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Il s’est écoulé six ans depuis votre précédent film Beginners, qui était lui-même sorti six ans après le précédent, Âge Difficile Obscur. Qu’est-ce qui vous prend autant de temps ?
Mike Mills : Ce n’est pas une volonté de ma part ; je commence chaque film dès que le précédent est terminé. L’écriture de Beginners a duré un an et demi, mais c’était pendant la crise financière de 2008 et mon premier film n’avait pas très bien marché, donc j’ai mis beaucoup de temps à le financer et à trouver des acteurs. C’était différent pour 20th Century Women : j’ai eu les financements très vite mais l’écriture du scénario m’a pris près de trois ans. En ajoutant le tournage, le montage, la post-production, les années passent vite. Cela dit, faire un film est une telle aventure et un tel privilège qu’il n’y a pas de raison de se presser.

Pourquoi l’écriture de 20th Century Women a-t-elle duré plus longtemps ?
La première raison c’est qu’à cette période, j’ai eu mon premier enfant, ce qui m’a beaucoup ralenti ; mais le sujet était également plus difficile. Le film parle de mon enfance dans les années 1970 et de ma mère, et j’ai eu plus de mal à écrire sur elle que sur mon père comme je l’avais fait dans Beginners. Le fait d’avoir plusieurs personnages principaux également est assez difficile à gérer, et je ne suis pas un si bon scénariste que ça ! Je ne suis pas un athlète de l’écriture, je ne tiens pas à obéir aux règles de la dramaturgie traditionnelle donc j’ai ma méthode personnelle, et c’est un long processus.

Outre votre mère, est-ce que d’autres personnages réels vous ont inspiré pour ce film ?
Oui, le personnage de Greta Gerwig est basée sur ma soeur et celui de Elle Fanning est inspirée de filles que j’ai connues quand j’avais l’âge du petit garçon qui joue le rôle principal. J’ai également parlé à beaucoup de filles de cet âge pour avoir des détails sur leur vie. Quand Elle Fanning parle de ses premières règles ou de ses premières expériences sexuelles, ce sont des citations directes des propos que j’ai recueillis.

Comment avez-vous choisi vos actrices principales ? Ressemblent-elles aux personnes réelles qui vous ont inspiré ?
Non, c’est plus une correspondance dans l’âme, dans l’esprit. Greta Gerwig est une vraie artiste ; au-delà de son travail d’actrice, elle est aussi scénariste et réalisatrice donc elle crée des choses, ce qui correspond à son personnage dans le film. Et je pouvais parfaitement l’imaginer écouter The Raincoats et Siouxsie and the Banshees. Il y a beaucoup d’actrices qui n’auraient pas convenu pour ce rôle. L’âge était également très important. Souvent, quand vous faites un film, on vous dit «elle a 35 ans mais elle peut tout à fait jouer une fille de 25 ans», et à mon avis c’est une mauvais idée. Quant à Annette Bening, ce genre d’actrice ne fait pas d’essais - vous devez juste deviner si c’est la bonne personne ou pas, vous faites un dîner avec elle puis vous vous décidez, c’est un peu comme du dating. Vous devez suivre votre intuition et décider si l’âme de cette personne correspond à celle de votre personnage. C’est un processus assez magique.

Est-ce que cela explique le fait que vous n’ayez jamais tourné deux fois avec le même acteur ou la même actrice ?
J’ai adoré tourner avec Tilda Swinton, Keanu Reeves ou Ewan McGregor. D’ailleurs, Ewan a failli jouer le rôle du personnage de Billy Crudup dans 20th Century Women mais il n’a pas pu pour des raisons de planning. Donc ce n’est pas vraiment une question de philosophie, mais il est vrai que Tilda Swinton n’aurait pas pu jouer le personnage d’Annette Bening ; elle a le bon âge mais elle n’a pas l’âme qui correspond au personnage.

Il y a trois personnages féminins très importants dans le film. En tant qu’homme, était-ce difficile d’écrire ces rôles ?
Oui et non ; j’ai grandi avec une mère et des soeurs avec de fortes personnalités et je me suis fortement inspiré d’elles, donc j’ai presque eu plus de mal à écrire les rôles masculins. Évidemment, je ne suis pas une femme et je dois prendre en compte mes limitations quand j’écris un rôle féminin. Le film est raconté du point de vue du personnage du fils, qui apprend le monde à travers les femmes, et je raconte les événements en m’efforçant de montrer que son point de vue n’est pas forcément la vérité.

20th Century Woman 1

Ce personnage de petit garçon s’intéresse beaucoup au féminisme et on le voit lire dans le film plusieurs livres sur le sujet. Est-ce que comme lui, vous avez découvert cette littérature à cette époque ?
Pas vraiment, je connaissais des livres comme Our Bodies, Ourselves ou The Joy of Sex de Alex Comfort, auquel je faisais référence dans mon précédent film Beginners. Ce genre de sujet était dans l’air dans les années 1970 et cela m’a influencé, mais cette partie du personnage n’est pas vraiment moi, c’est quelque chose qui m’est venu pendant l’écriture du scénario. Des jeunes spectateurs m’ont dit «ils lisent vraiment beaucoup de livres dans le film !». Mais à cette époque, il n’y avait pas internet ! Quelqu’un vous donnait un livre ou un disque, c’était comme ça qu’on apprenait la vie. J’aimais bien l’idée de mettre en avant la physicalité de la transmission du savoir.

Êtes-vous nostalgique de cette époque ?
Il y a des bonnes et des mauvaises choses dans les années 70. Je crois qu’on ne se rend pas bien compte à quel point nous avons changé avec internet et le numérique. La vie pré-internet était très ennuyeuse mais je trouve que c’était positif : il y avait de l’espace, apprendre des choses était plus difficile d’accès. Je pense qu’on est un peu blasé maintenant. Cela dit, il y avait aussi des choses horribles dans les années 70 : il y avait plus d’agressions sexuelles, plus d’alcoolisme, beaucoup de choses ont progressé... donc non, je ne suis pas nostalgique.

Si l'on compare vos trois films, on se rend compte que vous avez de plus en plus d’ambition sur le plan formel. Âge Difficile Obscur était très linéaire, Beginners mêlait deux récits alternés se déroulant à deux époques différentes et proposait quelques séquences plus visuelles, ce que l’on retrouve dans 20th Century Women qui, en plus, alterne les narrateurs et fait des sauts dans le temps. Est-ce que c’est une volonté d’explorer de nouvelles pistes narratives à chaque nouveau film ?
Oui, je crois que depuis mon deuxième film, je me rends compte que le temps émotionnel n’est pas vraiment linéaire. J’ai fait une école d’art où j’ai appris à m’intéresser à un sujet en le traitant de différents points de vue, en utilisant plusieurs supports, en mélangeant les formes. Quand on vieillit, on devient plus confiant, et mes deux derniers films correspondent mieux à la manière dont je pense naturellement. Dans le premier film, j’essayais juste de faire un film et j’étais un peu plus enclin à respecter les règles. Je pense que le cinéma, comparé aux autres formes d’art, est bizarrement peu innovant. Je fais des choses que Godard faisait déjà dans les années 60, et je trouve étrange que plus de cinquante ans plus tard, ce genre de choses ne se pratique pas plus, notamment aux États-Unis.

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Si l'on compare une nouvelle fois 20th Century Women à vos précédents films, il semble que celui-ci touche à quelque chose de plus universel : le fait de s’inscrire dans une époque et d’évoquer la culture populaire de cette époque, de développer plusieurs personnages, à des âges différents. Est-ce une volonté de rendre votre cinéma moins autobiographique ?
Je crois que parler de choses autobiographiques et parler de choses très concrètes est universel. Par exemple, L’insoutenable légèreté de l’être de Kundera raconte quelque chose de très spécifique et de très localisé mais le Californien que je suis adore ce livre, donc je ne crois pas à une déconnexion entre le fait d’écrire à propos de ses expériences professionnelles et écrire quelque chose d’universel. D’ailleurs, je pense que Beginners est peut-être le plus universel de mes films : il parle de la mort, du fait d’avoir une sexualité que la société interdit, de l’amour en général. On peut considérer que c’est universel.

Dans 20th Century Women, vous faites l’éloge de la culture punk, or vos films semblent formellement à l’opposé du punk : vous pratiquez un cinéma très léché, très précis, très maîtrisé. Qu’est-ce qu’il reste de l’esprit punk dans vos films ?
Je pense que la manière dont mes films sont construits, le fait de mélanger du documentaire, de la fiction, des photos ou encore des images que je n’ai pas tournées est quelque chose de punk. Je récuse le pouvoir supposé du cinéma traditionnel, je ne veux pas suivre ses règles, rien ne m’y oblige. J’essaie de m’opposer à l’idée de "bon cinéma". Pour moi, Godard est un vrai punk et mes films sont très influencés par lui. Personnellement, je considère le punk comme une tentative d’essayer de trouver ce qu’on est réellement, pas seulement ce que la société ou la famille veut que l’on soit. Ce film représente vraiment cela et c’est pour moi l’aspect le plus important du punk.

Dans le film, vous opposez deux versants de la musique punk : le punk hardcore façon Black Flag et le punk plus élégant façon Talking Heads. De quel clan vous sentez-vous le plus proche ?
Je suis clairement du côté des Talking Heads. Je me suis fait casser la gueule et traiter de pédé d’artiste à cause d’un T-shirt des Talking Heads ! Cela dit, la musique de Black Flag était extraordinairement brutale et primitive, mais de manière très puissante et très intéressante. C’était vraiment quelque chose de nouveau. Mais effectivement, je préfère des groupes plus créatifs comme The Clash ou Talking Heads.

La psychothérapie est un élément récurrent dans vos films. Dans Âge Difficile Obscur, le personnage principal a affaire à un psychologue scolaire ; dans Beginners, Ewan McGregor se déguise en Freud pour une soirée costumée, et dans 20th Century Women, la mère d'Elle Fanning est psychologue. C’est un domaine qui vous intéresse particulièrement ?
Je vois des psychologues depuis l’âge de 21 ans et c’est encore le cas aujourd’hui. Le fait de trouver qui on est vraiment et de dérouler l’histoire de comment on est devenu qui on est, c’est le sujet de tous mes films. J’ai eu la chance d’être né en 1966 et de grandir dans un monde où la psychothérapie est quelque chose de commun ; mes parents n’ont pas eu droit à cela. Il y a un avant et après la psychothérapie, comme il y a un avant et après les ordinateurs.

Dans le film, il y a plusieurs références cinématographiques, notamment un passage de Koyaanisqatsi, un film expérimental culte des années 1980, très ambitieux formellement. Est-ce que ce film a une résonance particulière pour vous ?
Koyaanisqatsi a été tourné à la fin des années 70 et explique parfaitement cette époque. Le titre signifie «la vie déstabilisée» et à cette époque, on pensait vraiment que la communication de masse, la vie urbaine, l’industrialisation étaient en train de créer un monde incontrôlable, ce qui est l’un des thèmes de mon film. J’ai aussi essayé d'incorporer un extrait de The Decline of Western Civilization de Penelope Spheeris, un excellent documentaire punk, mais je n’ai pas pu en obtenir les droits. Ça m’intéressait d’utiliser ce genre d’artefacts culturels comme fragments du portrait que je faisais de ces gens - c’est aussi pour cela que je cite plusieurs livres dans le film.

Quelles sont vos influences cinématographiques en général ?
Mes références sont essentiellement des films assez anciens, ceux que j’ai découverts en école d’art autour de mes vingt ans et qui m’influencent toujours aujourd’hui. Il y a Huit et demi, Amarcord et La Dolce Vita de Fellini, Une femme est une femme, One + One et Deux ou trois choses que je sais d’elle de Godard, Tirez sur le pianiste de Truffaut, La guerre est finie et Hiroshima mon amour de Resnais...

Pas de films américains ? Est-ce que vous vous sentez proche de quelqu’un comme Wes Anderson par exemple ?
Non, c’est un vrai auteur mais je ne me reconnais pas du tout dans ses films.

Il n’est pas assez punk ?
Disons que la caractérisation de ses personnages me paraît un peu enfantine.

Dans un registre moins enfantin, que pensez-vous de Gregg Araki ?
J’aime Gregg, c’est un mec super, j’aime ses films mais c’est encore quelque chose de différent. Les films dont je vous parlais sont vraiment ceux qui m’inspirent.

Qu’est-ce qui vous inspire particulièrement chez Fellini ?
Dans Amarcord qui est le portrait d’un groupe de gens, j’aime beaucoup cette structure avec plusieurs narrateurs. J’aime le mouvement des films de Fellini, que ce soit les mouvements de caméra ou le fait de ne pas suivre les structures traditionnelles du récit. Dans Huit et demi, vous arrivez dans une scène et vous vous demandez : «qu’est-ce que je fais ici ? Comment suis-je arrivé là ?». J’essaie de reproduire ça dans mes films.

Vous avez tourné beaucoup de clips musicaux au début de votre carrière. Diriez-vous que cette expérience apporte quelque chose à votre cinéma aujourd’hui ?
Oui. Ça a été mon école de cinéma. J’ai été dans un groupe de musique avant de faire quoi que ce soit de créatif et la musique est une sorte d’idéal pour moi, j’essaie de faire en sorte que mes films ressemblent à des chansons. Et j’aime voir des gens danser, j’aime l’influence que la musique a sur nous. 20th Century Women parle beaucoup de musique, les personnages parlent de musique, dansent... cela traite de l’impact de la musique sur les relations sociales.

Est-ce que vous pourriez refaire des clips aujourd’hui ?
À vrai dire, personne ne me l’a demandé. Mais l’industrie de la musique a beaucoup changé. A l’époque, je faisais des clips pour 75 000 $ et je n’étais pas obligé de filmer le groupe en train de jouer. Maintenant, les clips coûtent 500 000 $ mais vous devez filmer le groupe en train de jouer. Quand je réalise un clip, je veux faire un court-métrage, donc ça ne m’intéresse plus vraiment.

Pourtant, dans le clip que vous avez réalisé pour Party Hard de Pulp, vous avez clairement filmé un groupe en train de jouer, non ?
Pour Jarvis Cocker, je fais une exception ! Jarvis Cocker en train de jouer, c’est vraiment quelque chose à part.

Vous avez réalisé quelques clips pour le groupe Air. Sur leur album Talkie Walkie figure une chanson intitulée Mike Mills. Connaissez-vous l’histoire de cette chanson ?
Quand j’ai fait mon premier film, il était question qu’ils en fassent la musique. Ils étaient également en train de faire un album et de mon côté, j’ai mis des années à trouver des financements pour le film. Un jour, ils étaient à Los Angeles en train de mixer avec Nigel Godrich et je suis venu les voir ; sur l’ordinateur il y avait écrit "Mike Mills". Il s’agissait d’un morceau composé pour mon film qui s’est finalement retrouvé sur leur album. Je pense que dans leur esprit, il y avait quelque chose de drôle et de pervers à donner mon nom à ce morceau !

À la fin de tous vos films, on retrouve dans les remerciements le nom de Spike Jonze. Quelle est votre relation avec lui ?
Nous ne sommes pas si proches que ça mais j’ai pris l’habitude de lui demander conseil depuis l’époque de mes clips et de mes pubs. Il sait beaucoup de choses donc je sollicite régulièrement son aide, et pour chacun de mes films, il m’a aidé à répondre à des questions-clés.

À la toute fin du générique de 20th Century Women, il est inscrit un mystérieux message qui ressemble à des initiales (J.M. K.M. M.A. M.J. + H.M.) De quoi s’agit-il ?
Ce sont les initiales de ma mère, mes deux soeurs, ma femme et mon fils : toutes les personnes qui m’ont aidées à faire ce film.

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Connaissez-vous le sujet de votre prochain film ?
Non. Je suis foutu ! J’aime m’inspirer de ma vie, de quelque chose que je peux voir, que je connaisse. Je sens que si j’essaie d’expliquer au monde l’étrangeté de ce qu’était ma mère, cela me donne un travail et je comprends ce travail. Mais ça ne m’intéresse pas d’inventer quelque chose à partir de rien. Mon processus d’écriture est très particulier, donc je dois trouver un sujet sur lequel j’ai quelque chose à dire.

Vous êtes nommé aux Oscars dans la catégorie meilleur scénario original. C’est important pour vous d’être reconnu par vos pairs ?
Ça fait très plaisir. Je me sens très honoré mais c’est quelque chose de très singulier, c’est un jeu très étrange, "qui est nominé, qui ne l’est pas". Ce n’est pas nécessairement une indication du meilleur film ou des meilleures performances. Je suis ravi d’être nommé aux côtés de Yorgos Lanthimos (The Lobster) ou Barry Jenkins (Moonlight), de participer au repas des nommés. Ça fait plaisir d’être inclus dans ce monde, mais c’est très aléatoire. Par exemple, je regrette que Annette Bening ne soit pas nommée.

Avez-vous préparé votre discours ?
On m’a dit que ce n’était pas la peine de préparer un discours parce que je n’ai aucune chance de gagner ! (Ndlr : il avait raison.)

++ 20th Century Women, en salle demain 1er mars 2017.