The future was here”, peut-on déchiffrer sur le mur décrépi d’une habitation en ruine dans le clip de Generation Why de Weyes Blood, issu de Front Row Seat To Earth, un troisième album fort abouti, co-produit avec Chris Cohen et baigné par le soleil de Californie. Mais si la jeune femme y revisite une idée quelque peu à l'ancienne de la folk, sa musique n’a pourtant pas abandonné toute idée de futur : quand les textes portés par sa voix somptueuse abordent les grands thèmes d'aujourd'hui, les arrangements surannés de l’ouvrage sont parasités par des brouillages électroniques subtils. Et l’emballage du disque est à l’avenant : dans les artworks et les vidéos qui l’accompagnent, des détails incongrus (des fausses moustaches, des effets spéciaux baisés, une paire de sneakers sous une tenue rétro d’apparat en soie bleue ciel) viennent trouer le décor à la manière d’allusions surréalistes. L'entretien était donc logique.

Natalie Mering (Weyes Blood) : Je suis vraiment heureuse d’être ici, c’est un bonheur de fuir les États-Unis en ce moment - tu vois ce que je veux dire, mais ne nous attardons pas sur ce sujet. Avant, je me sentais vraiment comme un outsider ici mais maintenant que je suis venue quatre ou cinq fois, j’ai l’impression que je commence à comprendre la culture d'ici et je l’apprécie de plus en plus.

La mentalité européenne te semble si éloignée de ta culture à toi ?
Très, mais évidemment pas autant que dans d’autres cultures non occidentales. Quand j’avais quatorze ans, j’ai été au Nigéria. Mes parents, qui sont des chrétiens Born Again, étaient allés là-bas en temps que missionnaires, et ils m’avaient plus ou moins obligé à les accompagner. C'était une expérience superbe et intense mais dure - je dirais même traumatique, à certains égards. À ce moment-là, je me mettais au punk et je ne me sentais plus vraiment chrétienne. Des personnes m’emmenaient leurs enfants malades pour que je prie pour eux. Je ne ressentais plus la foi mais ils désiraient vraiment de tout leur cœur que je prie, alors j’ai fait du mieux que je pouvais. Sentir tous ces gens avoir besoin de Dieu alors que j’avais du mal à y croire moi-même, c’était une expérience existentielle.

Quel rapport entretiens-tu avec la foi à présent ?
Je ne suis pas une chrétienne dogmatique mais je reste une personne spirituelle et j’ai ma propre cosmologie. Je m’intéresse à toutes les religions et aux liens qui existent entre elles. Les archétypes de la chrétienté sont ceux dans lequel je me reconnais le plus car j’ai été élevée là-dedans et que mon esprit est structuré comme ça. Mais je suis aussi très portée sur les philosophies orientales, les sciences et plein d’autres domaines qui explorent les mêmes terrains de manières différentes. Je suis finalement arrivée à la conclusion que le christianisme ésotérique est ce qui me correspond le mieux parce que c’est new age tout en intégrant certains archétypes chrétiens.


Tu as grandi en Californie, et ça s’entend dans ta musique. Quelle éducation musicale tes parents t’ont-ils donné ?

J’ai été bercée par la musique de Jeff Buckley et de Joni Mitchell. Depuis que je suis gamine, la musique est comme une drogue pour moi, j’enregistrais des morceaux que j’entendais à la radio avec des cassettes. Mes parents étaient tous deux musiciens, c’est mon père qui m’a appris la guitare. Il avait été dans un groupe presque célèbre appelé Sumner quand il était jeune, avec lequel il se produisait régulièrement au Whisky A Go Go et chez Madame Wong. La Californie a un patrimoine très riche dans lequel baignent beaucoup des musiciens qui ont grandi ici. L’autre jour, mon batteur me racontait que ses parents avaient pris des champis avec John Cage.

J’ai entendu quelque part que tu as été dans un centre qui faisaient des expériences sur la salvia...
En effet, j’ai vécu avec des gens qui faisaient des recherches à but thérapeutique sur les plantes psychoactives, la salvia et la mescaline. Parfois, ils m'utilisaient comme cobaye. Je pense que c’est vraiment efficace. Certes, cela peut rendre certaines personnes paranoïaques d’accéder à certaines régions de leur esprit, mais j’ai l’impression qu’ils ressortent finalement de cette expérience mieux qu’ils n’étaient auparavant. Traverser ces émotions violentes, c’est comme tuer son ego.
WB1
Avant de retourner vivre en Californie où tu es à présent, tu as vécu un peu partout aux États-Unis. As-tu l’impression de faire partie d’une scène musicale quelque part ? 
J’ai fait partie des scènes expérimentales et noise de Philadelphie, Baltimore, New-York et Portland (elle y sévissait dans la formation free-folk Jackie-O Motherfucker, nda). Mais étant donné que j’ai beaucoup déménagé, je me suis toujours sentie marginale. En revanche, je me rends compte qu’il existe une vraie solidarité entre les différentes scènes DIY américaines. Quand je suis venue en Europe pour la première fois en 2007, j’ai découvert qu’il y avait ici aussi beaucoup de soutien entre les différentes initiatives aventureuses des différents pays. J’ai ainsi l’impression de faire partie d’une communauté globale soudée.

Pour décrire l’évolution de ta carrière solo, tu as recours à ce que tu appelles “la parabole du porridge”. De quoi s’agit-il ?
Le premier porridge que tu essaies de faire toi-même est toujours trop froid, le deuxième brûlant, et le troisième est le porridge parfait. Le porridge trop froid, c’est mon premier album solo The Outside Room : il était plein d’effets noisy chelous et de chambres d’échos. Pour mon deuxième, The Innocents, je désirais au contraire faire des chansons folk de facture plus classiques, jouées à la guitare et portées par une production très léchée. Front Row Seat to Earth se tient sur la ligne de crête entre ces deux propositions.


L’album questionne le thème de l’amour à l’époque des réseaux sociaux et notamment de Tinder. Tu es dessus ?

Je n’y ai été qu’une seule fois et je n’ai rencontré personne, j’ai juste envoyé des messages à des gens que je connaissais pour rire. Donc j’avoue que je ne sais pas de quoi je parle, mais je trouve le thème intéressant conceptuellement : le fait qu’on a l’impression d’avoir plus de choix de partenaires possibles nous rend plus individualistes. La monogamie est un concept mourant pour plusieurs raisons. Il y a de moins en moins de gens qui ont des enfants. L’amour romantique s’évanouit au bout d’un moment, et je pense qu’une troisième présence est alors nécessaire pour faire tenir un couple. Pour mes parents, c’était Dieu et leurs enfants.

Tu perçois cette évolution des moeurs comme négative ?
Mon avis sur la question est paradoxal. D’un côté, les gens sont sûrement plus honnêtes avec eux-mêmes maintenant qu’ils se séparent quand la passion s’en va. Mais de l’autre, peut-être qu’on manque un lien plus profond en dansant sur la surface de l’amour. Il y a quelque chose d’inouï avec le fait de passer toute sa vie avec une même personne à travers vents et marées, et d’apprendre à tenir le cap d’un mariage. Ça demande beaucoup de travail, et il me semble que c’est une manière de réaliser de grands accomplissements.

Une chanson d’amour écrite par un auteur de ta génération doit-elle prendre en compte ces mutations de la société ?
Bien sûr. Aujourd’hui, une chanson d’amour doit dire : “je t’aime mais ce n’est pas grave si tu ne m’aime pas”. C’est exactement le sujet de Be Free. J’étais tombée amoureuse de quelqu’un qui était émotionnellement abîmé par un certain nombre de facteurs qui l’avaient rendu instable. Il était blessé par le monde et ça lui avait laissé des cicatrices. Je voulais lui faire passer le message que c’était OK, qu’il était libre de partir, d’être un freak et découvrir ce qu’il avait besoin de découvrir, que j’avais ma vie de mon côté.
WB5Sur le disque, ces sujets personnels s’enchâssent dans d’autres plus globaux comme l’écologie. Quel est le rapport ?
À mon sens, il s’agit d’une seule et même chose. C’est l’éternelle question du micro et du macro. La seule manière dont tu peux comprendre la terre (macro) est ton esprit (micro), et la seule manière que l’on a d’expérimenter et d’apprendre des choses c’est l’amour. C’est pourquoi il faut regarder la terre comme quelqu’un que l’on aime. En enchâssant ces deux niveaux dans le disque, je voulais transmettre l’idée que c’est naturel de ne se soucier que des choses personnelles qui nous arrivent car c’est de cette manière que nous percevons le monde. Et que nous n’avons donc aucune raison de nous en vouloir.

Le disque est porté de bout en bout par ta voix liturgique et consolante. Le pardon est-il l’un de ces thèmes centraux ?
Le thème central du disque est bien le pardon, pris dans plusieurs sens différents. On a souvent tendance à juger trop sévèrement, que ce soit les autres ou nous-mêmes. Quand les choses vont mal pour la planète, dans ton pays ou dans ta vie personnelle, le ressentiment peut te détruire. C’est pourquoi pardonner est une dynamique très puissante. Laisser couler, c’est l’une des choses les plus importantes.

++ Retrouvez Weyes Blood sur Facebook et Bandcamp.
++ Son troisième album, Front Row Seat to Earth, est disponible chez Mexican Summer et est en écoute intégrale sur Deezer.