Alors j’ai lu que tu faisais des études d’économie avant d’être chanteuse…
Cléa Vincent : Qu’est ce que je foutais là ? Tu sais, cette formule horrible : «ça ne te ferme pas de portes». Voilà, je galérais. D’autant que j’étais au milieu de gens qui étaient sûrs d’eux. Un jour, j’ai paniqué et j’ai tout plaqué. C’était brutal, mais en même temps je commençais à faire des concerts et j’avais une petite activité de booking en freelance. Je me suis acheté une carte son, un micro chinois à 50€ et j’ai enregistré des morceaux sur mon ordinateur, tranquillement, avec des logiciels Windows tout pourris. J’avais 22 ans, je me débrouillais.

En fait, tu arrives dans la musique par la scène ?
Complètement - j’ai commencé par les scènes ouvertes du Pop In. De fil en aiguille, on m’a proposé des dates. À un moment, je trouvais presque un concert par semaine. Mes démos sont mignonnes mais ça ne ferait jamais l’objet d’un disque. Les chansons arrivent ensuite grâce à ma collaboration avec Raphaël [Léger, batteur et compositeur, nda].


La suite est dingue. Après tes premières scènes, tu es repérée et signes chez Polydor pour enregistrer un album… qui ne sortira jamais. Comment vis-tu ce «faux départ» ?
Une fois signée chez Polydor, la question de l’argent disparaît. J’avais un contrat pour trois albums et une énorme maison de disques derrière moi. Mais malgré tout : je ne comprenais pas pourquoi j’étais ici. Universal [la maison-mère de Polydor, nda] voulait me vendre à Virgin Radio ! Je n’étais vraisemblablement pas à ma place. Pourtant l’album – réalisé par Séverin - était plutôt classieux, mais peut-être pas au goût du moment. Et puis j’avoue que je ne chantais pas très bien à l’époque, j’avais le trac en studio. Au final, le disque n’est pas sorti. C’est un enfant avorté, je ne l’ai jamais ré-écouté depuis 3 ans. Il est dans un cercueil, chez moi. Et quand le boss a changé chez Universal, ils m’ont rendu mon contrat direct, super cool.

Tu rejoins par la suite le label indé Midnight Special. Et tout est allé beaucoup plus vite ?
J’ai pris une claque, je voulais tellement faire un disque… C’est pour ça que j’ai nommé mon EP Non mais oui. Je connaissais Victor, le patron de Midnight, depuis mes concerts à Paris. Il m’a fait faire des reprises yéyé/bossa sur la face A d’une cassette : Cléa et les coquillages, avec en face B Baptiste W. Hamon (un ami, on a eu un parcours parallèle). Et puis Victor s’est associé avec Michelle Blades, qui depuis gère toute la partie image de Midnight Special. J’ai enregistré Retiens mon désir et Michelle a fait un clip qui a «buzzé» un peu compte tenu de la taille du label. Ça a un peu accéléré les choses. Et puis j’ai participé à la compil' French Kiss de Colette.

Une compil' de «nouvelle nouvelle nouvelle pop française» ?
Sur le disque, on retrouvait La Femme, les Pirouettes, Juliette Armanet, Paradis… C’est vrai qu’aujourd’hui, ça fait sens de rassembler tous ces groupes sous l’étiquette nouvelle pop française. Les Pirouettes me font beaucoup penser à Elli et Jacno. La Femme aussi j’adore, je ne comprends pas les controverses pourries tout autour. Hey, pour une fois que des Français proposent un truc couillu, différent, faut pas déconner. C’est un espoir qu’ils soient là.


Tu passais de la grande major à un DIY bien dur ?
Attends, c’était DIY parce qu’on avait moins de moyens mais l’ingé son de Midnight avait quand même du matos d’enregistrement ! Enfin, c’est vraiment pas ma partie ça. Moi ce que j’aime, c’est l’instrument. Mon Wurlitzer – un piano électrique de 1979 que je suis allée chercher dans le Gers – ça, ça m’intéresse. Les morceaux ont été composés en janvier 2015, on est entré en studio en juillet. Au final, contrairement à mes EP's qui sonnaient ultra lo-fi, on est arrivé à obtenir un son absolument pas bricolo.

L’album commence par Jmy attendais pas, une comptine qui se transforme en disco. C’est complètement… inattendu. C’est vrai, ce groove, on ne pouvait pas du tout le voir venir. Comment ce titre a-t-il été fait ?
Je marchais dans la rue en chantonnant le premier couplet dans un mémo vocal. Ça n’a pas bougé depuis. On a écrit le texte du refrain mais pour la musique on ne savait pas du tout, et Raph a eu cette idée de disco. Sur l’album, je tenais à ce qu’on enregistre les basses-batteries en live. J’avais vraiment envie de laisser de la place au groove, jouer des notes hors du temps, faire des fla. C’est l’âme du disque.

On t’a reproché d’être gnangnan, naïve. Les mots sont simples, mais les phrases sont découpées de manière très chaloupée. Je me demande toujours comment on écrit comme ça. Est-ce que tu composes en «na na na» ?  
En général non, j’écris le texte puis trouve une suite d’accords. Comme je ne suis pas une grande chanteuse, on a l’impression que tout le monde peut le faire. Et c’est le cas. Mais quand on parle de naïveté, j’entends ça comme on dirait «art naïf». Ça se voit dans mes textes que je n’ai pas fait hypokhâgne et khâgne ; et mon disque a un côté fleur bleue – c’est vraiment un disque de midinette. Mais un disque de pop. Toute la différence entre la pop et la variété est là, entre les choses légères pop et les phrases à rallonge, bien pathos, de la variété.


Mais tu n’as rien de naïf ?!
En plus non ! Je pense qu’on dit ça des gens qui rigolent facilement, qui ont ce rapport au monde. Après, sur le côté gnangnan… Même dans mes EP's, tu peux entendre un sous-texte qui parle de la mort. Il y a un peu plus de profondeur que ce qu’on m’accorde - du moins j’ai l’impression que les gens qui s’arrêtent au côté «gnangnan naïf» n’ont pas vraiment écouté ou compris le disque.

On passe de Jmy attendais pas, une histoire de coup de foudre, à Retiens mon désir. Le reste de l’album enchaîne comme ça les ups and downs. À quel point cette histoire est-elle biographique ?
C’est dans le désordre, mais c’est vrai que tout me concerne – je n’arrive pas vraiment écrire quelque chose qui ne soit pas biographique, en fait. Même les morceaux qui paraissent moins personnels, Électricité ou Clair Obscur, abordent l’intimité. Sur le disque, on les a mis plutôt dans un ordre qui enchaînait bien les énergies des chansons.

Comment peut-on chanter un truc comme «retiens mon désir» ?
Cette phrase ! «Retiens mon désir, le laisse pas s’enfuir», c’est quand même super cheesy, quoi. Hé bien c’est hyper-dur à chanter ! Quand je l’ai écrite, j’avais honte de cette phrase, je pensais que c’était du Lara Fabian. Alors oui, pour le coup, c’est naïf, premier degré, tout ce que tu veux, mais on a fait en sorte que ça passe avec le groove. Je le vois en concert : ce morceau marche super bien, les gens dansent. Je ne me lasse pas du tout de le chanter.


C’est le double exploit du morceau et ça symbolise assez bien le disque : Retiens mon désir tient grâce aux petits synthés du Wurlitzer G-funk de Neuilly !
HA HA HA.

Voilà, merci Cléa Vincent.

Photo : Philippe Mazzoni

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++ Son premier album, Retiens mon désir, est disponible ici et est en écoute intégrale sur Deezer. Cléa Vincent sera en concert le 6 décembre prochain à la Maroquinerie (Paris).