On va commencer de manière relativement simple : où es-tu allé chercher ce blase de "College" ?
David Grellier (College) : Dans ma tête, c’est un peu une référence à la pop culture américaine, et à tous ces films ou séries que j’adore qui mettent en scène des adolescents. Mais je pense que c’est surtout un hommage à mes années de collégien. C’est de loin ma meilleure période à l’école, l’époque de toutes mes premières fois. Tout s’est bien passé pour moi entre la 6ème et la 3ème, ce qui n’a pas toujours été le cas au cours de ma scolarité.

Qu’est-ce qui rend cette période si spéciale ?
Disons que je faisais encore des études qui me plaisaient et que j’y ai rencontré des mecs avec qui je suis toujours pote aujourd’hui. Ce n’est plus forcément le cas avec ceux rencontrés au lycée. Mais le collège, c’est aussi l’époque où j’ai commencé à vraiment découvrir la musique et à savoir ce que j’aimais ou non. Je m’émancipais des goûts de mon grand frère, en quelque sorte.

C’est aussi l’époque des boums, non ?
Carrément ! Et j’adore les boums, leur côté désuet : les boules à facette, les slows, les filles, que des bons souvenirs !
COLLEGE Jerome Blin 3Tu as commencé la musique en même temps qu’Anoraak et Minitel Rose, deux autres groupes nantais. Comment tu expliques que, à l’exception de Raphaël D’Hervez qui a fini par monter Pegase, aucun de ces groupes n’a vraiment duré ?
C’est difficile à dire. On a tous commencé la musique en même temps, on a fait des scènes ensemble, au Lieu Unique ou à la Flèche d’Or, on était tous regroupés sous l’étiquette de notre blog/collectif Valérie, et on a même fini par devenir amis. Ce qui est le plus étrange, c’est qu’ils étaient loin d’être aussi fainéants que moi. Eux ont toujours cherché à faire évoluer leur son et leur live, en collaborant avec de vrais musiciens et en mettant en place une véritable scénographie. Moi, à l’inverse, j’ai toujours composé de façon très minimale, avec uniquement un ordinateur, pas même un synthé. C’est sans doute moins méritant, mais je pense que, à l’inverse, je n’ai jamais dérouté ceux qui aimaient ma musique. Et puis, comme tu le dis, Raphaël a monté Pegase, d’autres ont pris de nouvelles orientations. C’est la vie.

Tout ce délire autour des sons vintage, un peu kitschs parfois, ça vient d’où ?
Je regardais énormément de films et de séries quand j’étais petit et je pense que j’ai fini par digérer cette imagerie pour le reformuler à ma façon. Des séries comme Starsky & Hutch m’ont vraiment marqué : j’aime ces projets à la frontière du bon et du mauvais goût – si tant est que l’on sache réellement ce qu’est le mauvais goût.

Tu avais des bases lorsque tu t’es mis à la composition ou pas ? Comment tu t’y es mis concrètement ?
J’ai découvert la musique électro avec un ordinateur que m’avait filé un pote durant les vacances. À l’époque, ça coûtait encore très cher alors je me suis mis à bosser pour pouvoir m’en acheter un.  Dès lors, j’ai pu travailler via des logiciels gratuits, comme Fruity Loops. Je n’ai jamais été un technicien, j’ai même toujours détesté passer beaucoup de temps sur un même son. Il y a des logiciels aujourd’hui que je ne comprends même pas. Autant te dire que c’est la vulgarisation des logiciels qui m’a permis de me mettre à la musique. Et encore, je ne fais pas de la musique compliquée, et je ne cherche pas particulièrement à me renouveler. Je me contente de faire référence aux musiques du passé avec les outils d’aujourd’hui.


Ce qui a changé ta vie et le regard des gens, c’est la présence de A Real Hero dans la B.O. de Drive, non ?
Ce qui est marrant, c’est que ce titre est sorti à la base sur un petit label belge à 300 exemplaires en 2009. Il est resté inconnu pendant deux ans, jusqu’au moment où Nicolas Winding Refn a choisi de s’en emparer pour le film. Après, tout s’est fait très simplement : la production m’a contacté par mail et tout s’est mis en place. Rien de plus. Par contre, c’est une superbe histoire : ça prouve qu’on peut faire des trucs underground, sans trop de moyens ou de promotions, et toucher quand même un grand nombre de personnes. C’est certes assez rare, mais l’histoire de A Real Hero prouve que ça existe.

Pour beaucoup, la B.O. de Drive, c’est surtout Nightcall de Kavinsky. Est-ce que tu lui en veux de t’avoir piqué toute la gloire ?
(Rires) Non, pas du tout. Pour tout dire, je ne le connaissais même pas et, quand j’ai vu le film, j’ai adoré ce titre. C’est un succès mérité et logique puisque Nightcall sert d’illustration au générique. Et puis, c’est tant mieux : je ne cherche pas à tout prix à être connu.

Quelle a été ta réaction quand tu as vu Drive ? Tu as été ému en écoutant ton titre sur des images de Ryan Gosling ?
Carrément ! C’était un rêve de gosse de voir mon titre figurer sur la bande-son d’un film. Ça m’a étonné la première fois que j’ai entendu mon morceau et ça m’étonne encore. Le plus dingue, c’est que Nicolas Winding Refn utilise A Real Hero pour une scène dans les égouts de L.A. Pour moi, c’était une référence absolue, ça renvoyait à toutes ces scènes que j’adorais dans Terminator et d’autres films. Moi-même, bien avant Drive, j’avais demandé à un pote si c’était possible de me réaliser un clip dans ce genre de décor pour A Real Hero. Je n’ai jamais rencontré Nicolas Winding Refn, mais c’est troublant de savoir que ma mélodie nous renvoie au même genre d’images.

Toi qui ne cherches pas particulièrement à être connu, est-ce que tu as eu la sensation d’être débordé par le buzz ?
Non parce que j’ai pu continuer à faire ce que je voulais. Bien sûr, on me parlera toujours de ce morceau, on réduira ma carrière à celui-ci, mais c’est une chance. Tous les artistes ne peuvent pas en dire autant. Et puis, je sais d’où vient ce morceau : il a été composé sans aucun budget, sans volonté de conquérir les stades et avec une vraie honnêteté. Le plus drôle, c’est simplement de voir à quel point les réactions sont différentes depuis la sortie du film lorsque je joue A Real Hero en concert.
College LIVE (2)Comment tu expliques ça ? Le morceau est pourtant le même qu’au moment de sa création…
C’est la force des images. C’est pour ça que j’aime les films et les séries, ça décuple la puissance d’une musique, et particulièrement dans Drive, un film qui laisse beaucoup de place à la mélodie. Alors, forcément, lorsqu’on entend un tel morceau, ça renvoie à certaines scènes, à certaines émotions qui vont bien au-delà de celles suggérées par la mélodie.

J’imagine que tu aimerais composer la bande-son d’un film ?
J’adorerais, en effet, mais je ne suis pas sûr d’en être capable… Je ne suis pas du tout technicien et j’imagine qu’il faut pas mal de technique pour être capable de composer une mélodie en lien avec une succession d’images. C’est un exercice qui est loin d’être évident et je pense que ça me mettrait une pression de malade. Mon but, c’est plutôt d’accumuler les morceaux et les démos pour que des gens puissent venir y piocher. Ça correspond davantage à ma fainéantise ! (Rires)

Et est-ce qu’il y a une B.O. que tu aurais adoré composer ?
Honnêtement, si je devais composer une B.O., ce serait plus pour une série ou un film qui n’existe pas encore. Les B.O. que j’adore, je serais bien incapable de faire mieux. Celle de Stranger Things, par exemple, je la trouve excellente. Le plus drôle, c’est que j’avais parlé de S U R V I V E et de leur musique en 2008 ou 2009 sur mon blog. À l’époque, j’aimais bien parler des groupes qui faisaient un peu la même chose que moi. Et c’est marrant de voir que, eux aussi, ont attendu plusieurs années avant que leur projet ne trouve une réelle ampleur.

Tu viens juste de publier ton nouvel album, Old Tapes. Qu’est-ce qui t’as motivé à ressortir toutes ces démos ?
Je voulais le faire depuis longtemps, mais je voulais attendre le bon moment. Là, je trouvais que c’était parfait : ça correspond au dix ans de College et ça me permet de compiler différentes époques. Les deux derniers morceaux, par exemple, sont assez récents, alors que les autres datent des séances de Secret Diary ou Heritage. Et puis ça me permet de mettre en avant ma petite obsession pour les démos. C’est souvent raté, maladroit, mais j’adore ça. Je trouve qu’il y a une intention que l’on ne retrouve pas dans des morceaux plus finalisés.


Ton dernier album, Heritage, remonte à 2013. De façon logique, on se demande ce que tu as bien pu faire pendant tout ce temps ?
J’ai eu des enfants, donc ma vie a pas mal changé ! (Rires) Mais il y a aussi le fait que l’autoproduction ne permet pas d’accumuler les sorties : ça demande du temps et de l’argent pour mettre au point, finaliser et publier un projet.

Ce disque paraît sur Valérie, un collectif/label que tu as fondé à la fin des années 2000. C’était quoi l’idée au départ ?
À la base, comme je le disais, c’était un blog tout ce qu’il y a de plus classique : on y publiait des sons, des vidéos et des images. Ça nous permettait de partager nos références et de mettre en avant le travail graphique d’Alexander Burkart, qui réalise aujourd’hui toutes mes pochettes. C’était notre cahier des tendances, en gros. Par la suite, on a beaucoup tourné avec Anoraak, nos projets ont pris de l’ampleur, le cercle s’est agrandi et, grâce aux quelques ventes de mon premier disque, j’ai pu commencer à produire mes albums et ceux des autres. Dès lors, l’idée de garder Valérie comme nom paraissait évidente.

Pourquoi Valérie, d’ailleurs ?
Valérie, c’est avant tout un état d’esprit, quelque chose qui tient autant aux musiques de Tangerine Dream qu’aux films américains des 70’s et 80’s, une philosophie que l’on retrouve également au sein du label Italians Do It Better. Concernant le nom, je ne me souviens plus vraiment pourquoi. On a simplement dû se dire que beaucoup de filles s’appelaient Valérie dans les années 1970. En plus, ça a ce petit côté kitsch que l’on adore.


Le fait de continuer à t’autoproduire, ça signifie que tu n’imagines pas de création possible au sein du mainstream ?
Non ! (Rires) Le peu de rapports que j’ai eus avec des gens de l’industrie ne m’ont pas encouragé à travailler avec eux. Confier sa musique et l’imaginaire qui va avec me gêne un peu. Je préfère gérer tout ça moi-même, même si je sais ce que ça implique. Car oui, je ne suis pas exposé, je ne fais pas la couverture des magazines et même les médias spécialisés électro ne parlent pas de moi, mais ce n’est pas grave. Cette vie me convient. Attention, je suis toujours super heureux de pouvoir parler de mon travail, mais je ne cherche pas particulièrement cette exposition.

Il s’écoule toujours pas mal de temps entre chacun de tes projets. Tu aurais envie de tourner et enregistrer plus souvent ?
En mars, j’ai un nouveau projet qui sort sur Nevada, un label anglais, donc les choses s’enchaînent là. Et c’est tant mieux. C’est vrai que j’aimerais bien enregistrer plus souvent, mais je suis assez fainéant. Surtout, j’aime prendre mon temps, ne pas trop me focaliser sur ma musique. Écouter la musique des autres, découvrir de nouveaux artistes, c’est encore ce que je préfère.

++ Retrouvez College sur Soundcloud, Facebook, Twitter et Instagram. David Grellier était également membre du duo Sexy Sushi sous le pseudonyme de Mitch Silver.
++ Son nouvel album, Old Tapes, est disponible.