où il n’y a pas eu de division entre l’Église et l’État, donc tout est beaucoup moins sectarisé que la vision de la religion que l’on peut avoir en France. Ça m’intrigue, mais ça ne m’influence pas. Moi, je suis entièrement athée, parce que ça fait partie de ma culture et parce que je pense ne jamais m’écarter de cette conviction. Ça fait partie de ma manière de voir le monde, même si j’ai des des besoins spirituels que j’exprime musicalement ou par la méditation. 

Solide Mirage semble nettement plus autobiographique que Piano Ombre. Tu en as eu assez de parler de toi ?
C’est peut-être parce que j’ai écrit l’album à Bruxelles, dans une capitale au cœur de l’Europe, mais j’ai l’impression de m’être un peu détaché de mes petits problèmes pour être davantage en connexion avec les autres citoyens.

Bachar Mar-Khalifé - Lemon


François : Bachar est de la même génération que nous. C’est le fils de Marcel Khalifé, l'une des plus grandes légendes de la musique libanaise, et ce qui me fascine chez lui, c’est sa connaissance de la musique classique arabe et sa faculté à trouver des passerelles qui lui permettent de confronter ce type de sonorités à des mélodies capables de toucher le public occidental. Ce titre, c’est quand même un gros tube, efficace sur le dancefloor et subtil dans sa confection. On s’est souvent croisé et je trouve sa démarche exemplaire. 

Vous figurez tous les deux au tracklisting du dernier album de Rone. Aller vers plus de sonorités électroniques, c’est quelque chose qui t’intéresserait ?
Bien sûr ! Ça fait partie de mon éducation. Adolescent, j’étais certes fasciné par Ali Farka Touré, mais je l’étais également par Tricky ou Aphex Twin, donc ça fait partie des mes inspirations. De toute façon, comme je le disais, je ne me limite pas. Je ne cherche pas à évoluer par genre, mais par aspiration musicale. Tout est mélangeable aujourd’hui et cette démarche me paraît plus honnête que de dire «je vais faire un morceau dans telle ou telle veine».

Alemu Aga - Kèto Ayqèrem Motu


François : À 17 ans, j’ai découvert son album sorti sur les compilations Éthiopiques, et ça a tout de suite fait écho en moi. J’ai trouvé cette musique totalement hypnotique, et je crois que c’est l'un des albums que j’ai le plus écoutés au monde... À chaque fois que je suis dans le train, l’avion ou le van et que je veux m’apaiser, je le mets. Bien souvent, lorsque je suis dans une phase de demi-sommeil, j’ai d’ailleurs l’impression de comprendre ce qu’il dit, de me connecter à un truc profond en lui sans savoir de quoi il parle exactement. J’ai fini par rencontrer Alemu Aga et j’avais l’impression d’être dans un conte de fée, d’accomplir une quête. Même notre lieu de rencontre était exceptionnel : c’était dans sa boutique de couverts en plastique où il entrepose ses instruments. Je n’en revenais pas et lui non plus. Il était surpris de voir un Français qui écrit des chansons pop-rock débarquer dans sa boutique ! (Rires

Tu as fini par collaborer avec des musiciens éthiopiens sur l’EP L’Homme tranquille. Pourquoi n’avoir rien enregistré avec Alemu Aga ?
J’étais tellement ému que je ne pouvais pas installer des micros ou improviser musicalement avec lui. Ce n’était pas le moment, il fallait que je partage autre chose à ses côtés. 

Ça serait envisageable de reprendre la même démarche que sur L’Homme tranquille, mais sur un long format ?
J’aimerais beaucoup, d’autant que Solide Mirage a été réalisé dans l’idée d’aller très vite et de concrétiser une inspiration musicale que j’avais. À présent, je sais que je vais avoir besoin de m’exprimer musicalement dans un environnement moins oppressant et moins lié à des budgets. Je vais avoir besoin de me retrouver dans un style plus mystique et dans une expression musicale plus longue.

Yasmine Hamdan - Hal


François : Comme beaucoup, je l’ai découvert dans Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch et sa scène, où elle chante dans un bar à Tanger, m’a transporté. Un peu à la manière de Bachar Mar-Khalifé, elle représente les passerelles entre l’électricité et le monde arabe, même si elle souffre beaucoup de ça au Liban, où il lui est presque impossible de se produire.

Sur Solide Mirage, tu n’as pas l’impression de t’inscrire dans la même démarche qu’elle, dans le sens où tu prends la parole au nom de différents pays du monde sans pour autant adopter un ton ouvertement politique ?
Les musiciens sont très friands de pouvoir exprimer leurs frustrations à travers leurs mélodies, c’est donc assez logique de tisser des points communs entre des musiciens comme Yasmine et moi. Je pense qu’on a tous les deux la volonté de dépasser le discours intellectualisé pour le véhiculer à travers le son et la musique, d’adopter un champ lexical plus poétique et social que volontairement politique. Ainsi, tu peux vraiment aller dans toutes les directions et explorer la richesse de tous les pays du monde. 

Comment expliques-tu que la pop française, dans sa grande majorité, soit moins politisée qu’il y a quelques décennies ? En tout cas, moins frontalement ?
Je pense que ça va revenir. On sent qu’il y a des envies, des intentions de retourner vers ce genre de discours. Tu sais, les musiciens sont des gens sensibles par nature, et je pense que l’on ne peut être sensible aujourd’hui sans être profondément touché par le contexte politique, économique et social du monde. Le discours est sans doute moins frontal que dans les années 1970, mais les prises de position existent. 

C’est pour ça que tu as choisi de conclure ton album par cette phrase : «Ose pousser les portes closes» ?
Merci de l’avoir souligné, tu es la première personne à l’avoir remarqué jusqu’à présent. Donc oui, c’était parfaitement conscient. Je trouve que ça fait un beau message pour la fin.

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++ Leur dernier album, Solide Mirage, est disponible ici et en streaming sur Spotify et Deezer.

Crédit photo : Tom Joye.