Ça fait 30 ans que le premier album des Flaming Lips est sorti…
Wayne Coyne : Il est sorti en 1984, donc c’était il y a encore plus longtemps, 32 ou 33 ans. Ça fait une éternité.

Effectivement, et à l’écoute du dernier album, on est frappé par son côté très frais et innocent, quasiment enfantin. Quel est votre secret ?
En même temps, ce serait déprimant si tu venais me voir pour me dire : “oh, ton dernier album est ennuyeux, il sonne un peu vieux”... (Rires) Mais c’est sans doute que les qualités dont tu parles font partie de ma personnalité, elles font partie de ma créativité. On continue de faire ce qu’on a toujours aimé faire, et on est juste incroyablement chanceux qu’il y ait encore un public pour s’y intéresser. Il y a beaucoup de groupes qui, comme nous, creusent le même sillon depuis longtemps, mais plus personne n’est là pour les écouter. Nous, on continue à faire notre truc et personne n’est venu nous arrêter jusqu’à maintenant.


Je pense que ce qui donne cette impression, c’est aussi que l’univers des Flaming Lips est très excentrique et autonome, avec un ensemble aussi bien visuel que musical qui semble directement sorti de vos cerveaux, sans que l’on sente beaucoup d’influences extérieures, ce qui vous donne un côté intemporel… Si l’on écoute un de vos album des années 90 puis le dernier, on est frappé par l’aspect très cohérent de votre esthétique.
Je pense que sur ce coup-là aussi, on a été chanceux. Je ne suis pas vraiment un musicien, je sais jouer quelques trucs, donc on a jamais pu réussir à copier d’autres groupes. Donc, du coup, même quand on essayait de plagier le son de quelqu’un d’autres, ça sonnait toujours très différent. Les gens qui apprécient ce que nous faisons me demandent toujours : “comment avez-vous créé votre style ?”. Mais je crois qu’on n’a jamais cherché à “inventer” notre son ; au départ on voulait sonner comme Pink Floyd ou Neil Young mais tout ce qu’on a réussi à faire, c’est de sonner comme les Flaming Lips ! Ça a fini par bien marcher pour nous, puisque si on n’arrivait pas à jouer les chansons des autres, on a fini par composer les nôtres. Et si tu n’arrives pas à composer tes propres chansons, si ce n’est pas quelque chose que tu apprécies, tu te retrouves vite bloqué. Moi, je voulais écrire des chansons, puis les chanter, c’était mon rêve.
Avec les Flaming Lips, on a donné très peu de concerts avant d’enregistrer notre premier album - sortir un 33 tours était notre priorité. On l’a enregistré nous-mêmes, en 3 semaines, dans un petit studio. On était le seul groupe parmi nos amis musiciens à avoir enregistré un album. Ça nous a permis de parcourir la planète : quelques années après, on jouait des concerts en Europe, et peu de gens parmi la scène alternative dans les années 80 pouvaient le faire. Mais je sais que je suis quelqu’un de créatif, pour le meilleur et pour le pire. Et si tu arrives à maintenir ça pendant assez longtemps, tu finis par trouver ta voie et ce qui te convient. On a fait des trucs que personne ne comprend, mais on a aussi fait assez de chansons qui parlent aux gens pour qu’on puisse continuer. Ce dernier album, par exemple, est plus accessible que nos disques les plus récents.


Tu déclares adorer composer des chansons, mais récemment, les Flaming Lips ont fait beaucoup de reprises : vous avez sorti vos propres version de Sgt. Pepper’s et de Dark Side of the Moon, vous avez repris Bowie, etc. Qu’est-ce qui vous pousse à vous confronter à de tels monuments de classic rock ?
La plupart de ces projets sont arrivés par accident. Pour les reprises de Pink Floyd par exemple, c’était autour de 2009-2010 ; on s’apprêtait à sortir l’album Embryonic et iTunes voulait qu’on enregistre quelques bonus tracks exclusives. Ils nous ont demandé si on avait des morceaux qui traînaient au fond des tiroirs, mais on n'avait rien. Ils voulaient même qu’on enregistre des versions alternatives de nos propres chansons, mais ça nous paraissait ennuyeux. Je leur ai dit en blaguant : “pourquoi on ne refait pas tout simplement Dark Side of the Moon de Pink Floyd ? Tout le monde appréciera ça”, mais ils l’ont pris au sérieux, et quelques jours plus tard, après avoir réglé les questions de copyright, ils nous ont envoyé un producteur, et on s’est mis à enregistrer. En plus, des amis comme Henry Rollins ou Peaches - ou encore le groupe de mon neveu - sont venus nous aider, et c’était génial. Mais le projet était censé n’être qu’une collection de morceaux bonus pour aider iTunes à vendre notre album, et tout le monde l’a tellement apprécié que Warner a fini par le sortir en tant que disque indépendant. Quand on a repris les Stone Roses ou King Crimson, c’était juste des petits trucs qu’on faisait dans notre studio.


Quand des amis musiciens ou des groupes passaient nous voir, j’exigeais qu’ils enregistrent un de ces morceaux avec nous, parce qu’on ne voulait pas jouer leurs chansons et eux ne voulaient pas jouer les nôtres, donc on trouvait un terrain d’entente en choisissant un morceau des Beatles ou de King Crimson. C’était pas grave si personne ne savait comment les jouer, c’était juste une façon de s’amuser. Mais on s’est vite retrouvé avec un album entier de reprises de King Crimson ; pareil avec les Stone Roses. Puis, Sean Lennon nous a demandé de jouer
Lucy in the Sky with Diamonds avec lui - il devait faire un live à l’émission de David Letterman pour l’anniversaire des 50 ans de la première venue des Beatles aux USA. Tout le monde lui demandait de jouer une chanson de John Lennon, ce qu’il ne fait pas habituellement, mais il a dit : “je veux bien faire Lucy in the Sky avec les Flaming Lips”, et on était enthousiastes. Pendant les répétitions, on a enregistré la chanson. Puis, comme on avait déjà quelques projets musicaux avec Miley Cyrus et qu’elle était à Tulsa pour un concert, elle est venu nous voir et a voulu chanter Lucy in the Sky, elle l’a enregistré en une prise, Dave Fridmann l’a mixé et c’était réglé. Puis des amis ont commencé à nous dire qu’il fallait enregistrer tout Sgt. Pepper’s, on s’est laissé tenter par l’idée, puis plein d’amis sont venus nous aider et le disque est né comme ça. Mais ce n’a jamais été un plan préétabli, c’est juste qu’on accumule beaucoup de morceaux, de collaborations…


Ce qui est frappant dans le choix des groupes que vous reprenez, c’est que ce sont tous des archétypes de classic rock pour baby-boomers, Sgt. Pepper’s en étant l’incarnation parfaite. Alors que dans la chanson How??, sur votre dernier album, tu chantes : “Kill your rock’n’roll, motherfuckin’ hip-hop sound”. Et dans le dossier de presse, tu dis que cet album est une sorte de mix entre A$AP Rocky et Syd Barrett. Est-ce que l’étiquette “rock” t’embarrasse ? Que signifie-t-elle pour toi ?
Pour ce qui est de la chanson How??, on travaillait dessus et on sentait que la chanson avait une ambiance extrêmement particulière et distinctive avant même qu’on ne commence à écrire les paroles, donc je ne voulais pas chanter un texte qui ruinerait cette ambiance. Souvent, quand tu écris une chanson avec une ambiance singulière, tu écris des paroles qui reflètent aussi cette ambiance, et le tout est ennuyeux. J’avais écrit des lyrics un peu dans ce style, mais finalement j’ai préféré chanter des trucs les plus provocateurs possibles, qui détonneraient avec la musique, pour donner un côté inattendu. J’ai écrit toutes ces paroles en contrepoint avec ce que font les instruments - c’est juste des slogans, ils n’ont pas beaucoup de sens. Si la musique est douce, que le chanteur chante doucement, il faut que les paroles se distinguent un peu. Les paroles sont un peu comme les épices dans un plat thaïlandais ou indien : elles peuvent relever la saveur d’une chanson, et c’est à toi de décider si tu veux que celle-ci soit très piquante ou non. Les paroles n’ont un sens qu’adossées à la musique, elles ne veulent rien dire par elle-même. Ce que tu exprimes dans la musique, tu ne peux que l’exprimer que sous cette forme ; si tu lis les mots écrits sur du papier hors de leur contexte, ils ne veulent rien dire.


Vos paroles d’ailleurs sont souvent très sombres et morbides, elles parlent de solitude, de dépression, etc., alors que superficiellement, votre esthétique est très bubblegum, pleine de couleurs et enfantine et votre musique semble très naïve. Est-ce un contraste délibéré ?
Quand on a enregistré The Soft Bulletin en 1997, on savait que l’on ne pouvait pas jouer cet album tel quel en live : il est extrêmement produit, ces chansons sont faites pour le studio. On s’est dit : “qu’est-ce qu’on peut faire en live ?”, parce que même si on n’apprécie pas toujours ça, t’es bien obligé de faire des concerts pour vivre. Jusque là, on jouait comme un groupe de rock normal. Mais les chansons sur cet album sont très sombres, et il faut savoir qu’à la fin des années 90, la majorité de notre audience était composée de jeunes de 20 ans en plein trip de LSD. On s’est dit : “est-ce que c’est vraiment une bonne idée gâcher leur trip en mettant en avant le côté très sombre de nos chansons ?”. On a donc décidé, à la place, de chanter ces chansons très lourdes mais en faisant des concerts très carnavalesques ; c’est beaucoup plus amusant et l’ambiance est mieux, on veut que notre public fasse la fête même si nous, on est plus vieux et peut-être moins joyeux. C’est comme ça que notre esthétique actuelle s’est créée - on était beaucoup plus classiques avant, c’était un contrepoint à notre tendance à devenir plus mélancoliques.


Oui, The Soft Bulletin marque vraiment une coupure dans votre carrière. Avant, vous étiez un groupe d'indie-rock parfois classé grunge, avec un tube, She Don’t Use Jelly, en rotation constante sur MTV. Vous apparaissiez dans des séries d’ados comme 90210 (Beverly Hills) ou Charmed… Mais The Soft Bulletin marque vraiment le moment où vous trouvez votre esthétique, et ça a été un grand succès critique et commercial. Or les Flaming Lips restent un groupe culte, avec des fans dévoués et très particuliers, ce qui fait de vous un groupe entre l’indie et le mainstream : vous pouvez collaborer avec Henry Rollins et Miley Cyrus, par exemple. Comment vois-tu la place du groupe dans l’industrie musicale ?
Ah oui, c'est vrai, on a été dans Charmed (voir plus bas, nda) ! Je ne m'en rappelais même plus et on ne m'en a pas parlé depuis longtemps... (Rires) Même si on vient de la scène alternative des 80’s, avec son esprit très “do it yourself” et indépendant, on a toujours considéré que la musique mainstream peut être géniale et qu’un groupe underground peut être très ennuyeux. C’est la musique qui compte - que ce soit Justin Timberlake ou Hüsker Dü. Nous, on fait ce qu’on aime faire - et après, le monde décide de nous coller telle ou telle étiquette. Avant que She Don’t Use Jelly ne devienne un tube, on avait des opinions très tranchées sur notre place dans le monde musical : nous ne sommes pas grunge, nous ne faisons pas de rock FM, etc. Mais d’un coup, à la toute fin de la vague grunge, cette chanson nous a transformé, à notre insu, en groupe grunge de rock FM qui fait des tubes pour les radios. On ne se voyait pas comme ça, mais on a fini par l’accepter et ne plus se soucier tellement des étiquettes, ce qui aurait pu nous affecter plus quand nous étions plus jeunes.


Pour ce qui en est de Miley Cyrus, je m’en fiche un peu de savoir si c’est une star ou pas ; j’aime bien ce qu’elle fait et on travaille bien ensemble. Son public, lui, il vient pour elle et ne se soucie pas de savoir qui joue avec elle ou qui a écrit telle ou telle chanson. Nos publics ne sont pas très compatibles : beaucoup de nos fans la trouvent sûrement pas très cool, et les fans d’Hannah Montana nous trouvent sans doute bizarres, mais il y a sûrement une petite partie de nos publics qui se croisent et aiment nos collaborations. Et plus les gens qui viennent de l’indie se mélangeront avec des pop-stars, plus les barrières tomberont, et il y aura un potentiel pour de la bonne musique.


Oui - parce qu’on n'imagine pas, par exemple, votre ami Henry Rollins (chanteur de Black Flag, groupe phare de la scène punk hardcore des années 80, nda) chanter à l’époque avec Madonna ou Cyndi Lauper ; l’esprit de cette scène était vraiment anti-commercial et la valeur suprême était l’authenticité…
Oui, à l’époque l’esprit était plus fermé. Nous, on aime tout simplement la musique : à l’époque, on pouvait écouter les Bee Gees à un moment puis aller voir les Butthole Surfers en concert, l’un n’est pas incompatible avec l’autre. On fait tous la même chose. On a vu Nirvana à leurs débuts, à Seattle, quand ils n’étaient pas encore mûrs et sonnaient encore un peu metal, un peu Judas Priest. Puis, quand leur album est sorti, c’était un mélange improbable de Black Flag et de Black Sabbath, deux ingrédients qui ne vont pas nécessairement ensemble, mais Kurt était un chanteur et un songwriter tellement exceptionnel que le mariage était réussi. C’est un peu pareil avec Miley. Elle se dit : “je veux être une pop-star, mais je ne veux pas faire de la pop préfabriquée produite par Dr. Luke, j’ai envie de faire les choses à ma façon”, et c’est comme ça qu’elle s'est retrouvée à collaborer avec nous...


++ Vous pouvez retrouver les Flaming Lips sur leur site officiel et sur Facebook.
++ Leur nouvel album, Oczy Mlody, est disponible ici. Ils seront en concert le 2 février au Bataclan.