J'ai eu une sensation étrange en lisant ton livre. J'ai ri, certes, avec cet humour au 1er, 2ème, 3ème degré, ce cynisme, cette dérision, etc... Mais in fine, ces «phrases rapportées» décrivent un univers où règnent l'hypertrophie de l'ego, l'excès de fric, le luxe, l'humiliation des classes inférieures. Question : ce milieu n'est-il pas l'ultra-condensé de ce qu'il y a de plus puant à notre époque ?
Loïc Prigent :
Oui, je pense oui. Après, il y a des gens à Paris qui ne vont pas te parler de mode, mais de séries télé, de finance, de politique, qui vont tenir les mêmes sortes de discours. J'ai écouté une émission de France Inter sur les médias ce matin, c'était dur ce que les gens s'envoyaient dans la tronche. Il y avait l'ex-rédac' chef du Nouvel Obs (Aude Lancelin, ndlr) qui répondait à des questions ultra-agressives décrivant son milieu, ça n'avait rien à envier à la violence symbolique du monde de la mode. Cette violence est inhérente à ces milieux urbains, élitistes, quasi-clos sur eux-mêmes. Après, je livre aussi peut-être une caricature de la mode qui rassure certaines personnes qui disent «ah, vous voyez, c'est eux les épouvantails, c'est eux les folles, c'est eux la cause de tous nos maux...». Tant mieux si ça les rassure.

Si je te comprends bien, ce genre de discours est donc propre aux élites.
Et aux non-élites aussi. Quand j'écoute les jeunes à la sortie des lycées, ils sont tout aussi cruels et incarnent tout autant la dégueulasserie de notre époque. De toute façon, tu mets un Pokémon dans les mains d'un gamin de 5 ans, quelle que soit sa classe sociale,  il devient Anna Wintour dans un défilé Balenciaga : il est snob, il compte les points, il devient un monstre.
PHOTO1Anna Wintour, une grosse envie de déconne.

Si l'on admet que la mode est en relation très étroite avec les mécanismes de notre société de consommation, à quoi ressemblait-elle dans les dictatures communistes ?   
Je ne suis pas assez documenté là-dessus, mais il me semble que le nombre de vêtements était limité en URSS. En Corée du Nord, en tout cas, il y a 4 ou 5 coupes de cheveux qui sont autorisées, et ça, ça me paraît plus horrible que les camps de travail. En tout cas, en Europe, dès qu'il y a la mise en place d'un système oppressant, il y a une mode hystérique qui apparaît, comme les zazous pendant l'occupation nazie.
PHOTO2Le goulag capillaire.

Qui est le «plouc», cette figure honnie et maudite de la mode ? Comment et pourquoi est-on un plouc ?
Il y a cette phrase que je retiens et qui est dans le bouquin : «le monde est divisé en deux catégories : les ploucs et les gros ploucs». Le plouc, c'est nous, c'est toi, c'est moi. Le plouc, c'est tout le monde, absolument tout le monde. Les gens qui se réclament de la plus grande sophistication, qui ont des maisons un peu partout dans le monde, qui collectionnent des Maserati, ils ont fondamentalement quelque chose de plouc chez eux. Regarde, à Saint-Tropez, qui sont les ploucs ? Les gens sur les yachts ou les gens qui regardent les gens sur les yachts ? Je pense sincèrement qu'on est tous super ploucs.

Il y a donc une positivité, une «éthique de la ploucquerie» ?
Tout à fait. Pour te donner un exemple, Sonia Rykiel mettait toujours un bouton qui déconnait dans ses chemises, soit par asymétrie, soit parce qu'il n'avait pas la même forme que les autres.  C'est à partir du moment où le vêtement déconne qu'il devient intéressant. Être plouc, c'est donner des aspérités à une personnalité, une dissonance à ses goûts, ce qui est plutôt très bien. Rien de plus horrible que des gens lisses, qui ont des goûts parfaits, qui sont abonnés à Monocle et qui habitent à Zurich.
15497899_1458071580904803_1892969212_nPéjoratif dès son apparition en Bretagne en 1880, le mot plouc, d'origine incertaine, a d'abord désigné un paysan (peuplant les nombreuses bourgades bretonnes en «Plou-» telles Ploumanac'h, Plouguerneau, Plounévez...), avant de s'étendre à son stéréotype : celui qui a des manières grossières et des goûts triviaux.

Toi qui es un observateur de premier ordre, comment décrirais-tu les mécanismes de la «hype» ?
Pour moi, les hypes, elles apparaissent surtout par réaction, c'est l'opposé de ce qu'il y avait avant. Si tout le monde est au Nord, il va y avoir une hype qui va arriver au Sud. Il y a aussi un deuxième motif d'explication qui vient de le réinterprétation du quotidien et de l'actualité. Balenciaga, par exemple, a réinterprété le gilet jaune porté par les migrants dans la Méditerranée. C'est bien que la mode se coltine ce genre de réalité. Et c'est bien aussi qu'elle n'ait pas à s'excuser de le faire.
PHOTO4Soldes.

Existe-t-il un discours subversif et contestataire dans la mode, un point de jonction entre Karl Marx et Karl Lagerfeld ?
Oui, il y a une contestation, mais une contestation des tendances d'avant. Après, la subversion politique dans la mode... Quand je pose telle ou telle question à un créateur sur la possible charge subversive de son travail, c'est rare qu'il s'engage sur le terrain politique. Ils ne veulent pas t'en parler, et même si dans le fond, il peut y avoir un discours politique, il ne veulent pas l'assumer. Ils ne veulent pas se faire coincer comme des «Mélenchon du chiffon». Par exemple, Jeremy Scott a fait des choses vraiment subversives, des collections contre la guerre en Irak, de véritables brûlots sur le podium. Mais quand je venais le voir à la fin du défilé, il disait «ah non, non, le kaki, c'est juste la couleur de la saison...». Je n'arrivais à rien en sortir.  En gros, c'était «je t'ai envoyé les signes, tu fais ce que tu veux avec, mais je ne veux pas m'emmerder à tenir un discours qui va m'empêcher de vendre des fringues derrière». Il faut vendre, ne faut pas faire peur, ne pas créer de polémiques qui vont dépasser le milieu.

Il y a aussi cette incroyable capacité à recycler, parodier, singer, «glamouriser». Ce système d'absorption est-il l'un des grands moteur de la mode ? Verra-t-on un jour un créateur parodier des exécutions de Daech ou des attentats ?
L'histoire des attentats et de Daech, c'est quasi-fait depuis bien longtemps puisque Miguel Adrover, en 2001, avait fait un défilé femme qui reprenait certains codes de l'islam «intégriste». Je me rappelle d'ailleurs avoir hué ce défilé, ça ne m'est pas arrivé souvent de le faire - deux fois en tout -, mais je trouvais qu'il jouait avec quelque chose qui n'était pas réglo et qui pouvait nous exploser à la gueule. Je ne voulais surtout pas être complice de ça.  Après oui, la mode peut tout piller, mais l'important, c'est la façon dont elle le fait. Mais quand tu parles de «parodie» ou de «cynisme», je ne sais pas si ces termes sont réellement appropriés, je crois qu'il y a une véritable sincérité par rapport aux signes qui sont captés et émis par les créateurs. Les défilés post-13 novembre, par exemple, étaient très particuliers : il y avait des explosions dans les bandes-sons, les musiques s'arrêtaient d'un coup... Lors du défilé Vuitton homme, il y avait un voile gris au-dessus de l'assistance qui formait comme une véritable chape de plomb. La mode - et c'est ça qui est réellement bien avec elle - rend visuel notre inconscient collectif.  Quand tu regardes les magazines Vogue de 1939, il y a deux choses qui sont intéressantes : les tailleurs ont des poches plaquées géantes, dans lesquelles tu peux mettre des cartes routières, comme si l'exode avait été prévu. Et il y a aussi les plus grandes robes du soir, et étrangement, les plus belles fêtes du XXème siècle ont eu lieu en juin 39. Se nourrissant de l'air du temps et de l'inconscient collectif, les tailleurs avaient prévu, avant cette terrible catastrophe, une mode utilitaire et une mode échappatoire !
PHOTO5La puissance du prolétariat.

L'air de rien, il est aussi question dans ton livre de nourriture, de nourriture corporelle, et de sa restriction. On en revient donc à la question du corps féminin et de ses représentations-diktat. En toute franchise, quel est ton point de vue dessus ?
Ce qui m'étonne, c'est que lorsque je regarde des dessins de mode affichés sur les murs du studio, la jambe est un trait, très très long, le sein n'est jamais dessiné, et il y a souvent un trait sur la joue qui dessine une joue creusée. Maintenant, il me semble en plus que la tendance est de dessiner une femme qui n'est même plus de face mais de profil, et qui n'est même plus un trait en fait. Cette femme hyper-filiforme des défilés, elle l'est déjà dans le dessin : ça veut dire que c'est à l'école qu'on leur a appris à dessiner comme ça. L'explication qu'on me donne à chaque fois, c'est «pour que le vêtement tombe mieux» ; d'ailleurs, j'aime bien l'emploi du verbe «tomber»... Et ce diktat, comme tu le dis, n'est pas seulement le fait d'hommes, puisque j'ai vu les mêmes pratiques dans des marques dirigées par des femmes. C'est un délire collectif généralisé. Et le pire est que Paris est l'une des villes les plus extrémistes là-dessus. Ce que cela traduit ? Je ne sais pas... La création d'un être hybride ? D'une femme sur-idéalisée ? Le plus étrange, c'est que cette histoire d'extrême maigreur arrive dans la mode au moment où l'obésité est en train d'exploser partout dans le monde.
Et crois-moi, si cela faisait vraiment scandale, avec le nombre de bouquins d'ex-modèles parlant du sujet, le dossier aurait été traité. Mais non, on laisse faire ; en vérité, nous sommes tous complices, le public, les observateurs aussi bien que les créateurs.
PHOTO6Les ravages du crack.

Il y a cette belle phrase de Valéry : «le plus profond, c'est la peau...». Finalement, à force d'être dans le superficiel, le frivole, la mode n'atteint-elle pas quelque chose d'essentiel dans l'humain ?
Oui, sans doute oui. Il y a un syndrome français actuel qui est de chercher la profondeur dans la détresse. Les films que l'on va «palmer» sont des films sur les chômeurs, des films qui vont dénoncer la précarité dans les supermarchés chez les caissières - je dis ça sans mépris. On va défendre les pièces de théâtre, les livres les plus tragiques possibles, Germinal, à côté, c'est une comptine pour enfant. En ce moment, il y a une valorisation de tout cela dans les pages culture des grands quotidiens. Les bédés par exemple, maintenant, elles nous parlent de sans-papiers, de Corée du Nord, d'excision... J'aimerais bien savoir combien de bédés sont dessinées actuellement sur la jungle de Calais...  Et merde quoi, on a besoin d'être futile ! On nous tient bien au chaud dans quelque chose d'anxiogène, en nous faisait culpabiliser dès qu'on s'amuse. Je me méfie assez de ça, de cette espèce de torpeur/lourdeur dans laquelle on nous enferme. Finalement ça nous plaît, on se complait là-dedans, et c'est une forme de porno psychologique dégueulasse. On regarde des documentaires sur des sans-papiers dans des home cinemas, avec notre petite laine en cachemire, et on se donne bonne conscience. Le faux militantisme, ça me met mal à l'aise. On a besoin de choses légères.

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++ Son livre J'adore la mode mais c'est tout ce que je déteste (Grasset) est dans toutes les bonnes librairies.