Vous vouliez sortir ce deuxième album fin 2014, on est début 2017, qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Jean-Sylvain Le Gouic (Juveniles) :
En fait, on a composé Without Warning entre 2014 et 2016. Il y a des morceaux que j’ai écrits alors qu’on tournait encore pour le premier album, comme Love Me Forever. Et puis il y a eu un changement à la tête d’Universal. Il a fallu traverser cette transition, bosser avec l'équipe qui a repris le flambeau, mais tout s’est bien passé. Ça nous a permis de refaire des titres avec Joakim et Yuksek qui sont aujourd’hui sur l’album, comme Can We Fix It et Someone Better. C’était un mal pour un bien.

Alors avec tout ce qui se passe en trois ans, comment on fait pour garder le même esprit ? Est-ce qu’on le cherche ?
Même quand les esthétiques changent, ma voix est sur tous les morceaux donc c’est une espèce de fil conducteur. Après, forcément, en trois ans on a le temps de grandir, de changer, mais justement, Without Warning c’est un condensé de tout ça. Certains titres parlent du fait que sur cette période, il y a eu pas mal d’inactivité, notamment sur l’année dernière. J’ai dû aller puiser, faire pas mal d’introspection pour savoir quoi dire.

Il y a trois ans, vous nous disiez, non sans un soupçon de sarcasme, que tous les morceaux de ce deuxième album se ressembleraient. Alors, verdict ?
C’est ce qu’on avait dit à l’époque ? (Rires) Non, justement, je pense que j’ai fait pas mal de trucs assez différents dans les morceaux mid-tempo et plus calmes. J’ai exploré en profondeur des choses qu’on avait déjà un peu fait sur le premier, notamment sur We Are Young, Washed Away, mais cette fois-ci, l’album n’est pas vraiment homogène.

Et quand est-ce que s’est faite cette transition où le groupe était représenté par le batteur Thibaut Doray et toi, puis seulement toi ?
En fait, ça a toujours fonctionné comme ça. C’était moi qui écrivais les morceaux. On avait assumé cette image de duo, parce qu’on était les historiques du groupe. Maintenant, ce qui est paradoxal, c’est que je fais la promo tout seul alors que les gars ont plus participé à cet album qu’au premier. Depuis le premier album, en tournant, en allant voir Joakim à New-York, en rencontrant des gens, tout ça fait qu’il y a plein de monde qui a participé à cet album. Y’a trois batteurs différents, des prises de basse que j’ai faites moi et d’autres par Ben Campbell à New-York…

Enregistrer à Pékin, New-York, c’était un besoin de quitter le carcan Rennais ?
Un peu oui, de sortir de ce microcosme et de s’aérer un peu l’esprit, ça amène forcément autre chose. Pékin, ça s’est fait parce qu’on était là à ce moment (pour la tournée French Miracle Tour, ndlr) et que Helen de Nova Heart, présente sur l’album, est vraiment talentueuse. Et puis quand tu voyages, ça crée l’urgence, c’est ça qui est hyper-intéressant. On avait une seule journée en studio avec Helen : on s’est dit que de toute façon, il fallait qu’on sorte de là en ayant quelque chose. D’ailleurs, elle a aussi chanté dans les groupes parallèles des membres de Juveniles - Clarens et Le Comte. Bosser sur ces autres projets nous a énormément apporté, notamment Christophe (Le Comte) qui a vraiment développé son jeu. Et quand on est revenus, il a participé à beaucoup de phases d’écritures. 
Quand on se voit avec Pierre-Alexandre (Yuksek, ndlr), c’est toujours pour un truc en particulier. Il n'y a pas longtemps, c’était pour travailler son live, parce que je joue avec lui. On se regarde, il devait être 15h, j’avais un train à 17h30, et en fait pendant 2 heures, on a laissé le bouton record appuyé. Y’a pas mal de morceaux de l’album qui ont été faits dans les trois dernières heures des jours où j’étais chez lui.

Avec, j’imagine, le stress du deuxième album, comment se dit-on «stop, notre morceau est déjà assez bon comme ça, plus besoin de changer quoi que ce soit» ?
Ça, en vrai, on ne se le dit jamais. On continue toujours de bosser dessus, de faire des retours… Pour cet album, ça a été assez sain parce qu’on avait vraiment un temps imparti avec Joakim pour le faire, notamment dû à son planning. On en revient à l’urgence, autant dans la compo que pour couper un titre et le terminer. Il y a aussi le fait que Joakim mixe de manière hardware. Il a une table de mixage et un magnéto à bandes. Donc quand on terminait d’enregistrer un morceau, le soir à l’hôtel, je ré-écoutais ça au casque en prenant des notes ; le matin, on revenait au studio pour améliorer ce qu’on a noté et ensuite, le morceau, on n’y touchait plus. Si tu me demandes, sur l’album, il y a peut-être un morceau où je me dis «ah mince, j’aurais dû mettre ça».

Vraiment ?
Il y a toujours ça parce que, quand tu le fais et que tu as vraiment la tête dedans, tu sais exactement comment tu l’as enregistré, comment tu as fait ci et ça. Mais à un moment donné, il faut que tu te dises stop, si ce n’est pas quelqu’un qui te le dit.

Ça a été difficile de prendre du recul sur votre travail ?
Ouais. Quand tu es à fond dans la composition, l’enregistrement, etc., c’est un peu compliqué. Tu demandes pas mal d’avis extérieurs, notamment de personnes qui n’ont rien à voir avec la musique. J’ai envoyé les morceaux à des potes dont je sais qu’on est réceptifs aux mêmes choses, qu’on écoute les mêmes albums.

J’aurais tendance à penser que d’une manière générale, les Français écoutent plus la mélodie que les paroles (coucou Jul). Quel soin tu y apportes ?
J’y passe énormément de temps. J’écris les paroles comme j’écris la musique. J’ai souvent des bouts de phrases qui me viennent et qui sont généralement le début d’un morceau. J’ai des carnets remplis de noms de chansons que j’aimerais faire. En général quand j’ai un thème, je passe vraiment beaucoup de temps à écrire dessus. Après, comme je le disais, j’ai eu une période de grosse page blanche, il y a un an, un an et demi, et justement, à un moment donné il a fallu que j’aille chercher en moi et que j’me dise «pourquoi c’est arrivé». Un gros cycle sur l’album parle de cette introspection, notamment avec la fin, Entitled To Happiness. J’y ai apporté énormément de soin.

C’était une période de remise en question ?
Complètement ouais. Mais c’est un mal pour un bien parce que si je n’étais pas passé par là, je n'aurais pas écrit les morceaux parmi ceux que je préfère sur cet album. 

Dans une interview, je ne sais plus si c’était toi où Thibaut qui le disait…
(coupe) C’est bien de ressortir les dossiers, c’est cool ! (Rires)

Vous disiez que vous n’écoutiez pas trop de pop avec synthés, plus du hip-hop. Comment on fait pour composer une musique qu’on n’écoute pas soi-même ?
En ce moment, j’écoute pas mal de trucs à guitare, genre Whitney et Andy Shauf.

Donc pas grand-chose à voir avec ce que vous faites.
Pas forcément rien à voir, il y a toujours quelque chose à prendre, même si c’est aux antipodes de ce qu’on fait. Depuis qu’on a sorti notre album, je crois que Hot Chip en a sorti deux, Tame Impala a fait un truc hyper-intéressant avec Current, il y a globalement tout ce qui est paru chez DFA également. Dan Bodan, Holy Ghost! a sorti Dynamics, absolument génial - même l’utilisation des synthés chez Connan Mockasin…

Des influences indirectes, en gros ?
J’écris de manière assez spontanée, mais même quand c’est pas nécessairement dans ton style de musique, il y a toujours des procédés harmoniques, des manières de produire intéressantes. Parfois, je vais prendre une guitare et essayer de comprendre comment Andy Shauf a écrit son morceau.

Je voudrais rétablir une vérité : vu que tu es seul à la compo, est-ce qu’on peut dire que le groupe est vraiment breton ? Parce qu’il faut quand même dire que tu es Marseillais à l’origine. 
Bon, ça fait 12 ans que je suis à Rennes, je peux avoir une petite carte de séjour maintenant ! (Rires)

Donc ce n'est pas parce que c'est difficile à assumer d’être Marseillais ?
Ah non non, mais en plus je suis fan de foot, je supporte l’OM, j’y retourne deux fois par an parce que ma famille est encore là-bas. Mais le groupe est bien rennais ! C’est acté, on vit tous là-bas, le studio y est, on est hyper-proches de toute la scène rennaise et pas seulement des groupes - l’équipe des Transmusicales, les gens de l’Ubu, de l’Antipode, de toutes les salles...

Ok, au temps pour moi. Et sinon, je crois savoir que tu fais de la musique depuis que t’es ado…
C’est pire que ça : j’ai fait de l’éveil musical et du solfège, j’avais 4 ou 5 ans.

Donc tu n'as pas pris part à quelques groupes difficilement assumables ?
Bien sûr que si ! J’ai été ado comme tout le monde, j’étais fan de KoRn, de Sepultura… Mais aujourd’hui encore, on ré-écoute Deftones dans le camion, du KoRn et des trucs comme ça !

Ce sont des influences communes ?
KoRn et Deftones, ouais. Christophe est un peu plus vieux, donc c’était plus Sonic Youth et Pavement, mais oui, évidemment. Ousseynou, un ancien membre, faisait du math-rock, il venait de la scène metalcore. Il écoutait des groupes comme Don Caballero. C’était d’ailleurs une des raisons pour laquelle je l’ai pris : dès qu’un mec fait du math-rock, qu’il ne compte pas forcément en 4/4, tu sais que c’est généralement un bon musicien.

Si l'on exclut les concerts, de quoi vous avez le plus hâte avec votre retour ? Le catering ? Le babyfoot dans les loges ?
Ah, mais le camion ! Enfin, la vie de groupe. Les trajets, les avions, les trains, le fait de se retrouver en loge avec tout le monde, de repartir à l’hôtel ensemble, c’est vraiment un truc qui nous a manqué.

Paradoxalement, pas mal de groupes pensent que c’est les pires moments.
En fait, c’est les meilleurs et les pires mais finalement, c’est ce qui soude. Ces mecs-là, c’est plus que des potes, c’est la famille. C’est comme si tu te prends la tête avec ton frère la veille, dans tous les cas le lendemain tu le vois au petit-déj. Même si on a des merdes, c’est ce qui soude.

Caen et Rennes ne sont pas très éloignées, et vous êtes assez proche des Concrete Knives et autres side-projects ; il n'y a pas une gentille rivalité entre vous ?
Non justement, j’ai vu que les Concrete Knives revenaient, je suis hyper-content ! On se croisait tout le temps, on avait un peu éclos en même temps sur les albums, et finalement, ça fait plaisir de voir qu’ils reviennent. De toute façon, c’est simple, on a le même ingé-son et ingé-studio que ces mecs-là, Olivier Bastide. J’aime beaucoup le principe de scène, et depuis peu, je traîne avec la team Kim Giani, Lenparrot, qui eux traînent avec les Cléa Vincent, Fischbach, la team Entreprise, Midnight Special… Y’a forcément un truc de cercle où tu croises plein de monde.

Est-ce qu’il n’y a pas un risque d’entre-soi ?
Ça pourrait, mais le simple fait qu’en trois ans, il y a eu de nouvelles têtes (Fischbach, Cléa Vincent, Clara Luciani etc.), ça prouve que c’est un entre-soi qui n’est pas compliqué à éviter, en faisant des choses nouvelles. Elles sont dans un renouveau très français qui fait du bien, c’est pour ça que je les cite elles. C’est une nouvelle scène qui éclot, Entreprise y a été pour beaucoup, Midnight Special un peu aussi. Le milieu de la musique ne sera jamais fermé, surtout dans l’indé.

++ Retrouvez Juveniles sur Facebook, Twitter, Instagram et Soundcloud. Ils seront en concert à l'Aéronef de Lille le 31 mars et à la Maroquinerie le 07 avril prochain.
++ Leur deuxième album, Without Warning, sort le 24 mars prochain.

Crédit photo : Richard Dumas.