Marie Amachoukeli a 36 ans, elle aurait pu avoir un destin fait de ruines si elle n’avait laissé l’archéologie de côté pour tenter presque par hasard le concours de la Fémis. La suite ressemble, du moins au départ, à d’autres trajectoires : école, galère, idées piquées, salade tomades oignons STP chef… jusqu’au court-métrage Forbach, qu’elle réalise comme tous ses films avec Claire Burger, et puis C’est Gratuit Pour Les Filles, César du meilleur court-métrage 2010. En 2014, son premier long, Party Girl (co-réalisé avec Claire Burger et Samuel Theis) obtient un prix d'ensemble de la sélection Un certain regard et Caméra d'or. Marie Amachoukeli est donc sortie des ruines. Aujourd’hui, elle se partage entre la scénarisation (pour Guillaume Gouix ou Cyprien Vial entre autres) et la réalisation de films.

Pour le protocole, je dois demander : on dit «réalisatrice» ou «metteuse en scène» ?
Marie Amachoukeli : C’est une distinction de chapelles, mais je préfère «réalisateur», qui veut dire «rendre réel» ; cette définition me va. «Metteur en scène» convient peut-être plus au théâtre, enfin ma génération ne l’emploie plus trop pour le cinéma.


Tu as étudié l’Histoire puis tu as suivi une formation à l’écriture ciné : pourquoi ?
La vérité est bien plus terrible. J’étais en archéologie, en fait. Et je revenais d’un chantier biblique en Israël où j’entamais des recherches sur Qumrân, les manuscrits de la mer Morte, quand je suis tombée en détresse amoureuse. Un ami m’a littéralement prise en charge, pendant qu’il préparait le concours de la Fémis. C’est lui qui m’a emmenée au cinéma, m’a fait découvrir des films en même temps qu’il préparait son dossier au concours de l'école. Je me suis prise au jeu, me suis inscrite et j’ai eu la Fémis. Et au départ, je ne suis pas cinéphile - et quelque part tant mieux car ça m’a évité un rapport sacro-saint au cinéma…

À ce moment, tu deviens plutôt scénariste ou réalisatrice ?
Les deux, et j’en suis assez contente. C’est le même enthousiasme pour moi dans ces deux domaines. Tu sais, des gens qui se consacrent uniquement à l’écriture scénaristique peuvent mettre jusqu’à 10 ans pour gagner leur vie, c’est vraiment un métier de chien. Donc tu ne le fais pas pour te rassurer. Tu fais ça parce que tu aimes ça.

Justement : est-ce que le travail de scénariste demande à ce qu’on écrive en tant que nègre, pour bouffer ?
Ouais, bien sûr. Ça m’arrive de ne pas signer. Mais ça reste toujours quelque chose de ludique pour moi. Ce qui est drôle, c’est d’intervenir sur des films différents de ce que tu as l'habitude de faire et de s’amuser avec les genres. Tu apprends beaucoup en te mettant «au service de», et ça n’empêche pas que tu te reconnaisses dans ces films. Et puis tu as une contrepartie.

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Marie en repérage pour Party Girl dans un cabaret allemand

Mais ne pas signer n’est-il pas un risque de se faire plumer ?
Tu veux dire faire le boulot, te faire piquer tes idées et ne pas se faire rémunérer du tout ? Ç’est ça que tu veux dire ? D’accord. C'est le pire cas de figure... Bah, la vérité est que ça arrive très souvent, surtout au début. Deux solutions : ou tu pleures toute ta life comme pas possible (ça m’est arrivé) ; ou tu passes l’éponge car mille autres idées vont arriver. Si ce genre de truc t’arrête, t’es mal.

Une anecdote ?
Non ! C’est l’omerta, tu t’en doutes.

Concrètement, où ton métier te fait-il travailler le plus ?
Entre écriture et tournage, ça varie. Party Girl, c’est sept ans de maturation, un an et demi d’écriture et un travail sur la sortie (promo par exemple) qui s’étend dans le temps. Le moment où tu fais le film est tellement prenant que tu n’as même plus de vie amoureuse. Chaque soir, tu dois résoudre des problèmes pour 6h du matin et il est déjà 4h. Le dimanche, tu rebosses, parce que par exemple tu devais avoir 30 figurants et qu’il n’y a que dix, alors tu reprends ton découpage et sollicites des gens au débotté dans la rue. Mais en vérité, tu passes plus de temps à réfléchir et écrire tes films ou celui des autres qu'à les tourner.

Le travail de pré-production n’est-il pas censé te faire éviter de boire la tasse ?
Quand t’as les sous et quand tu as le temps, ça va. Mais souvent, on se retrouve dans une situation où on a «mangé» la prépa, alors il faut travailler deux fois plus dur ensuite. Cette partie là est géniale à vivre, il y a un truc que tout le monde devrait savoir : quand tu arrives n’importe où et que tu veux rentrer dans un bâtiment, tu dis «bonjour, je viens faire un film, est-ce qu’on pourrait visiter ?». Et toutes les portes s’ouvrent (enfin, pas à Paris). J’ai vu des usines désaffectées, des salles de sport vieillottes, des lycées à l'abandon, des maisons « hantées », des capsules temporelles où personne n’avait mis les pieds depuis les années 1970.

DSC_1269Repaire de party girls

Tu ne travailles qu’en flux tendu ?
En ce moment, je finis un court-métrage d’animation avec Vladimir Mavounia-Kouka - on connaît ses illustrations et ses clips pour Rone entre autres. Hé bien on a fait 12 minutes d’animation en un mois et demi. 12 images par seconde [soit 8640 images pour les Rain Men, soit une réponse à la question posée, nda].

Tes films sont très ancrés territorialement et très réalistes. Peut-on dire qu’ils croisent le genre documentaire ?
On prend le parti de se dire que plus c’est original, à savoir «particulier», plus on peut toucher de gens dans leur globalité. Après, il faut éviter le «côté Strip-tease» qui instrumentalise souvent les gens – ce qui pouvait effrayer les producteurs. Après docu-fiction, fiction ou docu ; pour mes films, je dis «hybride». Tu vois n’importe quel film de Pasolini, c’est du docu-fiction avant l’heure, sauf qu’à l’époque ça ne s’appelle pas comme ça. Est-ce qu’on est plus proche du néoréalisme (dans Party Girl, le réalisateur Samuel Theis joue son propre rôle, aux côtés de sa mère, le personnage principal) ? Dans tous les cas, même si ça emprunte à des styles documentaires, il y a un pacte de fiction, une volonté de romanesque.

Est-il plus difficile de trouver des financements avec cette démarche, «à la croisée» du docu et de la fiction ?
Oui. Après, les courts-métrages parlaient pour nous, on avait eu un César… Mais quand on disait qu’on allait faire tourner Angélique, 62 ans et parfaitement inconnue, on s’est entendu dire : «mais attends, je connais très bien Catherine Deneuve, c’est elle qu’il vous faut». C’est pas une blague ! Seulement, on ne pouvait pas faire Party Girl avec Catherine Deneuve, que j’adore par ailleurs. Ça aurait dénaturé toute l'impulsion initiale et le trouble qu'on voulait mettre dans le film. Le Luxembourg devait être en co-production. Ils ne voulaient pas d’Angélique non plus, ils se sont retirés avec leurs 800 000 euros. D’un coup. Ça aurait pu vraiment mettre en péril le film.

Comment se relever d’une perte de dernière minute aussi importante, juste avant un tournage ?
C’est assez dingue quand tu fais un film ; à partir du moment où tu lances la prépa, plus rien n’arrête le train en marche. Au pire, on tournait le film dans des chiottes. En même temps, quelle chance - s’il avait fallu tourner au Luxembourg, ç'aurait été l’enfer. Du coup on a tourné où on voulait, dans les lieux auxquels on pensait en écrivant.

Ta démarche est de prendre des acteurs non-professionnels. Les castings sont donc particuliers pour toi ? Tu dois aller les faire dans la rue ?
Oui, et tu envoies des collaborateurs. Michel dans Party Girl, avant même qu’il ne fasse des scènes d’impro, on savait que c’était lui ; et pourtant il est arrivé tout bourré à l’essai, après avoir coupé son bois pour l'hiver. Yéliz dans C’est gratuit pour les filles, c’était aussi immédiat ; un regard et on sait qu'on a trouvé la bonne personne. C’est comme tomber amoureux.

Du coup, tu ne donnes pas de texte aux acteurs ?
Sur le plateau, tu donnes une intention, une partie de texte, puis les acteurs brodent autour.
La différence principale, c’est qu’un acteur pro sera presque toujours constant, juste, dans le sens qu'il faut. Alors que les gens avec qui on tourne peuvent être exceptionnels, vraiment exceptionnels, et d’un coup : tout nul. Nul genre série télé de merde. C’est des montagnes russes... à pleurer de rire, parfois. Il faut accepter que ton film ne sera pas au cordeau et composer avec les gens, accueillir l’accident, faire avec. C'est un équilibre précaire mais c'est très vivant.


Question de la poule ou de l’œuf : pour faire un premier film, il faut obtenir la confiance d’une production. Pour une production, il faut un premier film.
C’est l’enfer. Avec Claire [Burger], on avait des courts-métrages, et sans cette carte de visite, personne ne nous aurait suivi sur Party Girl. Il faut montrer de quoi tu es capable. Après, il y a d’autres exemples de gens qui viennent directement à la réalisation. Mais nous, notre école, c’est le court. C’est une très bonne porte d’entrée. Encore aujourd’hui je veux en tourner, car c’est un terrain d’expérimentation très précieux. Tu es libre dans le court-métrage. Très libre. Et c'est rare.

Il y a une espèce de règlement tacite pour se faire produire un premier film ?
Certains te diront ce qu’il faut faire, ce qui marche en ce moment. Il ne faut surtout pas écouter ces gens-là. Chaque succès est un miracle. Quand j’étais scénariste, j’avais rencontré une caricature de producteur avec cigare et cendrier plus grand que ta table à manger ; il me dit «Mademoiselle, vous êtes drôle. Vous voulez travailler ? Il nous faut un truc sur l’espionnage, un peu rigolo». En fait, OSS 117 venait de sortir. Du coup, je rentre chez moi, je réfléchis, j’imagine des histoires de lesbiennes espionnes (peut-être pas la meilleure idée du siècle tu me diras), et d'autres encore.... Plusieurs semaines après, je reviens avec 40 pitchs de comédies d'espionnage, le mec me dit : «Stop ! Les espions, c’est relou. Non, ce qu’il nous faut, c’est des rivalités entre régions, le Nord, le Sud… Vous voyez ce que je veux dire ? ». Les Chtis était sorti, et le mec me demandait de trouver un conflit entre la Moselle et la Bretagne pour en faire une comédie. Et de l’entendre soutenir que c’était le seul moyen dorénavant de financer des films. J'étais sciée... en plus, ce travail de brainstorming n’était pas payé, mais quand tu crèves la dalle, tu te prêtes au jeu. Ceci dit, il y a des producteurs courageux aussi qu’on finit par rencontrer, Dieu merci.

Les récompenses que tu as obtenues ont permis de mieux te faire entendre ?
Oui. Et puis il faut quand même être très prétentieux pour refuser un prix qui te permet de faire ce que tu veux faire par la suite. Aujourd’hui, tu ne peux plus te planter. Plus vraiment...
topelementL'équipe de Party Girl sur le tapis rouge

Justement : si l'on se plante, on est placardisé ?
C’est une crainte qu’on a tous - tu n’imagines pas le nombre de concours qu’il faut passer pour faire en sorte que ton film existe. Ce sont de véritables «appels à projets», en fait. Tu passes le CNC comme tout le monde, et en face, tu as Godard et Téchiné et Machin.... tu as vraiment la pression ! Après, il y a l’oral, c'est une épreuve de taille. Là encore il faut avoir la foi pour entraîner les gens à te faire confiance et à te suivre. Ensuite, il faut encore convaincre les chaînes, les régions, les distributeurs, les festivals, et le public, l’international… La vraie solution c’est de ne pas trop y penser, pour pouvoir se réinventer.

Et aujourd’hui alors, tu vis de tes films ?
Avant c’était dur, je mangeais beaucoup de pâtes. Maintenant c’est bon. Pour combien de temps ? Je touche du bois.