Avant d'entrer dans le vif du sujet avec le trio (la boîte à rythmes et son dompteur se sont excusés), rions un instant en pensant au mini-scandale provoqué par le retour de nos keupons bouffons. Pour résumer, les habituels esprits chagrins qui passent leurs journées sur les réseaux à tout critiquer ont reproché aux braves Ludwig de «vouloir s'en mettre plein les poches en réservant leur retour au Hellfest», une monstrueuse entreprise capitaliste, c'est bien connu. Est-ce que quelqu'un peut parler à ces crétins de Malcolm McLaren ? Leur dire que Johnny Rotten est désormais citoyen américain et qu'il vit à Malibu ? Merci d'avance. Oublions ces abrutis, les clowns sont arrivés.

Que faisiez-vous avant de former le groupe ?
Bruno 
(guitare) : On était au lycée, j'étais au Perreux. Karim était à Limeil-Brévannes.
Charlu (basse) : Moi, j'étais au Mans.

Vous étiez déjà branchés punk au lycée ?
Bruno
 : Ouais ! Punk, rock, reggae, ska aussi.

Vous lisiez les magazines rock de l'époque comme Best ou Rock & Folk ?
Bruno
 : Oui et aussi les fanzines. C'était un peu le début. Il allait bientôt y avoir l'éclosion des fanzines et des radios libres. Avant les radios libres, il y avait quelques radios pirates qui diffusaient un peu de musique différente. Il n'y avait pas vraiment d'autre moyen d'écouter de la musique anglaise, américaine ou d'autre part. Il y avait aussi quelques groupes français mais c'était des groupes qui chantaient souvent en anglais.


Karim
(chant) : Dans les années 80 avec le punk et Plastic Bertrand, il y a eu quelques groupes. Les maisons de disques voulaient leur faire faire du Téléphone ou du Trust. Il y a eu aussi un peu de punk mais il était mal produit et ça n'a donc pas marché.
Bruno : Nous, on est un peu la deuxième génération du punk. Avant, il y avait eu des groupes comme Oberkampf ou Métal Urbain.


Karim
 : Oberkampf, c'est la même génération que nous.
Bruno : Ils étaient un peu plus vieux, ils ont commencé en 81 ou 82. Je les écoutais quand je jouais dans les Start In Block, mon groupe d'avant les Ludwig. C'est la même que génération que Wunderbach, La Souris même (La Souris Dégliguée, NdA). Le mouvement alternatif était différent : il s'est formé autour des squats, des manifs, des autonomes et des fanzines qui ont accompagné tout ça. Tout à coup, un truc s'est développé autour d'un mouvement dans lequel il y avait toutes sortes de groupes, pas seulement punks : il y avait du rock and roll et même des groupes avec des accordéons comme les Endimanchés ou du reggae avec les Babylon Fighters. Mais on n'était pas vraiment conscients de faire partie d'un mouvement. On gravitait autour des squats. Des gens commençaient à se réunir pour organiser des concerts. Il n'y avait presque rien à l'époque, les concerts en province étaient mystiques : ils étaient organisés par des fans qui contactaient les groupes par courrier... (Rires) La caravane de gens qui suivaient les groupes alternatifs était vraiment impressionnante. Parfois, ils louaient des bus pour aller les voir à 500 bornes ! C'était aussi ça, le mouvement alternatif : la raïa autour des groupes.


Vous sortiez beaucoup quand vous étiez ados ?
Bruno :
Ah, ouais !
Charlu : Au Mans, ça tournait quand même assez bien. Les Clash étaient passés quand ils n'étaient pas encore connus.
Bruno : Il y avait des villes rock qui bougeaient bien. Il se passait des choses intéressantes en Bretagne. Il y avait déjà des festivals, des cafés-concerts. Quelques réseaux existaient comme au Pays Basque en liaison avec le phénomène identitaire. Je sortais beaucoup, j'allais voir tous les concerts que je pouvais...

Tu allais voir les groupes qui jouaient dans les squats ?
Bruno :
À l'époque, ça se passait souvent là ou à la Mutualité (salle du Vème arrondissement où jouèrent des gens comme Yellowman ou les Ramones, NdA), ou dans les MJC en banlieue.


C'était toute une aventure d'aller aux concerts...
Bruno :
Oui ! C'était une vraie aventure ! Souvent, on ne connaissait même pas l'endroit exact où il allait avoir lieu. On ne savait pas comment entrer dedans non plus et, à la fin, on ne savait pas comment rentrer chez nous !
Charlu : Moi, mes souvenirs sont plutôt embrumés...
Bruno : Oui il y avait ça en plus (Rires) Mais c'était une aventure, c'était cool. Tu attendais ça pendant des mois. Les groupes étaient annoncés puis désannoncés puis on les annonçait de nouveau, finalement, ils venaient. C'était pareil pour les disques. On les attendait des mois. Quand on savait qu'un groupe enregistrait, t'allais chez ton disquaire toutes les semaines pour voir si le disque était arrivé, c'était un autre rythme !

Le groupe a été formé par Olaf, le fondateur des Béruriers (qui deviendront Bérurier Noir, NdA) qui a quitté ce groupe parce qu'il devenait trop connu...
Bruno :
Oui. Je ne faisais pas partie du groupe au début, je les ai rejoints en 1983. J'avais rencontré Olaf dans une soirée beuverie. On était de la même banlieue et on avait des potes en commun. Je ne sais plus exactement où j'ai rencontré Olaf, tout ce que je sais, c'est que c'était bien arrosé ! Les Start In Block, le groupe dans lequel je jouais avant, s'était fait voler tout son matos. J'étais bassiste. Les Ludwig avaient besoin d'un guitariste. Je me suis dit : "la guitare, c'est pareil que la basse, il y a juste deux cordes de plus mon groupe !"

Et toi, Karim, comment as-tu rencontré Olaf ?
Karim :
Par petites annonces sur Meetic ! (Rires) J'étais dans le lycée de Fabrice, l'autre chanteur qui s'est barré parce qu'il trouvait que ce n'était pas assez dark ou batcave. J'ai dit à l'autre guitariste : "je ne sais pas chanter mais je veux chanter avec vous" ! C'est comme ça que j'ai rencontré Olaf et les autres.

Quels souvenirs as-tu de ton premier concert avec le groupe ?
Bruno :
C'était à Bilbao, je suis de là-bas. Une semaine par an, il y a des fêtes basques. Franco était mort quelques années avant et on était en plein dans l'époque de la transition entre la dictature et l'Espagne moderne. Après quarante ans d'interdiction du basque, les gens pouvaient faire la fête comme avant, c'était un truc de malades ! Il y avait des concerts partout dans la rue, le rock explosait là-bas ! J'ai emmené les Ludwig. J'allais là-bas, je leur ai dit qu'il y aurait certainement moyen de jouer. On a trouvé un endroit et on a fait deux, trois concerts. Le lendemain, on était en une dans les journaux parce qu'on avait des crêtes. On était keupons de chez keupons et les gens déliraient de voir un groupe sans batteur, ce qui n'était pas très courant à l'époque. Il y avait un groupe de filles à Bilbao, Las Vulpes. Elles ont explosé en faisant une reprise en espagnol de I Wanna Be Your Dog en chantant "je veux être une chienne".  Dans l'Espagne ultra-catholique qui sortait tout juste du franquisme ça a fait du bruit. Elles ont en partie été à l'origine du mouvement punk en Espagne.


Vous traîniez souvent avec les Bérus ?
Bruno :
Oui, parce qu'Olaf avait été dedans. J'allais les voir quand ils jouaient, j'étais déjà dans ce mouvement. J'allais aussi voir les Lucrate (Lucrate Milk, NdA), les groupes qui passaient à Palikao. J'écoutais aussi les cassettes Visa (label indé de cassettes, NdA). Il y avait toute une vague avec pas forcément que des groupes punks ; on trouvait beaucoup de groupes expérimentaux, indus, crassiens (inspirés par le groupe anglais Crass, NdA), c'était intéressant. Ce qui était bien, c'est que, quand tu sortais, t'étais toujours sûr de voir quelque chose de surprenant !


Vous avez autoproduit votre premier 45 tours ?
Bruno :
Oui ! Autoproduit et enregistré sur un grille-pain ! C'est presque véridique, on l'a enregistré sur un magnéto cassette Philips, le grill à deux touches !

Comment a t-il été accueilli ?
Bruno :
On a été vachement surpris parce qu'on en avait tiré à mille copies et qu'ils sont partis super vite. À l'époque, peu de groupes français faisaient des disques. On n'avait pas de distributeur et on les vendait de la main à la main, et il s'est répandu vite fait. Les gens enregistraient les disques sur des cassettes aussi, c'était en 85. On a sorti l'album l'année d'après parce qu'on avait la chance d'avoir un pote assistant ingénieur du son dans un grand studio à Paris. On a chourré les clés un week-end, on s'est incrustés en douce et on a enregistré l'album en deux jours !


Comment écriviez-vous les paroles ?
Bruno :
Karim écrivait pratiquement tous les textes, c'est son truc. Il écrit des bouquins maintenant. Il a toujours eu une plume. Les textes sont assez originaux. Avant de rejoindre les Ludwig, je trouvais que leurs paroles étaient différentes. Il y en avait de complètement débiles et d'autres super-dures et froides sur la guerre. Une espèce de surréalisme, de "super-réalisme" aussi, c'était intéressant.

Tu avais une technique particulière, Karim ?
Karim :
Non, ça dépendait. Parfois, je les écrivais en studio. D'autres fois avant. Des fois, ça me prenait cinq minutes. Il y a des textes super-vieux qui datent de l'époque du lycée que j'ai réécrits vingt fois. En règle générale, plus ils sont simples, plus ça va vite.

Tu appréciais les paroles de quels groupes ?
Karim :
Les Bérus, au début, Warum Joe, Crass... Métal Urbain, aussi.
Bruno : Ces groupes-là avaient des paroles très claires du point de vue politique, ça n'existait pas vraiment avant, sauf peut-être dans des groupes hippies ou chez les mouvements alternatifs d'autres époques. Dans le rock, on avait Téléphone qui attaquait un peu mais restait gentil. Trust était un peu plus dur mais Métal Urbain c'était le niveau au-dessus, ce que tu avais vraiment envie d'entendre quand tu avais cet âge-là à cette époque.


Et pourquoi ce choix d'utiliser une boîte à rythmes en lieu et place d'un batteur ?
Karim :
C'était un peu moderne et simple à faire marcher. On voulait faire un truc minimaliste.
Bruno : On ne savait pas vraiment jouer c'était donc bien d'avoir cette boîte. Elle nous mettait un peu dans le rythme. Si on avait pris un batteur qui ne savait pas jouer, ça aurait été plus long ! (Rires) En plus, ça nous permettait de répéter dans une petite pièce !
Karim : Les batteurs font mal aux oreilles.
Bruno : D'autres groupes comme les Bérus d'où venait Olaf utilisaient une boîte à rythmes. Je crois qu'il avait une haine un peu spéciale envers les batteurs, peut-être à cause d'un traumatisme d'enfance(Rires)
Karim : Oui, je crois qu'il avait été enfermé dans un placard avec un batteur. (Rires) J'aimais beaucoup Kraftwerk chez qui il n'y avait pas de batterie.
Bruno : C'était aussi l'influence de Warum Joe et de Métal Urbain.

Vous êtes passés ensuite chez Bondage, le label le plus connu de la scène alternative...
Bruno :
Oui, c'était par les Bérus, si je me souviens bien. Comme on jouait beaucoup avec eux, on a été vite en contact avec les mecs de Bondage. Tout s'est fait vite. On jouait tout le temps, on commençait à avoir du public et le disque était là, on l'avait autoproduit.


Vous êtes rapidement devenus un des piliers de cette fameuse scène alternative...
Bruno :
On était tout le temps avec les Bérus, les Wampas, les Washington Dead Cats et ND (Nuclear Device, NdA). On tournait dans les mêmes circuits.
Charlu : Si les Bérus étaient une sorte de cirque politique, on était plus surréalistes, dadaïstes, moins portés sur le sérieux et plus portés sur des trucs abstraits... On a peut-être été critiqués par certains talibans du punk, il y en a partout mais je ne pense pas qu'on ait été critiqués pour notre côté festif. C'était  notre manière d'être engagés. On pouvait faire passer des messages grâce à notre côté festif et on ne s'est peut-être pas trompés parce que, regarde,  aujourd'hui des gens se réclament de ce côté-là des Ludwig.


Certains n'ont pas digéré la fin du mouvement alternatif, quand certains groupes sont passés chez les grands labels...
Bruno : Le disque n'existe plus donc ce n'est plus un problème. C'était un combat à l'époque parce qu'on se battait contre les majors qui produisaient un truc industriel alors que, nous, nous voulions faire de l'artisanat. Le mouvement alternatif aurait peut-être pu devenir plus global mais il aurait de toutes les manières fini par être industrialisé. L'idéalisme complet n'existe pas : on faisait des disques et on les vendait.

Et pourquoi avez-vous fait une... pause ?
Bruno :
Ça faisait quinze ans qu'on tournait, on avait envie de faire autre chose. On ne voulait pas finir blasés...
Charlu : On ne voulait pas devenir des fonctionnaires de la musique.
30-ans-de-bebop-au-mans-ludwig-von-88-sur-sceneEt pourquoi avoir attendu 2016 pour vous reformer ?
Bruno :
On en avait parlé plusieurs fois mais on a été un peu feignants du coup, ça a pris quelques années pour qu'on se remette ensemble mais, pendant tout ce temps, on n'a jamais été loins les uns des autres.

Vous avez la pression avec cette reformation ?
Bruno :
Non ! On improvisera quand on fera des fausses notes ! On connaît des gammes que personne ne connaît ! (Rires)

++ Vous pouvez retrouver Ludwig von 88 sur leur page Facebook.
++ Quant à toutes leurs dates de tournée, elles sont ici.