Étant d’un naturel timide, comment te sens-tu vis-à-vis des dizaines de photoshoots et d’interviews écrites, radio et télé que tu dois faire ?
Sampha Sisay :
Ça va. Je le vis comme si j’étais dans l’océan : je nage la tête baissée, je vais avec le courant. Mais je dois savoir quand est-ce que je dois arrêter.

Comment c’était de grandir en tant que dernier rejeton d’une fratrie de cinq garçons ? Tu ne t’es pas trop fait brutaliser ?
Ça allait. Enfin, pas tellement parce que mes frères étaient plus vieux que moi. Pas juste un ou deux ans, mais 10, 20 ans. D’une manière générale, j’étais très silencieux. Et évidemment, quand tu es le plus jeune, on te dit beaucoup quoi faire. Mon nom était beaucoup utilisé à la maison : «Sampha !», «Sampha, passe moi le sel!». Tu peux finir par être un peu soumis, parce que tu es le plus jeune, et tu apprends à beaucoup dire oui.

Est-ce qu’ils t’ont vraiment utilisé pour draguer des filles ?
Parfois, mon frère m’emmenait traîner avec des filles. Et en grandissant, j’ai commencé à comprendre pourquoi ! (Rires)

Avec cette grande famille, comment ça sonnait chez vous ?
C’était bizarre, parce qu’un de mes frères avait une grande chambre à l’étage, et il jouait sa musique plutôt forte. Donc j’ai grandi en entendant beaucoup de «douf, douf, d-d-d-d-douf» (authentique imitation de notes de basses, ndlr) ! J’aimais le son de la basse, je le regardais jouer quand il m’autorisait à rentrer, jusqu’à ce qu’il déménage et que je m’installe dans sa chambre à 10 ou 11 ans. Il avait laissé tout son matériel, ses CD et vinyles. Au rez-de-chaussée, on avait un bon système-son, avec de quoi lire les disques.

Vous ne vous battiez pas trop pour vous en servir ?
Vu que mes frères étaient plus vieux, ils passaient pas mal de temps dehors, donc j’étais souvent seul chez moi à écouter de la musique dans le salon. Mon père écoutait de la musique classique, de la musique africaine, et ma mère était plus dans la pop, et la pop canadienne comme Shania Twain et Céline Dion.

Ça te fait quelque chose quand tu entends My Heart Will Go On ?
Oui. Ma mère l’aimait beaucoup. Ça l’impressionnait que je sache la jouer au piano ! (Rires)

Quand est-ce que tu as vraiment commencé à produire ? J’ai lu que tu as un passé de MC de grime ?
Le grime, c’était juste de la production, des beats ici où là. Je ne peux pas rapper. Mais j’ai un cousin MC de grime.

Sous ton pseudo Kid Nova, donc ? Je n’ai rien trouvé sur Internet.
Tout était sur mon MySpace, puis je l’ai changé en celui de Sampha. Certains morceaux créés à cette époque sont sur mon tout premier EP Sundanza, comme Arctic

Tu penses que tu serais là où tu es aujourd’hui si tu n’avais pas été proche de la scène grime de Londres à cette époque ?
Je serais carrément une autre personne, à 100%. Le grime était un gros truc à l’époque, ne serait-ce qu'en termes de musique électronique. Si l’on exclut les samples de piano, de flûte, de violons, c’était très éclectique, industriel, inventif, un peu bizarre… Ça sonnait vraiment futuriste à l’époque.

C’est comme ça que tu t’es rapproché de SBTRKT, Kwes, et ces personnes-là ?
En fait, j’ai fini par faire mon propre truc. Kwes, quand je l’ai trouvé sur MySpace, il a vraiment ouvert mes oreilles à de nouveaux genres de musiques, plus expérimentaux. Puis j’ai découvert Micachu, Ghostpoet, tous ces gens qui sont amis même si leurs musiques ne sont pas similaires, et c’est vraiment eux qui m’ont fait découvrir plein de nouvelles choses. Tout se passait sur Internet.

Comment est-ce que tu vis le fait de devoir parler de sujets si personnels comme le décès de ta mère, un sujet presque central de Process, en interview, ou à de parfaits inconnus ?
Ça va - parfois ça peut être intense si c’est le seul sujet dont je dois parler. Ce n’est pas quelque chose que j’ai vraiment appréhendé quand j’écrivais Process. Parce que la façon dont je compose, c’est beaucoup de temps à penser à autre chose, notamment la production. Comment ça va sonner, est-ce que c’est le bon accord, quel va être le thème du morceau... Puis viennent les paroles. C’est bizarre qu’on me parle surtout de ce que j’aborde dans les chansons et pas nécessairement de la production. Mais ça me va, je comprends que les gens soient liés à la voix, aux paroles, à l’histoire, aux ambiances…

Justement, tu batailles pour être considéré comme un producteur et non pas seulement comme un chanteur. Si l’on pense à tes featurings, où tu fais souvent les voix, n’y avait-il pas un risque, à un moment donné, que tu ne sois invité sur un morceau que pour être le chanteur soprano ?
À un moment, je me suis dit qu’il fallait peut-être ralentir les featurings de voix. Après, il n’y a pas tant de morceaux que ça où je n’ai fait que les voix, sans aucune production. Mais si je le voulais vraiment, je pourrais plus me produire en tant que producteur. J’utiliserais peut-être un autre nom. J’ai réalisé que quand tu fais de la musique pour toi-même, pour ton plaisir, tu n’es pas obligé d’être crédité comme auteur. D’ailleurs, j’ai peut-être produit des morceaux qui sont en ligne en ce moment - et personne ne le saurait... (Rires)

Et sachant que tu es un mec plutôt timide, à quel point est-ce difficile pour toi de chanter à cœur ouvert chaque semaine devant des milliers de personnes ?
Parfois, être sur scène peut être difficile, mais c’est ce que j’aime. Chanter une chanson, c’est la partie facile. C’est plus le passage entre les morceaux qui est compliqué, où le public veut parfois que je parle du contenu. Ma voix a aussi un certain tempérament. Je ne suis pas un chanteur hyper-technique de base. Je dois prendre un bon moment pour m’échauffer. Puis je suis très conscient qu’elle a des imperfections. On me le dit souvent, et c’est vrai, je l’entends aussi. (Rires) C’est ça mes inhibitions, là où je doute de moi sur scène.

Donc pendant l’écriture de Process, tu ne pensais pas au fait que tu allais devoir les chanter devant des inconnus ?
Non. Je préfère chanter des choses que je ressens vraiment, je veux être capable de me donner en spectacle, et que ça soit une expérience authentique. Je veux donner ce genre d’émotions en live, autant que je le fais dans la version studio.

En parlant d’émotions, tu as vu cette vidéo où un homme est en train de conduire en écoutant (No One Knows Me) Like The Piano, et essaye de ne pas pleurer ?
Oui, carrément ! (Rires)

C’est quelque chose que tu voulais atteindre : faire pleurer les gens au volant ?
J’entends souvent des personnes me dire qu’elles ont pleuré, ou qu’elles étaient au bord des larmes. Mais moi, non, ce n’est pas mon but. J’ai personnellement eu quelques moments - assez peu, en fait - où des morceaux m’ont fait pleurer. Je sais à quel point c’est intense, et ce que ça veut dire pour moi ; je sais ce que c’est que d’essayer de l’expliquer aux autres personnes genre «wow j’ai entendu ce morceau, il m’a donné envie de pleurer.»

Tu as des disques en tête qui t’ont mis la larme à l’œil ?
Il y a ce morceau de SBTRKT, IMO, sur son EP Transitions. Son frère est décédé assez récemment, et même dans ce morceau sans paroles, j’ai pu entendre la phase qu’il traversait à ce moment. C’est quelque chose qu’on peut aussi retrouver dans ma musique : on n’a pas nécessairement besoin de chanter quelque chose d’évident pour ressentir quelque chose de fort. Mais oui, ce morceau m’a mis les larmes aux yeux. Donc quand ça arrive à d’autres gens quand ils écoutent ma musique, c’est fort, même si ce n’est pas mon intention première.

Est-ce que tu veux que les gens s’identifient à ton histoire ?
Oui, je pense que quand tu fais de la musique, c’est ce que tu souhaites accomplir. La première chose, c’est de te faire ressentir quelque chose. C’est pour ça que tu fais de la musique, sinon je n’en vois pas l’intérêt. La musique change ton tempérament, la façon dont tu te sens ; qu'elle t’émeuve ou te donne envie de bouger, elle te fait ressentir quelque chose.

Beaucoup de gens t’ont connu grâce aux collaborations que tu as faites par le passé (SBTRKT, Kanye West, Solange, Drake, Frank Ocean, etc.), mais aucune n’apparaît sur cet album. Est-ce que tu composes un morceau de la même façon s’il est pour toi ou pour quelqu’un d‘autre ?
Ça dépend pas mal. Quand je travaille sur mes morceaux, j’ai tout le temps que je veux pour y penser. Et je mets beaucoup de temps avant d’aimer quelque chose, donc je peux prendre plusieurs heures avant de trouver quelque chose qui vaille la peine d’être continué. Avec d’autres personnes, les choses peuvent être précipitées. Parfois non - ça peut être la même chose que si j’étais seul, mais généralement, ça arrive de manière assez rapide. Et puis vu que ce n’est pas mon morceau, il y a aussi un élément de compromis. J’aime écrire pour d’autres personnes, donc ça ne me dérange pas d’en faire. Je le vois comme un service, où il ne faut pas que ton ego prenne trop de place. Après, je ne fais jamais de choses que je n’ai pas envie de faire, mais il y a carrément des morceaux où je dirais «hm, je ferais peut-être ça d’une autre façon». Les gens veulent que tu aies une opinion, ils veulent entendre ce que tu as à dire. Et pas seulement vocalement parlant. C’est aussi ce que j’ai voulu faire avec cet album : montrer aux gens que je ne suis pas qu’un chanteur. 

Kanye West est crédité en tant qu’auteur dans l’album, c’est pour Timmy’s Prayer ? Qu’est-ce qu’il a fait exactement dessus ?
Il a co-écrit le morceau, oui. Quand je bossais avec lui sur Saint Pablo, j’avais créé un beat, et on a commencé à freestyler dessus. Un ou deux ans après, je bossais sur mon propre album. J’écoutais les prises qu’on avait faites, il a dit quelques phrases, j’avais dit quelques phrases, et elles sont devenues d’une certaine façon la base du morceau.

Comment c’était de bosser avec lui ?
C’était cool. Freestyler avec Kanye West sur une de mes productions, c’était… (il marque une pause, ndlr) plutôt bizarre, mais cool. Parce que je suis un grand fan depuis College Dropout, genre obsédé par cet album. Et puis j’aime l’homme aussi. Bien qu’il soit hyper-confiant, je l’ai trouvé très vulnérable, et on a abordé des sujets dont on n’a pas l’habitude de le voir parler. La façon dont il évoquait sa famille… Ça a vraiment été une inspiration pour moi.

Est-ce que le fait de le rencontrer a cassé le mythe ?
Ça casse toujours le mythe ! En ce moment, je réalise que la plupart des gens sont surtout des mediums, qui font passer des idées. Je ne suis pas du genre à idéaliser les gens derrière ces idées. Certaines personnes ont fait des choses horribles, sont parfois parties complètement en roue libre, mais ça ne devrait pas te détourner de ce que tu as aimé chez eux à l’origine.

Je t’ai vu en live quand tu as joué au Café de la Danse. À un moment, je me suis dit «merde, il va commencer à rapper». Finalement, non. Mais tu n’en as pas envie parfois ?
Si ! J’aime rapper, freestyler, mais juste pour déconner. Autant, ma musique peut être sérieuse, autant je peux être très stupide en freestylant avec mes amis. C’est aussi comme ça que j’écris mes paroles. Il faut peut-être corriger une fin de phrase ici ou là, mais la plupart d'entre elles sort naturellement. Même sur Saint Pablo, j’ai dû seulement changer une phrase, le reste, c’est du freestyle en une prise. Et quand je le fais, on me dit souvent «je n’ai pas compris ce que tu as dit», parce que le freestyle c’est souvent des mots en «hmmmm…»... (Rires)

Donc tu n’écris rien ?
Si, quand même. C’est un mélange des deux. Tout ne sort pas de nulle part.

Avant de faire cette interview, j’ai réécouté tes deux EP Sundanza et Dual, et j’ai eu l’impression que Process en était une synthèse : Sundanza est assez opaque, Dual est plus épuré. Est-ce que c’était une évolution naturelle, quelque chose que tu voulais ou c’est moi qui me fais des idées ?
Je pense qu’il y a un peu des deux. Je n’y ai pas vraiment pensé comme un son que j’avais déjà fait avant. Je voulais surtout partager différents aspects de moi, de ma vie. Kora Sings par exemple, c’est une chanson que j’ai faite assez tard dans le processus de composition de l’album. Je voulais faire quelque chose de plus orange, de plus coloré. Je vois les choses de cette façon. Pour Sundanza, c’était assez naïf, saturé en couleurs. Process, en comparaison, était plus simple, avec moins de contrastes.

Tu es sur Young Turks depuis tes débuts, et de l’extérieur, on dirait qu’ils savent comment développer le potentiel de leurs artistes au maximum (SBTRKT, FKA Twigs, The XX, etc). Est-ce qu’ils t’ont aidé à te développer en tant qu’artiste ?
Oui, carrément. Qui je suis, ce que je suis, tous les aspects de ma vie sont liés à eux. Et évidemment, ils ont eu une influence sur ma musique, parce que j’ai sorti mes disques chez eux, mais surtout parce qu’ils m’ont donné de l’espace pour faire mes trucs. Ils sont intelligents, ils ont des points de vues intéressants sur beaucoup de sujets que ce soit sur l’art, la musique… Ce sont vraiment des gens sympas avec qui bosser, parler, et dans un sens, je les vois aussi comme des artistes à leur façon.

Tu as vécu le Brexit, et dans une moindre mesure la fermeture de Fabric - où pour ces deux événements, beaucoup d’artistes ont fait entendre leur voix -, tu as aussi bossé sur Don’t Touch My Hair de Solange… Tu penses que la musique doit être politique ?
Non, ça ne doit pas être politique. La musique est puissante, et c’est courageux de la part des gens d’utiliser l’art comme une façon d’exprimer leurs sentiments ou de faire des déclarations politiques. Je pense que c’est important que les gens le fassent, et j’ai un profond respect pour eux.

C’est quelque chose que tu ferais naturellement si ça ne tenait qu’à toi ?
Non, pas naturellement. Ce n’est pas vraiment ma personnalité. C’est difficile, j’ai besoin d’intérioriser les choses. De là où j’ai grandi, c’était compliqué pour moi de me sentir connecté à tout ce qui se passait. Surtout pendant cet album, vu que je traversais beaucoup de choses personnelles. La raison pour laquelle j’ai appelé cet album Process, c’est que je pense qu’il est important de mettre des mots sur les choses, sans que ça soit parfait. Beaucoup de politiques sont très abstraits, les gens ne savent pas vraiment ce qu’ils disent. C’est une bonne chose de parler de ce qu’on a en nous, pour créer des dialogues et se comprendre un peu mieux.

Est-ce que tu retourneras en hibernation après toute la tournée, la promo, etc. ?
Oui. À 100%. Je pense que c’est la chose que je ne veux pas perdre. Sortir un disque, c’est sentir une explosion d’émotions qui draine ton énergie. J’ai parfois peur, genre «est-ce que je vais pouvoir refaire de la musique normalement ?». (Rires)

++ Retrouvez Sampha sur Facebook, Twitter, Instagram, et en concert (complet) à La Cigale à Paris le 11 mars.
++ Son premier album, Process, est disponible ici et en écoute sur Spotify et Deezer.