Tu viens de Manchester, une ville qui a un gros héritage musical. Tu en as souvent parlé en bien, mais est-ce que c’est pas un poids parfois ?
Natalie Findlay : Je ne sais pas. C’est une bonne chose de venir d’un endroit qui a un patrimoine musical si fort, mais en même temps, dès que tu sors, les gens ne jouent pas de nouveaux morceaux, juste les classiques de Manchester. Allez les gars quoi, jouez de nouveaux morceaux ! Tous les groupes qui en viennent ont tendance à avoir le même son, c’est toujours la même rengaine. Je ne vis même plus à Manchester, je suis à Londres depuis 5 ans donc je me suis sortie de cette scène.

Tu voulais te distancer, créer un autre son ?
Oui, carrément. Je pense que tout le monde devrait essayer de sonner «soi-même». En tout cas, ce n’était pas quelque chose de conscient. Mais finalement, c'est quoi l'opposé du son de Manchester ? La brit-pop ? Le flamenco ?

Tu cites aussi souvent Kanye West comme une grosse influence, ce qui peut surprendre. Qu’est-ce que tu aimes dans sa musique ?
Les samples, les productions, et la façon qu’il a de tout assembler. Je trouve que c’est vraiment créatif et différent de ce que font les artistes mainstream. Les groupes samplés sont très inhabituels et inattendus. Et puis, je ne sais pas, ça me fait rire. J’adore les scandales de célébrités folles, et lui, c’est le roi de tout ça. C’est juste un personnage qui est marrant à regarder.

Tu penses qu’il est sérieux quand il dit…
«I Am a God» ? (Rires)

Oui, ou qu’il se présente à l’élection présidentielle des États-Unis en 2020.
Je pense que tout est putain de possible maintenant. Après le Brexit, après Trump…

En parlant de Trump, tu as récemment eu un rêve bizarre avec lui. Tu t’en souviens ?
Oh ouais. C’était mon sugar daddy. Je fume pas mal de weed donc ça me fait rêver des trucs bizarres, et quand je me réveille, je me dis «what the fuck ?». Je devais l’embrasser en face de mes parents, il m’avait enfermée dans un château en France…

Sympa. Tu as commencé à jouer de la guitare à 15 ans, écrit des chansons à 16, et à 17, tu as rencontré pas mal de majors, Sony, Polydor, Universal, Virgin... Comment c’était d’avoir 17 ans, et de rencontrer ces vieux types du business, fumant leurs cigares, chaussures sur le bureau ?
C’était pas tellement des cigares - ils tapaient plutôt de la coke. Je sortais à peine du lycée, je n'avais même pas l'âge légal pour boire et ils ont mis des liasses de billets devant moi en me disant «on va te rendre célèbre, tu vas faire une tournée mondiale et les gens t’aimeront et aimeront ta musique !». Donc évidemment à 17 ans, je trouvais ça incroyable. Avec le recul, j’aurais dû être plus… J’étais tellement excitée, heureuse. Mais ce n’était pas réel, ce n’est pas parce que tu signes un contrat pour ton disque [chez Polydor, en l'occurence, ndlr] que tu vas avoir tout ça. Ils sont faux, ils te sourient tout le temps. Je ne parle même plus à ces mecs, ça a terminé tellement mal que je les ai mis en dette de 500 000£ ou quelque chose comme ça. J’avais enregistré une quinzaine de chansons, qu’ils n’avaient pas aimées, j’ai bossé avec des gens qu’ils voulaient que je rencontre, mais j'étais en désaccord avec ce qu'ils désiraient. Ça n’a simplement pas marché.

C’est pour ça que tu as quitté Polydor ?
Ouais, notre relation était baisée, je voulais quelque chose qu’ils pensaient ne pas être bon pour moi. Et l’argent coulait, coulait, coulait… Vers mes 20 ans, je me suis rendu compte que je n’avais même pas envie d’être sur ce label. Je n’aurai pas dû y rentrer dès le début, je n’avais pas de management où quoi que ce soit, je me suis juste lancée dedans. Puis j’ai été virée, je ne voulais même plus faire de musique, je me disais que l’industrie était corrompue, mauvaise, pétée, c’était une période assez sombre de ma vie. Rien n’était plus inspirant, je me disais que qu’importe ce que j’allais écrire, personne ne serait content et rien n’allait paraître. C’est particulièrement horrible, surtout quand tu rentres dans la vingtaine, et que tu découvres ce que tu veux réellement faire de ta vie. En fait, à 17 ans, il me manquait quelques années pour mûrir. 

Et à cette période, la question d’un label plus indé ne s’est pas posée ?
Quand je me suis faite virer de Polydor, personne ne voulait travailler avec moi, parce que… je me suis faite virer. On me disait : «tu es là depuis trop longtemps, tu as été virée donc tu es forcément mauvaise, etc.» Alors j’ai dit fuck this, je vais monter mon propre label, Mint, pour sortir quelques morceaux. Puis j’ai dit fuck England pour un moment, tout le monde pensait que j'étais rincée, donc j’ai été jouer en France et en Allemagne. BMG Europe m’a dit «on aime vraiment ce que tu fais, on voudrait sortir un EP», donc j’ai dit pourquoi pas, voyons comment ça se passe. Ils ont apprécié ce qui se passait autour du groupe et m’ont proposer de signer un album. J'ai accepté, en leur donnant mes conditions : je choisis qui le produit, qui le mixe, qui le masterise, je fais l’artwork, les vidéos, je fais tout. Ils étaient d’accord, et j’étais là «mais où est-ce que vous étiez pendant tout ce temps ?!». (Rires) C’est vraiment une bonne équipe.

Est-ce que tu penses que c’était plus difficile en tant que jeune femme ?
Non, je pense que ça n’a rien à voir. Ils signent des jeunes hommes et certains se font virer aussi. Je n’aime pas jouer la carte du genre. On nous demande souvent «comment c’est d’être une femme en musique» - mais comment c’est d’être une femme dans n’importe quel secteur...

J’ai trouvé que le dernier morceau de Forgotten Pleasures, Sunday Morning in the Afternoon, dégageait un sentiment de bande originale de film… 
(Elle coupe) C’est marrant que tu dises ça, je vais faire une vidéo pour ce morceau, ça sera un faux trailer de film.

Et sachant que tu as aussi tenu un Tumblr pendant 3 ans où tu postais beaucoup d’images, est-ce que tu visualises tes morceaux quand tu les composes ?
Je n’ai pas posté depuis longtemps, maintenant je suis passée à Instagram. Mais ça m’arrive oui, comme pour mon morceau Junk Food : il y avait une pub pour un médicament de perte de poids dans le métro, avec une fille très très mince en bikini, et une phrase du genre «est-ce que ton corps est prêt pour la plage?». Personne ne ressemblait à ça, en gros ils disaient à tout le monde qu’ils n’étaient pas assez beau. Donc on a un peu copié cette pub pour le clip. Je voulais que ça soit saturé, pour faire penser à la malbouffe, à la vanité de l'industrie, avec des filles en bikini qui mangent en s'en foutant partout. 

Dans une interview, tu disais «ne vous googlez pas, ne lisez pas les commentaires Youtube». Mais tout ce que j’ai lu sous tes clips, sur tes morceaux, c'était du positif. Pourquoi est-ce que tu dis ça ?
Certaines personnes sont vraiment violentes. Des trolls m’ont accusé de faire partie des illuminatis, d’autres m'ont demandé si j'étais Chinoise... Je ne devrais pas être offensée par ça ! (Rires) C’est assez hilarant que le trolling soit devenu un réel phénomène. C’est si triste. Si je n’aime pas quelque chose, ça s’arrête là, je passe à autre chose.

Donc tu ne liras plus jamais les commentaires ?
Ah si, je les lis toujours, c’est comme une drogue, c’est addictif ! Et quand tu as des commentaires genre «OMG tu es incroyable», ça te fait te sentir bien pendant un quart d’heure, et puis tu rafraîchis la page pour voir s'il y en a d’autres. (Rires) Ce n’est pas sain du tout, je ne peux pas suivre mon propre conseil.

En 2013, tu rêvais de jouer à Glastonbury, SXSW, des festivals étrangers... Maintenant que tu as fait Glastonbury, plein de festivals européens, que tu vas jouer à SXSW cette année, c'est quoi la suite ?
Maintenant, je veux jouer en Italie. J’y ai récemment été pour la première fois, à Florence, les gens étaient vraiment cool. Il y a une scène là-bas : les Italiens cool aux chapeaux et vestes en cuir, ils sortent ensemble, vont dans les mêmes bars, les mêmes concerts, jouent dans les groupes des uns des autres… Il y a vraiment des choses intéressantes qui s’y passent. En comparaison, il n'y a pas de scène à Londres - c’est juste des gosses de riches qui essayent de faire de la trap ou ce genre de trucs. 

C’est ce que tu ressens en y vivant ?
C’est tellement cher ! Juste pour payer ton loyer, tu dois travailler dur, avoir deux boulots, sauf si tu vis dans un trou à rat, évidemment. Je pense que ça draine la créativité des gens. Vu qu’ils doivent bosser dans des bars 50 heures par semaine pour payer leur loyer, ils n’ont pas le temps de jouer le week-end. Si les tarifs étaient comme à Berlin, les gens auraient plus de temps pour jouer de la musique. Quels autres endroits sont bons à vivre… Je veux déménager aux États-Unis, mais pas pour les quatre prochaines années.

J’imagine, mais qu’est-ce que tu aimes tant là-bas ?
La liberté d’expression ! Je ne sais pas, c’est tellement cool - les rues sont cool, les voitures sont cool, les gens sont amicaux, la météo est pas mal si tu vas vers L.A., les opportunités, la nourriture est… bonne. Bon, je suppose que c’est plus un fantasme ; en vrai, c'est probablement pourri, et une fois que j’y serai, il y a de fortes chances pour que je veuille revenir à Londres en pleurant ! Mais en ce moment je me dis que le rêve américain, ça pourrait être moi ! (Rires)

J'ai souvent lu que tu étais pro-légalisation ; est-ce quelque chose que tu défends vraiment ?
Je n’irai jamais manifester avec des pancartes «laissez-nous fumez de la weed». Je pense qu’il y a des choses plus importantes que de soutenir les drogués. (Rires) Si c’est légal, je fumerai ; si c’est illégal, je fumerai. Mais ça serait bien qu’on ne soit pas obligé de se cacher, d’aller acheter ça à un mec louche. Petite anecdote : on avait un énorme sac de weed à la frontière germano-suisse. On voulait la traverser et les douanes nous ont arrêtés. Je pensais que j’allais aller en prison. Ils ont sorti tous les instruments, nous ont déshabillés…

Comment ça se fait ?
Parce qu’on est un groupe en van. On est anglais, français, espagnol, on avait tous des passeports différents. Ils se sont dit «OK, ces mecs sont des musiciens, baisons-leur la gueule.» Mais ils n’ont rien trouvé ! J’avais un bong, des sachets hermétiques, ils ont cherché dans les sacs de la batterie, des guitares, mais il y un sac qu’ils n’ont pas ouvert, et évidemment il y avait tout dedans. On a traversé la frontière, on s'est foutu dans un McDo' et on a roulé un gros joint, «plus jamais ça, plus jamais ça.»

++ Retrouvez Findlay sur Facebook, Twitter, Soundcloud et Instagram, et en concert à Paris le 24 avril, à la Maroquinerie.
++ Son premier album, Forgotten Pleasures, sort le 3 mars prochain. D'ici là, quatre titres sont en écoute intégrale sur Deezer.