Tu démarres ton documentaire en exposant une situation contradictoire : en six ans, l’humanité a regardé l’équivalent de 1,2 millions d’années de vidéos pornographiques et plus de 100 milliards de pages sont visitées chaque année sur des sites de streaming. Et pourtant, le milieu du X n’a jamais été aussi mal en point. Les studios de production mettent la clé sous la porte et les premières victimes sont les femmes, les performeuses, poussées à accepter des pratiques de plus en plus violentes. Est-ce la rencontre avec ces femmes qui t’a donné envie de faire ce doc ?

Ovidie : Il y a eu plusieurs déclencheurs. Il y a eu une première étape, qui date de 2011, de l’époque où j’ai réalisé Rhabillage (reportage d’Ovidie sur le vécu des stars du X qui ont décidé de mettre un terme à leur carrière, ndlr). Les actrices que je rencontrais, qui avaient arrêté parfois leur métier il y a 10 ans ou 20 ans, me racontaient que leurs images continuaient à circuler sans leur consentement. L’absence de consentement de ces personnes-là a été un premier déclic. Ça et le fait qu’elles me disent : «si j’avais su que les tubes allaient exister, jamais je n’aurais fait ce métier». Leur image est indélébile. Il faut savoir qu’avant les tubes, il y avait une culpabilité partagée. Quand quelqu’un te reconnaissait, parce qu’il t’avait vu sur une VHS ou sur Canal, il avait fait la démarche d’acheter et de regarder un film pornographique, et donc il ne disait rien. Aujourd’hui, ce n’est pas exactement la même chose : par exemple, tu es dans un open-space, et tu sais que Machine, qui vient d’être recrutée, a fait des films pornos ; tu fais juste un copié-collé, tu envoies un lien, et en même pas 30 secondes, tout le monde est au courant. Personne ne se sent coupable : on n’a fait que relayer un lien sur internet, après tout.

Et ce ne sont pas les mêmes chiffres. Nous, quand on tournait pour des VHS à la fin des années 90, elles étaient vendues entre 500 et 2000 exemplaires maximum. Aujourd’hui, certaines de mes vidéos qui sont extraites de ces VHS vont être vues 2 millions de fois ! On est sur des chiffres fous. Donc ma première réflexion est liée au fait que je me suis aussi sentie concernée par l’affaire. J’ai vu des vidéos à moi circuler, sans mon consentement, et qui apparaissaient en plus en tête de référencement Google. Ces vidéos, elles sont affublées d’insultes de type «slut», «salope», «chienne», etc. D’ailleurs - petite parenthèse - on n’avait pas non plus consenti à cela. J’avais toujours veillé à ce que les titres de films dans lesquels j’apparaissais, même s’ils étaient débiles, ne soient pas insultants.

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Tu as tenté de faire quelque chose pour faire supprimer ces vidéos ?
C’est justement le deuxième déclic qui m’a donné envie de réaliser ce docu. À l’époque, quand je découvre cela, je vois qu’il y a pas mal de sites de piratage hébergés en Russie, pour le porno comme pour la musique. Je me dis alors : ces sites sont au fin fond de la Russie, ça ne sert à rien de lutter. Puis en décembre 2012, je lis l’info de l’arrestation à son domicile de Fabian Thylmann, pour soupçon de fraude fiscale. La presse allemande titre : «Le roi du porno vient d’être arrêté à son domicile». Comment ça, le roi du porno ? Je me rends compte alors que ce mec, dont je n’avais jamais entendu le nom, est à la tête de YouPorn, de PornHub, des plus gros tubes mondiaux... et qu’il a une sorte de monopole sur l’ensemble de l’industrie du X, dont il a racheté plein de studios. Je me suis dit : merde, j’ai loupé un épisode. Même si je ne suis plus vraiment dans le milieu du X, j’y ai encore plein de contacts, et donc si moi, je n’ai jamais entendu parler de ce mec, qui en a entendu parler ?

Il s’était en fait passé quelque chose, en l’espace de trois ans, entre 2009 et 2012 : tout à coup, une très grande partie de l’industrie du X était tombée aux mains d’une seule entreprise, ManWin, devenue par la suite MindGeek. Un monopole détenu par une multinationale, cela n’était jamais arrivé auparavant dans l’histoire du X. Ce qui m’a posé question à ce moment-là, c’est que ce monopole avait été créé par des gens qui n’avaient quasiment jamais eu de contact avec le X auparavant. Ce n’était pas des producteurs, ni des anciens acteurs ou anciens réalisateurs, c’était des gens qui n’avaient jamais mis les pieds sur des tournages. C’était soit des geeks, soit des experts en montages financiers. Ils avaient atterri dans le porno parce que leur métier principal, c’est de générer du trafic. Et ce qui génère du trafic sur internet, c’est le porno. Si ce qui avait généré du trafic sur internet, c’était la recette des crêpes, ils se seraient lancés dans le business de la recette des crêpes. Leur métier, c’est de générer du trafic, coûte que coûte.

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Quitte à ce que ce nouveau modèle économique du X ait des conséquences sur les pratiques filmées dans le X, et contraigne les actrices à tourner des scènes deux fois plus hard, pour deux fois moins d’argent. Tu les as interviewées, ces actrices : elles parlent de double, triple, quadruple pénétrations anales… Leurs noms n’apparaissent même plus sur les tubes : elles sont réduites à une série de mots-clés, de pratiques sexuelles. Jusqu’où peut aller cette dépersonnalisation, cette déshumanisation du X selon toi ?
J’avoue que c’était la première fois que j’entendais parler de quadruples anales. Alors pourquoi ces pratiques de plus en plus hard ? C’est assez simple : il y a eu un mouvement de panique des producteurs qui étaient saignés à blanc car leur contenu était piraté. Ils sont partis du principe que le porno basique, il se trouvait déjà sur les tubes, et que le seul moyen de continuer à générer de la vente, c’était de produire de la niche, des choses plus hard. Une double pénétration, tout le monde en avait vu ; alors on va faire de la double anale. Puis celle-ci est devenue classique, et y’en avait sur les tubes. Ok, le seul moyen de continuer à vendre, ça va être de faire de la triple anale - et pourquoi pas de la quadruple, comme en témoigne l'une des jeunes femmes dans le film.

Avant, la petite fessée, c’était sympathique, mais ça se retrouvait partout ; donc après, ça a été une gifle, puis on est passé à la grosse tarte, puis aux coups et aux mises en scènes de viol, comme on a pu le voir avec James Deen, ou plus récemment avec Nikki Benz, qui a déclaré avoir été violée et frappée sur un plateau de Brazzers. D’autres actrices ont du coup osé parler aussi de viols et de coups. Il y a donc eu cette escalade dans la violence non pas de la part des tubes en eux-mêmes, mais de la part des producteurs qui voyaient leur chiffres d’affaires chuter et qui ont eu un réflexe de survie. Mais parmi tous ceux qui se sont lancés dans ce filon-là, la plupart n’ont pas pour autant survécu.

Tu me posais la question : jusqu’où tout cela va-t-il aller ? Hé bien cela va jusqu’au viol. Cela peut aller jusqu’à l’accident. Je pense même qu’il y en a eu, que ce soit à Budapest ou à Prague, et qu’on n’a pas été au courant. On incite les actrices à ne pas parler. Puis il y a une forme de déni également - de la part des spectateurs. Dès qu’il est question de sexualité et dès qu’il est question de se branler, plein de gens entrent dans une phase de déni. Ils n’ont pas envie de se poser la question, de ce qui est moral ou de ce qui ne l’est pas. Et ça arrange beaucoup de monde d’imaginer que les nanas surkiffent de se prendre quatre bites dans le cul, ou de se faire frapper. Alors que bon, faut vraiment être con ou biberonné à la culture du viol pour penser ça ! Bref, ce déni fait que ce sera difficile d’instaurer des lois de restriction vis-à-vis de la pornographie. On préfère faire passer son plaisir personnel avant toute chose.

Souffrances humaines, violences contre les femmes, holdings tenues par des hommes riches et sans scrupules… Ce monde du porno, est-ce celui qui est décrié depuis plus de 40 ans par les militantes anti-porno, notamment par l’essayiste américaine Andrea Dworkin ? Par ailleurs, n’as-tu pas peur d’être récupérée par les féministes anti-porno ?
Non. J’ai un discours différent des militantes anti-porno de base car pour moi, le porno ce n’est pas un tout homogène, tout n’est pas à mettre dans le même panier. Et il se passe un truc inédit dans l’histoire du X et dans l’histoire de la censure : pour la première fois, ce sont les producteurs de X eux-mêmes qui réclament à juste titre une réglementation. Ils disent «protégez nous avec des limitations, pour pas que nos produits soient accessibles à tous, et surtout pas aux mineurs». C’est une situation qu’Andrea Dworkin n’avait pas anticipée ! (Rires)

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Dans le docu, l'une des personnes interviewées, Nate Glass de l’organisation Takedown Piracy (ci-dessus, ndlr), relève que les militants anti-porno tels qu'Andrea Dworkin ont été d'une virulence extrême vis-à-vis de cette industrie et ont réclamé à cor et à cri son abolition, sans jamais y parvenir. Aujourd'hui, notre consommation de pornographie est la plus élevée de toute l'histoire de l'humanité, et jamais aucun mouvement, qu'il soit religieux ou féministe, n'a pu y faire quoique ce soit. Alors que comme le dit Nate Glass, l'arrivée de ces sites a fait disparaître 70% de la production en l'espace de quelques petites années. À eux seuls, ils ont réussi à ravager une industrie, beaucoup plus que les mouvements anti-porno n'avaient jamais osé rêver de le faire...

Je n’ai pas pu manger de McDo pendant cinq ans après avoir vu Supersize me. J’ai boycotté et continue de boycotter la perche du Nil depuis le terrible documentaire Le Cauchemar de Darwin. Aujourd’hui, je peux te le dire : je ne peux plus aller sur un tube porno après avoir vu ton documentaire. Même si je n’ai jamais maté de vidéos super hard, je ne peux prendre du plaisir en sachant que mon clic va rendre encore plus riches les quelques geeks et experts-comptables derrière YouPorn. Alors que faire ? Ne me reste-t-il «plus» que le porno féministe ?
Pas forcément - on peut continuer à aller sur tous les sites de VOD. Avec une box par exemple aujourd’hui, on peut louer, pour très peu cher, des films pornos. 

Mais la VOD, c’est surtout des films à la papa, du style L’infirmière a le feu aux fesses, non ?
Non, il n’y a pas que ça. Je pense par exemple à des choses plus radicales - ou queer - comme le site queer Pink and White, de Shine Louise Houston ; c’est aussi un système de VOD. Et les prix ne sont pas élevés. Je pense que si vraiment, on a envie de se masturber en regardant Stoya, on peut débourser 3-4 euros sur son site, non ? Pourquoi paierait-on pour tout sauf pour ça ?

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Tu parles à la fin de ton doc de l’«ubérisation» du porno, avec le système des cam girls qui se développe. Or avec cette forme de porno, on revient à du porno destiné uniquement aux hommes, non ? Il y a eu un mouvement, début 2000, d’ouverture du porno aux femmes, avec des vidéos moins phallo-centrées et la mise en images d’autres pratiques. Mais là, avec ces tubes et ces cam girls, ne revient-on pas au porno comme un truc essentiellement de mecs hétéros ?
Ce qui est intéressant, c’est le décalage entre ce qui est proposé et l’image médiatique que ces tubes veulent donner. PornHub, par exemple, a voulu se donner une image «women-friendly». Par mail, ils ont essayé de démarcher lors de la dernière Journée Internationale du Droit des Femmes le 8 mars des réalisatrices féministes, en leur demandant si elles voulaient s’allier à eux pour la Journée des Femmes. C’est le comble du cynisme. La majorité des réalisatrices a heureusement dit non. Ils essaient donc d’avoir une image sympa vis-à-vis des femmes, mais d’un autre côté, ils proposent du contenu à destination des hommes. La preuve en est la publicité proposée par ces sites. On le sait, le fonctionnement de ces sites-là, c’est générer du trafic pour vendre très cher des encarts publicitaires. Or, qu’est ce qu’on trouve comme encarts de pub ? Des extenseurs de bite.

Ton documentaire est une enquête, réalisée dans plusieurs pays, et qui, on le sent, était même assez risquée à faire. Est-ce que tu te vois comme une lanceuse d’alerte ?
Je ne sais pas. A posteriori peut-être, oui, car personne n’a fait ce travail jusqu’à présent. En tout cas pas en France. Les seuls à avoir fait ce travail sont les journalistes qui interviennent dans le film : des journalistes allemands, et des journalistes américains. Mais pas grand monde ne s’est posé la question. Les seules personnes qui sont vraiment au courant de ce fonctionnement sont les personnes qui sont internes à l’industrie du X, et souvent elles ne sont pas écoutées parce qu’elles ne sont pas prises au sérieux.

Après, des personnes issues du cabinet de Laurence Rossignol, des représentants du CSA et de la protection de l’enfance sont venues à la projection du 8 décembre 2016. J’avais déjà été en contact avec quelques-une de ces personnes avant de lancer le film, pour leur dire «voilà, il y a ça en préparation, il serait intéressant que vous soyez au courant de ce type de fonctionnement, parce que visiblement, vous ne comprenez que dalle à l’industrie du porno. Il faut que vous sachiez de quoi ça parle, de façon à ce que, quand le film sortira, vous ne soyez pas pris au dépourvu. Parce que je vais vous accuser vous, de ne rien faire». Évidemment je n’ai jamais eu de réponses, mais maintenant, ils ne peuvent pas dire qu’ils ne savent pas. Et après avoir pris contact avec ces personnes, le premier retour qui m’a été fait, c’est qu’aucun politique ne veut s’emparer pour le moment de l’affaire parce qu’ils ont peur de paraître liberticide. En gros, ils ont peur d’avoir l’air aussi cons que David Cameron au Royaume-Uni, avec ses mesures anti-porno. Sauf que les mesures que Cameron a prises ne sont pas inintéressantes, mais elles reflètent plus une forme de conservatisme et de puritanisme qu’un réel désir de protection des enfants et du droit des femmes. Donc les premiers retours politiques que j’ai eus en France, c’est : «on ne veut pas faire quoi que ce soit, car le peuple va être contre nous, il ne faut pas toucher au porno de monsieur et madame tout le monde».

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Mais concrètement, qu’est-ce que peut faire un gouvernement français face à cette multinationale opaque qui gère la plupart des tubes ? Face à un système illégal mondial ?
La France a un rôle à jouer et a un pouvoir d’action qui est grand. Il suffit de trois coups de fils aux principaux fournisseurs d’accès, et ces sites, ils sont bloqués en cinq minutes. Je parle bien des tubes, qui sont en accès illimité, et gratuit, sans disclaimer (système d'avertissement qui permet de vérifier la majorité de l’internaute, ndlr), sans protection des mineurs. Ma position, ce n’est certainement pas d’interdire le porno sur internet. Mais ma première proposition dans cette affaire, c’est déjà de faire appliquer la règle de protection des mineurs, qui n’est pas appliquée en France. En France, la diffusion des programmes de catégorie 5, elle est extrêmement réglementée. Et ça depuis les années 70 et la loi X. Par la suite, cela a été adapté aux diffusions télé, puis aux VHS, puis aux DVD et à la VOD. On a des réglementations qui sont très strictes, comme par exemple la diffusion de programmes adultes à partir de minuit seulement. La vente de DVD est elle aussi très réglementée.

Il y a toujours eu une protection des mineurs efficace. Encore aujourd’hui, montrer du porno à un mineur ou laisser en accès libre du porno à un mineur, c’est punissable de prison et de centaines de milliers d’euros d’amende. Donc il y a une loi ! Sauf que face à internet, les personnes qui nous dirigent sont totalement dépassées. T’as l’impression que c’est le Far-West. À partir du moment où c’est internet, il n'y a plus de règles. Il n’y aucun disclaimer sur les tubes. On pourrait avoir ne serait-ce qu’une fenêtre disant «j’atteste avoir plus de 18 ans…». Ce disclaimer n’est pas la seule et unique solution, mais dans tous les cas, on ne peut pas laisser en accès libre du porno, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, sans avoir à prouver sa majorité.

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Y a-t-il d’autres moyens pour ce contrôle?
Il y a d’autres solutions qui doivent être pensées. Quand tu poses la question à Grégory Dorcel, il va avancer comme argument qu’il faut prouver son âge, par exemple avec une carte bleue, sans que celle ci soit ponctionnée. Cela permet de prouver qu’on est majeur. C’est une solution parmi d’autres. Mais le problème de fond, c’est que personne ne veut voir l’industrie du porno comme un secteur économique à part entière. Tout le monde se bouche le nez et regarde ailleurs, personne ne veut mettre les mains dans le cambouis, personne ne veut réglementer. Résultat : on se retrouve face à des gens, que ce soit à la protection de l’enfance ou au droit des femmes, qui ne connaissent rien à cette industrie du porno. Je pense notamment à Jeannette Bougrab qui, quand elle était secrétaire d’État à la Jeunesse dans le troisième gouvernement Fillon, avait proposé un truc complètement con. C’était : pour protéger les mineurs du porno, il faut taxer les premières pages des sites pornos. Sauf que ce qu’elle ne comprenait pas, c’est que cette taxe n’aurait été valable que pour les sites hébergés en France... or aujourd’hui, ceux-ci ne représentent rien par rapport à la consommation française. 95% de la consommation passe par les tubes, hébergés dans les paradis fiscaux.

Tout ceci prouve qu’il y a une méconnaissance totale de l’industrie pornographique par les personnes qui nous gouvernent, y compris et surtout par les personnes qui sont anti-porno. Cette méconnaissance-là laisse la possibilité d’un no man’s land, d’un grand Far-West où aucune règle n’est appliquée. Ces entreprises, ces multinationales qui ont grossi ces dix dernières années, se sont nourries de l’ignorance autour de la pornographie. S’il n’y avait pas un tel mépris de l’industrie pornographique, elle pourrait être réglementée ; et si l'on ne réglemente pas, ce qui nous pend au nez, ce sera, dans peu de temps, l’interdiction totale du porno. Un jour, on va dire «trop, c’est trop». Et tout interdire.

++ Pornocratie, documentaire de 90 minutes, écrit et réalisé par Ovidie, produit par Magneto Presse. Diffusion le mercredi 18 janvier à 20h50 sur Canal +.