Comment ça va ? 
Pierre Jacquemain :
Très bien. Je me sens libre. J'ai pris la rédaction en chef d'une revue. J'ai passé beaucoup de temps à bosser pour des élus. Et la dernière période n'a pas été la plus heureuse de ma vie. J'ai l'impression de recommencer à m'aérer et me nourrir l'esprit. Quand mon départ du ministère fuite dans le Canard Enchaîné, toute la presse m'appelle, mais je refuse de parler. Et puis je me suis fait avoir comme un bleu par un journaliste de L'Humanité avec qui j'avais dealé un off. Quand l'article paraît, un lundi matin, je me réveille avec le portable rempli de messages agressifs de journalistes qui ne comprenaient pas pourquoi j'avais refusé de leur parler. Le journaliste de L'Huma, lui, a nié avoir trahi notre accord. Mais bon, c'est aussi ce qui a permis mon livre, donc...

Dans quelle revue travailles-tu ? 
Regards. Une vieille revue communiste créée en 1932. La première revue à avoir parié sur le photojournalisme, bien avant Paris Match. Depuis, la revue a repris son indépendance, même si son parti pris de «gauche radicale post-capitaliste» est très assumé. On traite l'actualité sous un angle culturel. 

Tu dis que tu te nourris l'esprit à nouveau ? 
Oui ; il y a un côté hors-sol dans les ministères. J'écrivais les discours de la ministre, donc j'avais besoin, pour les nourrir, d'aller rencontrer des conseillers Pôle Emploi, de rencontrer des chômeurs, d'aller parler à des associations... Mais compte tenu des obligations du ministère, je n'ai eu que très peu l'occasion d'aller sur le terrain. C'est souvent la même chose pour les élus. Et puis, concernant peut-être les chauffeurs, les officiers de sécurité, les collaborateurs et les avantages, ça monte à la tête. C'est vrai qu'on bosse énormément dans un ministère. On n'a plus le temps de se nourrir intellectuellement. De lire un livre. À commencer par les politiques, qui ont arrêté de penser. Ils sont pris dans un quotidien et je les soupçonne pour beaucoup d'entre eux d'avoir un mépris de l'intellectuel. Et les intellectuels ont toujours peur d'être récupérés et sont dans la méfiance. Il faut que ces deux mondes se parlent à nouveau. C'est ce qu'on essaie de faire à Regards. Il faut faire émerger des idées nouvelles. 

Comment faire pour que les politiques reprennent pied dans la réalité ? 
Il n'y a pas de petites mesures. Il faut changer radicalement les règles du jeu, dont changer la République. Tant qu'on ne s'étonne plus qu'il n'y a pas de boulangers ou de caissières de supermarché au parlement, on ne changera rien. Les Français sont les meilleurs experts de leur quotidien, ils doivent reprendre le pouvoir. On peut avoir recours au tirage au sort, aux assemblées constituantes...

Les gens râlent, mais c'est le principe de la démocratie : on a les élus qu'on mérite. Après tout, Balkany est toujours réélu. 
Je crois principalement que l'électorat populaire s'est réfugié dans l'abstention. Ceux qui votent sont souvent les acteurs du système. Mais ça bouge. En Roumanie, par exemple, il y a des mobilisations gigantesques. En France, ça commence aussi. Les propositions de changement commencent à arriver. Et puis, la peur du FN joue aussi. 

Tu as subi des pressions à la sortie du livre ? 
Surtout au moment de quitter le ministère. Des textos, des mails des proches d'El Khomri. Mais étonnamment, jamais de l'Élysée ou de Matignon. Après, j'ai eu des échos. Visiblement, certains ont essayé de s'intéresser à ma vie privée. Ils pensaient pouvoir trouver quelque chose pour l'utiliser contre moi. On m'a mis parfois des bâtons dans les roues dans mes démarches administratives. 

Qu'on nomme la loi Travail "loi El Khomri", c'est un peu dur pour elle, non ? 
Le pire, c'est qu'elle le revendique ! Elle est nommée en septembre 2015, elle commence les concertations avec les salariés ; début février, le texte de la loi Travail arrive sur son bureau, sans tenir compte de ses concertations, et le Premier ministre lui demande de défendre le texte dès le lendemain. C'est là que je décide de partir. Myriam, non. Il y avait la jurisprudence Taubira avec la déchéance de nationalité. Je lui ai dit «tu n'as pas l'envergure de Taubira, mais si tu démissionnes, tu pars la tête haute et tu seras celle qui aura permis à Hollande de ne pas faire cette loi qui a fracturé le quinquennat.» D'ailleurs, elle m'a dit avoir un temps pensé à démissionner. Elle a fait un choix personnel. 

Tu penses que François Rebsamen a quitté le ministère pour éviter de se retrouver dans cette situation ? 
C'est mon sentiment, oui. J'en ai parlé avec lui et il conteste cette lecture. 

Tu as écrit Ils ont tué la gauche, mais tu n'as pas l'impression que les primaires marquent la renaissance de la gauche ? Celle perdue depuis 1983.
Les primaires sont un piège, mais je me réjouis de voir que la gauche représente près d'un tiers des électeurs français, devant le FN. Le retour des thèmes de gauche dans le débat public fait vraiment plaisir. Mais il va y avoir un gros travail de recomposition après les échéances à venir. Un PS avec des personnalités et des politiques aussi différents que Hamon et Valls, ce n'est plus possible. ilsonttue

Depuis des années, les politiques étaient de plus en plus centristes. Et puis, en donnant la parole aux électeurs, la droite se retrouve vraiment à droite et la gauche vraiment à gauche.
C'était mon analyse au début. Sauf que l'on s’aperçoit que Macron cristallise pas mal d'attention aujourd'hui. Et puis, les perdants ne jouent pas le jeu. À droite, on voit les casseroles qui dégringolent sur Fillon. Et à gauche, je m'interroge : ils sont où Valls, Pinel, Bennahmias... ? De toute façon, je ne pense pas que le PS laissera Hamon appliquer son programme. 

Hollande soutiendrait Macron ? 
Ça me paraîtrait plus logique. Ils ont le même parcours, le même profil. Ce sont des gestionnaires. Leur objectif : baisser la dette, supprimer des effectifs, mener des politiques d'austérité. Ça ne fait pas un projet politique. Mais la vérité, c'est qu'ils ont tous en tête une obsession : sauver le PS. 

Macron vient d'avoir le ralliement de François de Rugy, candidat à la primaire de gauche. 
Ah ! Le candidat d'En Marche Arrière ? Il est un boulet pour Macron ! Le mec a quand même passé la campagne des primaires à taper sur Mélenchon et Macron parce qu'ils ne participaient pas au processus de la Belle Alliance Populaire. Et il est le premier aujourd'hui à s'extraire des règles de cette primaire en ne soutenant pas le vainqueur, Hamon, comme il s'y était engagé. Il va là ou le vent sondagier le mène. Il dit vouloir faire de la politique autrement ? C'est ridicule et pathétique. Il n'a plus aucune crédibilité.

Dans ton livre, tu évoques cette élue qui te demande ce qu'elle doit penser de la prostitution. C'est assez effrayant. 
On ne peut pas avoir un avis éclairé sur tout. Mais quand on fait de la politique, on doit avoir un minimum de convictions. En l’occurrence, la députée m'avait dit qu'elle ne savait pas quoi répondre à la question de la prostitution. Qu'elle n'avait pas d'avis parce qu'elle n'avait pas bossé le sujet. Je trouve ça ahurissant. Quand on fait de la politique, notamment à gauche, on a un idéal, un cap, un rêve : celui de l'émancipation, de la liberté, de l'égalité, de la justice, de la redistribution. Elles sont là, les réponses à toutes nos questions. En fait, les élections, c'est un casting. Parce que ceux qui gouvernent, ce sont les gens de l'ombre. Comme pour Myriam El Khomri. Le véritable ministre du Travail, c'était son directeur de cabinet. Mais la vraie question à se poser, c'est pourquoi on fait de la politique. Pour soi ou pour les autres ? 

L'idéologie, c'est de la philosophie. On devrait peut-être offrir des livres aux élus. 
Il y a en ce moment des ministres en exercice qui ne prennent même pas le temps de lire la presse. Ils arrivent le matin et demandent à leurs collaborateurs «alors, qu'est-ce qu'on dit sur moi aujourd'hui ?». Je l'ai vécu. Il faut leur donner des livres et supprimer quelques technocrates dans leur entourage.

L'affaire Pénélope Fillon, ça te surprend ? 
On parle d'un monde que 80 % des personnes ne soupçonnent pas. Je trouve ça lamentable qu'il s'accroche et mette sa famille politique en danger. C'est dangereux pour la démocratie d'avoir une droite aussi fragilisée. Fillon a reconnu ne pas avoir évolué aussi vite que l'opinion publique sur ces questions éthiques. C'est donc qu'il est hors-jeu, qu'il n'est pas qualifié pour représenter les Français. De la même manière, El Khomri et Valls ont suffisamment fait de mal à la gauche. D’ailleurs El Khomri, Valls, Le Roux et les autres devraient avoir le courage politique et la décence de renoncer à leurs investitures aux législatives. Ils ne sont pas en capacité de rassembler la gauche.

Fillon s'en est pris à la presse. Elle fait son travail selon toi ? 
Pour moi, c'est le journalisme d'opinion qui redonnera de la légitimité à la presse. Mais quand les politiques de toute part mettent en cause le travail des journalistes, je trouve cela extrêmement inquiétant. Quand Laurence Haïm rejoint Macron, je ne pense pas qu'elle le fasse du jour au lendemain. On peut se demander si elle n'a pas travaillé pour lui aux États-Unis lorsqu'elle était encore journaliste. Elle n'y est peut-être pas pour rien si Macron a pu rencontrer les plus grands acteurs de l'économie américaine. On aurait aimé savoir ce que pensait Robert Ménard lorsqu'il était journaliste... Quand vous avez tous les matins Dominique Seux, sur une antenne de service public, qui nous explique qu'il faut faire des économies, réduire les dépenses, etc., il fait de la politique. Non seulement il ne l'assume pas, mais en plus, il ne diversifie pas la parole éditoriale. Cette hypocrisie n'est plus possible ! On doit savoir d'où parlent les journalistes, et pour qui

En bossant dans les ministères, est-ce que tu as rencontré les Illuminati ou les Reptiliens ? 
Non. Mais ce qui est bien réel, ce sont les lobbies financiers qui rôdent dans les couloirs du pouvoir et influencent le politique. La loi Travail, par exemple. Pendant que Myriam reçoit les salariés, son directeur de cabinet est à Matignon avec le Medef, les grands patrons du CAC 40, et ils écrivent la vraie loi Travail. 

Merci de ton temps, mais on ne sait pas plus pour qui voter...
À gauche toute, avec une majorité de rupture. En ce moment, je suis en train de me battre pour qu'il y ait un débat public entre Jadot, Mélenchon et Hamon. Je les ai eus au téléphone et ils m'ont donné leur accord de principe. 

++ Retrouvez Pierre Jacquemain sur Twitter, et dans les lignes de Regards.
++ Paru aux éditions Fayard, son livre Ils ont tué la gauche est disponible ici.