Ariel Wizman : Alors… Qu’est-ce que vous voulez savoir sur cette p’tite tarlouze d’Édouard Baer ? Ha ha.

Nous étions plutôt intéressés par vos différentes vies, notamment le fait que nous en ignorions la plupart…
Ah, c’est donc pour connaître mon rôle pendant l’Occupation, c’est ça ? OK. Je pense que les gens n’ont pas que ça à foutre, mais allez-y…

Petit-fils d’un juge rabbinique, vous étiez à l’école normale israélite orientale, puis en hypokhâgne-khâgne... avec le punk comme épiphanie. C’est votre maîtrise de philo qui a foutu la merde ?
Je n’ai plus été croyant quelques années après le lycée. Je continue à l’être, mais dans un sens «grec»... Pour la réflexion, les portes que cela ouvre. C’était en tout cas de belles années avec des gens très intéressants, comme Emmanuel Lévinas ! On faisait des études pour connaître des choses, pas pour avoir un CDI… On avait soif d’apprendre, sans le côté besogneux. Puis, vous savez, la nuit était quelque chose de confidentiel. De larvaire. Il n’était pas commun d’y croiser des intellos. D’ailleurs, Roland Barthes a écrit sur le Palace. Les gens étaient outrés… «Qu’est-ce que ce sémiologue vient nous parler de…» Ben, les gens avaient raison !
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On vous imaginait presque en BHL des platines…
Aucune vocation littéraire ou philosophique ne devrait être un gagne-pain. C’est un loisir… studieux. Voilà. Moi, j’ai été assez vite dans la recherche d’une vie heureuse. En continu. J’ai fait ce que j’ai voulu, sans être sous la coupe de butors (ou moins que d’autres, en tout cas). Voilà : être dans la vé-ri-té. Ça correspond à ce que dit Jean-Louis Chrétien sur la «joie spacieuse» : se laisser déborder par la grâce des choses. Attention, ce n’est pas l’hédonisme, genre euh… se taper une épaule de je-ne-sais-quoi avec un bon vin… Non non. Je le retrouve d’ailleurs dans la jeune génération : c’est la dispersion, mettre fin aux contraintes. C’était aussi le cas pour Jacques Martin, Jean Yanne… ou Édouard Baer.

Que vous avez rencontré à une fête… tzigane ?!
Ouiii ! Attends, faut savoir qu’à partir de 1920 à Paris, rue Fontaine par exemple, il y avait un tas de boîtes russes : Le Raspoutine, Le Shéhérazade, Le Moscou… C’était tenu par des aristos ayant fui la révolution. C’est d’ailleurs bien résumé dans le livre Nuits de Princes de Joseph Kessel : les arrivées à cheval, les caissières anciennes baronnes de je-ne-sais-quoi, les putes qui puaient le blé, des guitaristes ayant joué pour le tsar… Il y avait même deux familles musicales qui ont fait école depuis. Gé-nial ! Et ça te raccompagnait jusqu’à chez toi à 7h du mat’… J’ai rencontré Edouard dans l'un de ces cabarets flottants. Avec ouverture de champagne au sabre, toutes ces conneries. Edouard venait d’une famille de fêtards, vous savez. Avec ce talent surnaturel pour la répartie. Quelqu’un… d’inspirant !

Et vous squattez, à Nova, chez Jean-François Bizot… qui était quoi : un dealer ? Une figure paternelle ?
Du grand fraternel ! Même s’il pouvait m’énerver pour son côté «c’est cooool», genre gogo enthousiaste pour tout, cachant ses insuccès. Mais il nous offrait la liberté. C’est important pour créer, la liberté ! C’était surtout un type travaillé par la curiosité, mu par la volonté d’échapper à son carcan bourgeois, avec un goût du risque compensé par son argent... Mais un homme de gratuité, oui. Or, aujourd’hui, qui a encore le luxe de jeter quelque chose en l’air sans vouloir le rattraper ? Voilà. C’est pour ça qu’il est si dur à résumer aux jeunes générations. Pas un gourou, en tout cas. Non. Il aimait créer des bandes et les laisser jouer dans son pensionnat de l’underground.
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Et la drum 'n bass, alors ? C’est vrai que vous en avez inventé le terme ?
Non, mais j’ai effectivement été le premier à en avoir joué en France… (il réfléchit) Et le premier à avoir écrit dessus, oui ! C’est vrai. Ce devait être dans Actuel… Encore un truc sur lequel j’avais raison ! Hé hé. C’est vrai que j’allais souvent à Londres chercher des vinyles. J’aimais ces rythmiques compliquées qui en faisaient hurler certains.

L’occasion, chez les Rosbifs, d’assister à l’explosion de la house ?
Alors, non : je n’ai jamais vu Laurent Garnier mixer à l’Haçienda de Manchester… Dommage. J’aurais aimé. Par contre, j’ai mixé à son mariage… en Angleterre ! Oui oui… Il n’y avait pas pour autant d’esprit de «bande», hein. Chacun était dans son coin. C’était le culte du rare. Il ne fallait suuurtout pas reconnaître ce que l’on jouait ! Ouhla, non. Certains mettaient même des stickers sur les vinyles. Vous savez ? Sur le rond central, là... Aujourd’hui ? C’est tout le contraire : si tu ne joues pas du connu, tu t’fais lyncher !

Ah. L’éternel «la vie parisienne, c’était mieux avant»…
Je ne sais pas... En tout cas, j’essaie de fuir les ghettos de riches, même si je peux y habiter. Mon quartier, ça a toujours été mon scooter. Stalingrad, Barbès, Château-Rouge… J’ai beaucoup traîné rue Myrha, par exemple. Là où on vend du crack, là où la vie est chahutée. La dimension populaire, dans le vieux sens du terme, y était encore possible. Il faut aller prendre une dernière bouffée de ces endroits qui perdent leur identité et se font envahir par la récupération marketing. Ou comment, en sortie de soirée chic, il est nécessaire d’aller écouter des gens enfin parler normalement…

Déjà, il y a 10 ans, vous avouiez une sorte de misanthropie créée par le trop-plein d’interviews…
J’interviewe moins de personnes du domaine artistique aujourd’hui... Mais c’est vrai. Je n’avais envie que d’une chose : qu’ils repartent tout de suite, une fois installés ! L’interview culturelle, c’est vraiment le royaume des inconséquents... Puis, je n’avais rien à leur dire avant ou après ! Avec Édouard, à Nova, on avait un assistant, Sylvain, qui nous dégotait des gens incroyables que l’on mélangeait avec des types chopés dans la rue juste avant. Or, on était le plus souvent fatigués - ou ivres, il faut l’avouer. Bref, les types s’enchaînaient en continu dans le studio. Les premières minutes, on essayait surtout de deviner qui c’était ! Quand on sentait le mec timide ou chiant, on faisait même en sorte qu’il n’ait pas le temps d’en placer une avant la fin de l’interview…


Des sales gosses, donc.
Mes enfants sont fascinés par cette liberté qu’ils découvrent par brides. Ça s’est perdu, c’est sûr, mais ça ne me dérange pas d’être le vieux con. C’est pour ça que la pub Samsung, tournée avec Frédéric Beigbeder, était drôle. C’est agréable de vieillir et j’ai toujours aimé les vieux. Puis, c’est lassant d’être jeune !

Il y a dix ans, vous affirmiez qu’écrire un livre serait une «trahison à vous-même». Depuis, vous en avez sorti quatre… Désolé.
Ah oui, effectivement. Voyez : quand on est jeune, on a des principes. La preuve ! C’est bien aussi de les oublier pour rajeunir ! On a besoin de ces résolutions pour se sentir adulte, alors que c’est… infantile. Mais, c’est vrai que l’écriture me remplit. J’aime même me relire !

C’est la musicalité des mots qui vous intéresse ?
Non, plutôt la rythmique, mais il y a un lien, oui. Je sais quand c’est lassant, quand il faut une phrase courte. DJ, c’est un jeu de copié-collé et de cut-up à la William S. Burroughs. Or, je veux que mes textes soient dansants. Les morceaux et les mots possèdent déjà leur univers, une identité. La façon de les enchaîner ou de les détourner de leur sens premier vont provoquer un «effet cric»... Lorsque j’écoute un morceau, je me demande toujours ce que je pourrai en faire… ou à quel moment l’écriture pourra soulever le dancefloor.

Parlons dancefloor, alors.
Non, mais la musique n’est plus vraiment écoutée. Seulement goûtée. Je pense que c’est dû à l’accélération ou au mimétisme de l’offre. Aujourd’hui, ils créent tous un peu la même chose, avec le degré de narcissisme comme seule variante. Y'a des types à l’autre bout du monde qui sonnent comme n’importe quel disque du label Kompakt… Vlan ! Vive la mondialisation.
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En parlant de réseau mondial, vous semblez être un grand déçu d’Internet, vous qui avez pourtant été rédac’ chef du magazine Univers>Interactif
Étonnant, hein ? Bon. C’était une fantastique bibliothèque. Incroyable. L’immédiateté donnait l’ivresse, c’est vrai. J’y ai passé des heuuures ! Et je télécharge encore beaucoup de musique, car les marchands de disques disparaissent tous. Mais il y a eu… je ne sais pas… une régression par la loi du nombre. Pourtant, le danger du big data est réel ! La décompensation sur les réseaux AUSSI ! Et ne parlons pas de la loi du clic qui nivelle le contenu… Alors, oui, j’ai une consommation désormais raisonnée. Ma prochaine étape ? Devenir ermite. Je suis sérieux, hein : s’allonger, rire... Je me sens de plus en plus en adéquation avec moi-même. Je n’arrive pas à comprendre que le monde se soit engagé dans un processus qui détruit emplois et vie privée. Et sans pouvoir le critiquer ! Entre le pseudonymat et l’absence de courtoisie, où est l’utopie ? Le modèle économique ? On se fait surtout reprendre par ceux qui s’y sont multipliés pour tyranniser la pensée. Pour moi, Internet a donné naissance à la démocratie agressive. Hum. On va encore me tomber dessus... Vous êtes sûrs, alors, que vous ne voulez pas que je vous reparle d’Édouard ?