Avec près de 51 000 followers et une biographie écrite par Jacques Lanctôt (Michelle Blanc, un genre à part, éditions Libre Expression, 2012), ex-membre du Front de Libération du Québec, pourquoi ne pas prendre la tête d'une association de défense des transsexuels ?
Michelle Blanc :
Parce qu'il n'y a pas de financement pour ce type de cause. Oui, il y en a pour les LGBT, mais surtout pour les L et les G. Attention, il y a une différence entre changer les lois et l'acceptation sociale ! Et puis, les trans ne sont pas très nombreux. J’ai même été tenté par la politique ! Après tout, avant ma transformation, j’étais moi-même très viril. Quoi de mieux pour affronter les autres députés ? Puis, finalement, j’ai aussi eu envie de gagner ma vie… (Rires) Ça ne m'empêche pas de me servir des réseaux sociaux comme d'un porte-voix. Exemple, en début d'année, avec une publicité pour une société immobilière qui évoquait les trans. Une sacrée avancée ! Sauf que c'était pour dire que si papa change de sexe, il va se séparer de maman et que l'on va être obligé de vendre la maison... À force de tweets, j'ai réussi à obtenir le retrait de la publicité et le fait que l'entreprise fasse un don à une association.

Quel est votre parcours ?
J'ai été élève au collège militaire de St-Jean (ndlr : l’équivalent de Saint-Cyr en France), joueur de football américain, videur dans des bars... puis j'ai décidé de passer de Michel Leblanc à Michelle Blanc à 45 ans, en passant par la chirurgie. Le grand public m’a découvert à la télévision dans l’émission Tout le monde en parle en 2008. Je venais d’être honorée par une revue marketing, et avait annoncé, 6 mois avant, mon changement de sexe.

Que s’est-il passé, lors de cette émission ?
J’ai blasphémé en expliquant pourquoi la présence du Parti Québécois sur Internet était nulle. Évidemment, l’aspect sensationnel a aussi attiré. C’est ce que je conseille aux jaloux : change de sexe, si tu veux avoir du succès ! (Rires) Blague à part, la réalité est forcément autre pour la majorité des trans, avec une perte presque systématique de leur travail à la suite de leur transformation. Moi, j’étais connue avant : j’ai écrit plusieurs livres et donné des conférences. Et puis je suis devenu un média à moi toute seule... Cela ne m’empêche pas, encore aujourd’hui, de devoir faire mon coming-out à chaque nouvelle rencontre.


Inquiétée par la loi de Trump, dont vous aviez préméditée l'élection ?
Donald Trump est un malade mental, on le voit bien. Mais au-delà de cette rumeur de loi discriminant les LGBT sous couvert de liberté de culte, cette poussée de la droite hostile m’inquiète. Chez vous, aussi ! Fillon, malgré ses déboires, c’était la droite religieuse très hostile aux LGBT. Même Le Pen a des fans au Canada... Voyez : le mépris et la hargne sont devenus mainstream. N’oublions pas que le Tea Party a commencé petit... avant de gouverner aujourd’hui. Alors, oui, je m’inquiète. Les trans vivent la même situation que les Noirs il y a 50 ans. Prenez le débat autour des toilettes : à la maison, est-ce que tu as un chiotte pour les hommes et un autre pour les femmes ? Non. Alors, pourquoi cette mixité est aussi difficile à obtenir dans les lieux publics ?

Le Québec a toujours eu une approche frileuse de l’immigration. N’est-ce pas une des premières raisons de cette poussée de populisme ?
Pas seulement, mais oui : 200 personnes ont franchi notre frontière depuis le début d’année. C’est insignifiant par rapport à vos chiffres, mais c’est toujours inhabituel pour nous ! Nous sommes tout de même la plus grande frontière du monde non protégée. Et la chasse menée par Trump n’arrange rien. Oui, notre pays est immense. Mais plus pragmatiquement, accueillir des réfugiés diminuerait mathématiquement la part de Québécois au sein du Canada. Le multiculturalisme peut donc remettre en cause notre minorité. Oui donc pour une immigration, mais francophone.

Vous suivez la politique française ?
Évidemment ! Les Français nous énervent, mais nous fascinent aussi. Et puis, nous avons moins de pluralité politique chez nous. J’ai rencontré Nicolas Sarkozy à Paris. J’ai été impressionné par son éloquence. Idem pour Bayrou. Vous avez un art du verbe plus étoffé ! Au Québec, le propos est plus populiste : «une ligne = une punchline». Vous êtes verbeux, certes, mais toujours avec cet amour de la confrontation. C’est en tout cas quelque chose de valorisé, alors que nous, nous n’aimons pas la chicane. On cherche le consensus. C’est pour ça que la lune de miel avec notre Premier ministre, Justin Trudeau, se termine. On ne peut pas soutenir à ce point le secteur économique tout en préservant l’écologie ! 

Et côté web, comme nous jugez-vous ?
Vous êtes en avance sur le commerce électronique et l’utilisation des réseaux dans la politique. En revanche, curieusement, alors que c’est un média censé aplanir les hiérarchies, vous restez encore pyramidaux dans vos rapports. Quant à votre capitulation linguistique face à la langue anglaise, c’est toujours aussi scandaleux de la part de la capitale de la francophonie ! 

Régulièrement menacée de mort, comment gérez-vous les haters ?
Je ne montre jamais ma maison et prends toujours mon lac sous le même angle. C’est de la mise en scène : 10 minutes offert sur 24h de vie, en laissant le pouvoir à la suggestion. Mais ce n’est pas l’anonymat qui a créé les haters ; le problème, ce sont les algorithmes qui renforcent l’entre-soi. La popularité prime sur la qualité. Les plateformes comme Facebook et Twitter polarisent les opinions. Je prends souvent cet exemple : si 500 000 personnes meurent sous les coups d’une machette, cette dernière doit-elle est considérée comme un arme de destruction massive ? Voire être responsable ? Bien sûr que non ! C’est l’utilisateur. Vous savez, quand j’étais étudiant, je rêvais, comme pour les océans, de créer un droit international du web en abolissant les eaux territoriales. J’y crois toujours.

++ Retrouvez Michelle Blanc sur son site et ses comptes Facebook et Twitter.

Crédit photo : Olivier Samson - Arcand OSA Images.