Conçu comme un album-concept, chaque chanson prend la forme d’un commentaire sur un sujet de société ou d’un récit de science-fiction qui permet de réfléchir au présent. En filigrane, il s’agit aussi du récit de la repolitisation de son auteur. Quand les morceaux gothiques lourds et tendus I’m A Monster et Angel in Your Eye traitent de la dépression de Stelmanis, perçue comme un symptôme de l’état du monde, les galvanisants Utopia et Future Politics distillent des notes d’espoir et rameutent les copains sur le dancefloor. On a rencontré la jeune Canadienne bien en amont de la sortie du disque, lors de la journée promotionnelle organisée par son label à Paris. Par un hasard de calendrier, il s’agissait du jour des résultats des élections américaines. On l’a alors retrouvée peinée par la nouvelle, mais déterminée à se faire le porte-voix d’une jeunesse qui renoue avec l’engagement.

L'entité “Austra” s’apparente parfois à un projet solo, parfois à un groupe. Combien de cerveaux a-t-il fallu pour concevoir Future Politics ?
Katie Stelmanis (Austra) :
Seulement le mien. Feel it Break était un projet solo, même si je m'accompagnais de musiciens, alors qu’Olympia était vraiment un effort collectif. Certains membres du groupe avaient mis de côté leurs projets respectifs pour se consacrer à l’album. Mais cette fois-ci, j’ai tout produit chez moi, sur mon ordinateur. Je ne voulais pas aller en studio pour pouvoir faire autant de prises que je le désirais sans être stressée par les dépenses. Ça m’intéressait de revenir au mode DIY de mes débuts, mais avec les compétences que j’avais acquises en matière de production au fil des ans. A mon sens, il s’agit d’un album très personnel, même s’il aborde des thèmes politiques.

Comment le personnel et le politique s'entremêlent-ils dans l’album ?
Ce que j’exprime dans Future Politics, c’est ma tristesse face à l’état du monde. Ce matin, j’ai pleuré en apprenant que Trump avait remporté les élections. Si j’avais écrit une chanson, elle aurait été d’une tristesse inouïe. Il y a des gens qui écrivent des chansons sur des chagrins d’amour, mais on peut aussi avoir des chagrins de politique.

Tu as donc composé Future Politics triste et ivre ?
J’associe plutôt triste avec sobre ! (Rires) En tout cas, quand j’ai commencé l’album, j’étais clairement dans une période où j’étais triste et sobre. Je venais d’arriver à Montréal où je n’avais jamais vécu auparavant, j’étais très isolée. J’avais passé les cinq années précédentes en tournée, en permanence dans le mouvement, et j’avais le sentiment que j’avais besoin de remettre ma vie à plat. Autour de cette période, j’ai passé beaucoup de temps à lire des choses sur la fin du monde et l’Apocalypse, au point d’atteindre un certain stade de désespoir. Je pense qu’en écoutant l’album, il est facile de comprendre quelles sont les chansons que j’ai écrites à ce moment-là ! Puis, j’ai décidé de le finir à Mexico, où j’ai plutôt été bourrée et heureuse. Ça a changé la tonalité du disque : de dépressif, il est devenu plutôt optimiste.

À présent, tu “fais confiance à l’avenir”, pour parler comme nos politiques ?
Plutôt, même si nous vivons des heures sombres. J’ai commencé à lire des auteurs qui théorisent sur le possible avènement d’une société post-capitaliste tels que Nick Srnicek et Alex Williams (dans le Manifeste Accélérationniste, ces auteurs défendent l’idée que la gauche doit dépasser l’idéal de la décroissance pour embrasser le progrès technologique si elle souhaite dépasser un jour le capitalisme, nda). Je pense que la génération des millenials est apathique mais ce n’est pas sa faute. Nous avons été élevés dans une société corporate qui nous empêchait de voir qu’il existait d’autres perspectives. En ce moment, c’est en train de changer, les jeunes se re-politisent. Plusieurs d’entre eux prennent conscience de la nécessité d’inventer une nouvelle gauche car il n’existe aucun parti politique qui représente un monde dans lequel ils voudraient vivre.

Future Politics convoque un imaginaire de science-fiction. Penses-tu que le genre permet de réinventer notre imaginaire politique ?
Tout à fait. Je voulais diffuser le message que nous devons imaginer des futurs différents afin qu’ils deviennent réalité. Parce que l’avenir n’est pas une fatalité : il est le résultat de nos choix. Je pense qu’il est impératif que nous nous connections afin de créer un mouvement artistique mondial qui peut disséminer ces idées.

Il y a des livres ou des films de SF que tu aimes et/ou qui t’inspirent ?
Je lis surtout de la SF féministe des années 70, un âge d’or du genre. C’était une époque très enthousiaste ; les hippies pensaient vraiment qu’ils allaient changer le monde. J’ai l’impression que les optimistes sont plus créatifs, parce qu’ils sont à la recherche d’idées pour le futur. Il n’y a ainsi pas eu de roman d’anticipation significatif depuis, mais dans le contexte technologique et environnemental d’aujourd’hui, les artistes doivent s’emparer de ces thèmes pour accompagner un changement de paradigme indispensable.

Quand tu étais à Mexico, tu as découvert des musiciens cool ?
Là-bas, il m’est arrivé quelque chose qui ne m’était pas arrivé depuis dix ans : j’ai découvert un genre musical que je ne connaissais pas. Il s’agit de l’électro-cumbia, de la musique folklorique locale mâtinée de beats électroniques modernes. C’est de la musique de club chargée politiquement, liée à des mouvements d’émancipation indigènes anticoloniaux et anticapitalistes. C’est un phénomène très fort en ce moment en Amérique latine. Ce qui est intéressant, c’est qu’on observe quelque chose de similaire au Canada. Il y a un groupe appelé A Tribe Called Red qui mêle sonorités amérindiennes et musique électronique. Ils sont d’Ottawa, mais tournent dans toutes les réserves indiennes du pays. Ils font de gros shows du style “EDM de stade” et dansent comme dans les cérémonies pow-wow. Voir ces deux mondes réunis, c’est nouveau et je trouve ça merveilleux.

Tu es inspirée par la musique de club ?
Quand j’étais jeune, je n’aimais pas la techno. Elle était jouée dans des clubs que je n’aimais pas, avec un public qui ne me plaisait pas. Mon univers, c’était l’électroclash, et ça se sent dans ma musique. Mais quand j’ai fait des tournées en Europe plus tard, j’ai découvert des clubs inclusifs que j’ai adorés, et ça a eu un impact sur ma production. Aujourd’hui, ma musique est toujours de facture pop, mais quand j’écris les percussions, je m’inspire de musiciens électroniques underground comme Objekt, Peter Van Hoesen ou encore Lena Willikens. J’aime intégrer les sons les plus bizarres possibles dans la musique la plus séduisante et facilement assimilable. Comme si je faisais de la musique expérimentale avec un filtre pop. D’ailleurs, c’est aujourd’hui quelque chose de très répandu. De grosses stars de la pop comme Beyoncé ou Kanye poussent vraiment loin l’expérimentation dans leurs productions.

Du son au montage en passant par le mixage, il n’y a que des femmes aux manettes de Future Politics. Dans l’industrie musicale, il est nécessaire de s'entraider ?
C’est très important. Être une femme artiste, c’est déjà difficile. Il n’y a qu’une dizaine de festivals dédiés aux femmes, on est encore loin de la parité. Il y a aussi beaucoup plus d’attentes sur le physique que pour les hommes. Mais il y a quelques progrès. Quand j’ai mené des interviews ces derniers temps, certains journalistes m’ont appelée “productrice”, ce qui n'était jamais arrivé auparavant. Un DJ comme Objekt, dont on a déjà parlé, refuse de mixer dans un club s’il n’y a pas de femmes dans la programmation. En revanche, être une femme derrière les coulisses, c’est encore très compliqué. La plupart n’ont toujours aucune reconnaissance ni aucune légitimité. C’est pour cela que trouve important de mettre en avant celles qui ont travaillé sur l’album.

Est-ce que tu penses que le milieu indé est moins sexiste que la scène mainstream ?
À vrai dire, j’ai l’impression que c’est encore pire dans la scène indé. Peut-être parce que les popstars féminines qui ont une visibilité médiatique ont ouvert la voie à la reconnaissance des femmes artistes dans la sphère mainstream, ce qui n’est pas le cas dans la noise, par exemple. Quand j’étais jeune, j’étais dans un groupe punk féministe riot (Galaxy, nda) à Toronto, et nous avons été complètement rejetées par la scène locale. Au début des années 2000, le milieu était particulièrement macho. Je me souviens que quand j’étais allé voir Wolf Parade en 2002, il n’y avait que des mecs dans l’audience.

Il n’y a pas longtemps, tu as provoqué un tollé au Canada simplement en signant une pétition. Peux-tu nous en dire plus ?
Le rappeur Action Bronson a été convié à se produire en concert gratuit en plein air dans le centre-ville de Toronto. C’est un endroit qui est un peu notre Times Square local, pour que tu te fasses une idée. Il faut savoir que ce type déteste ouvertement les femmes, insulte les transgenres et fait des blagues sur le viol en permanence. Je n’aurais pas réagi s’il avait été programmé dans une salle de concert, mais pourquoi est-ce que la ville le fait jouer à un endroit où tout le monde peut le voir ? À mon sens, ça contribue à une horrible culture de la misogynie. Ça a entraîné une grosse polémique. Des types qui venaient de l’Arkansas, et qui n’étaient donc pas du tout concernés par le débat, m’ont hurlé dessus. C’était des réactions primaires, du style “je viens défendre l’homme”. Je ne m’en formalise pas.

On a beaucoup parlé du futur. Et toi, comment t’imagines-tu dans quelques années ?
Peut-être que tout le monde va détester l’album et que je vais devoir partir sur une île ouvrir un restaurant de spaghettis. Mais dans l’idéal, j’aimerais réussir à vivre de ma musique confortablement afin de ne plus être en tournée à soixante ans.

++ Retrouvez Austra sur Facebook, Instagram, Twitter, Tumblr et en concert à Tourcoing le 28 mars, Metz le 29, Paris le 31, Toulouse le 1er avril, Feyzin le 12, La Rochelle le 13 et Rouen le 15.
++ Le troisième album du groupe, Future Politics, est disponible ici.

Crédit photo : Renata Raksha.