Le Chilien illuminé sort aujourd’hui le deuxième volet de sa trilogie autobiographique. Après La Danza de la Realidad (La Danse de la Réalité) qui, en 2013, contait son enfance sans amour entre un père violent et une mère ailleurs, le début de Poesia sin fin est marqué par un cri : famille de merde ! Le couvercle saute, le jeune Jodorowsky coupe son arbre généalogique à la hache et s’en va libérer son corps et sa langue sous l’aile des grands poètes chiliens de l’époque : Stella Diaz, Nicanor Parra, Enrique Lihn… Avec la découverte du pouvoir magique de l’acte poétique, l’adolescent frêle deviendra peu à peu force de la nature, chercheur infatigable, acteur, mime, poète, évidemment, mais aussi scénariste de bandes dessinées, réalisateur de films cultes, guérisseur, tarologue… bref, l'un des grands papes de la culture alternative de ces 50 dernières années. Nous nous sommes entretenus pendant une durée indéterminable avec cette montagne sacrée de 87 ans. Le protocole : nous avons apporté un sac rempli d’objets, chacun renfermant en lui un champ thématique. On vous laisse choisir un objet, monsieur Jodorowsky, commencez par celui que vous voulez, comme vous le sentez.

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Smecta, LSD, gode, tête de mort... Voici notre petit autel braino-jodorowskien

Alejandro Jodorowsky : La tête de mort.

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Michael Petkov-Kleiner : Cela renvoie fatalement à la mort — Elle vous fait peur, la mort ?
Ça m’a fait peur jusqu’à 40 ans. Finalement, ça fait peur à tout le monde. Tout le monde cache ça, mais tout le monde est très affecté d’être mortel.  C’est de l’ordre de l’incompréhensible, le moment où la raison ne fonctionne plus, c’est pénible. Mais ce n’est pas une humiliation, c’est une réalité totale. S’habituer à ça, c’est difficile. Généralement, tout le monde vit comme s’il était immortel mais personne ne veut parler de ça. Quand on avance en âge comme moi, on est obligé. Le corps commence à s’en aller, à avoir des problèmes liés à la vieillesse, comme une feuille verte devient sèche. Dans ces moments là, tu te demandes : est-ce que je vais perdre tout intérêt à la vie parce que je vais disparaître, parce que rien ne va rester ? Et tu te dis : mais non, j’ai la chose que j’aime le plus de tout, je l’ai maintenant, j’ai la vie ! En ce moment-même, je suis vivant ! Quelle merveille, je suis vivant ! Alors je vais profiter de la vie, je ne vais pas chercher à la prolonger, je vais essayer d’en profiter dans la durée qui me reste. La nuit, quand je me couche, je ferme les yeux, et au bout d’un moment, quand j’arrête de penser, je disparais, je m’endors — et tout à coup, je me réveille, et je ne sais pas combien d’heures sont passées, si c’est une heure ou dix heures… Il faut que je regarde la montre. Entre le moment où j’étais conscient et le moment de mon réveil, il y a le néant. Alors je me dis : ah, mourir, c’est comme ça. C’est s’endormir. S’il y a quelque chose, je le saurai tout de suite ! Et s’il n’y a rien, qu’est-ce que ça peut me faire de ne pas m'en rendre compte ? C’est génial ! Ca veut dire que la mort n’existe pas ! Parce qu’il n’y a personne pour la percevoir. Je te dis ça, c’est très important !

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La mort dans Poesia sin fin. Plutôt joyeuse.

MPK :  Le chapitre mort est fermé. On vous laisse choisir un autre objet ?
Prenons les menottes.

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Marie Klock : Revenons donc à votre film, justement. Dans Poesia sin fin, vous traversez la ville en ligne droite, sans vous soucier des obstacles, en ignorant les murs, les maisons sur votre passage — quels sont les entraves que vous avez connues dans votre vie et qui vous ont le plus formées ?
J’ai beaucoup travaillé sur l’arbre généalogique ; le premier obstacle, c’était mon père. J’en parle dans La Danza de la Realidad. On m’avait donné une médaille religieuse, et il l’a jetée aux toilettes en me disant : «Dieu n’existe pas. Tu meurs, tu pourris, il n’y a rien». C’était l’obstacle le plus grand, parce que d’un coup d'un seul, à 5 ans, il m’a coupé la foi. Il m’a tout coupé, il m’a mis dans un total athéisme. C’était un problème pour moi de ne croire en rien.

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Papa-Jodo castrateur, dans La Danza de la Realidad

L’autre obstacle, c’était ma mère. Ma mère et mon père se haïssaient. Je n’étais pas un enfant voulu, je suis né d’une violation de ma mère par mon père. Elle m’a dit  «écoute, après que tu es né, je me suis attaché les trompes — les trompes, c’est le mot qu’elle a utilisé — pour ne plus jamais avoir un fils de ce salaud». Elle me disait qu’elle ne voulait pas de moi ! Et comme elle parlait de trompes, je pensais qu’à l’intérieur d’elle, il y avait un éléphant. Alors après, j’ai fait un film sur les éléphants. Je me suis rendu compte que je n’étais pas voulu, que ma vie était une intrusion, j’étais comme un étranger, quelqu’un qui envahissait le ventre de ma mère. Tout à coup, je n’avais plus de place dans le monde, j’étais un intrus. Toute ma vie, ça m’a poursuivi. La recherche de la foi, la recherche d’appartenir à quelque chose. Les deux choses que tu vois ici, c’est ma mère et mon père (il désigne chacun des bracelets de la paire de menottes) qui m’attachent. Lui avec sa haine et sa souffrance — parce que c’est une vraie souffrance de ne pas aimer — et elle avec sa haine de la vie et sa souffrance de ne pas avoir d’espoir.

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Maman-Jodo brimée soumise

C’est avec ça que j’ai dû lutter. Mais je me suis bien délivré, crois-moi ! Regarde ce que j’ai fait : j’ai uni les deux parties (il superpose les bracelets) et je suis passé par là avec la chaîne (il fait passer la chaîne à travers le cercle formé par les deux bracelets superposés). Je les ai unis et je leur ai donné dans mes films ce qu’ils n’avaient pas. J’ai coloré mon passé.

MPK : On vous laisse choisir un autre objet.
Cette petite poupée !

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MPK : Elle représente la femme. Il y a une chose qui m’a interpellé, c’est que dans Poesia sin fin, c’est la même actrice qui joue votre mère et la femme qui vous dépucèle, qui est une femme guerrière, une femme phallique. On est donc dans un autre registre que la maman et la putain, on est plutôt dans la maman et la guerrière. Comment articulez-vous ces deux choses-là ?
Moi, dans ce film, je montre ma mère dans une gaine, enfermée toute sa vie : en faisant l’amour, elle est dans un autre monde, elle chante, elle ne se rend même pas compte de ce qui lui arrive, ce n’est pas une passion, c’est un petit devoir. Cette pauvre femme avait à l’intérieur dedans une autre femme, c’est toute la partie d’ombre qui était retenue, et c’est ça que je cherchais sans m’en rendre compte. Je complétais ma mère en allant vers l’exact contraire. C’est ça que je dis dans le film.

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La boxeuse-dépuceleuse. Une introduction à la viragophilie

Mais quand je vois cette petite poupée (il désigne la Barbie), évidemment c’est une belle petite fille, mais c’est tout ce que je ne voudrais pas montrer dans un film. J’en ai marre de ces starlettes, des petites poupées minces, blondes, avec des petites culottes, au bord de l’inanition — cette pauvre femme ne mange pas ! Elle se montre, elle s’exhibe… J’en ai marre de cette image dégoûtante que le cinéma américain ou le milieu de la mode ont imposée, cette femme-poupée, belle, mince… Je ne suis pas anti-gay, je n’ai pas de limites, mais c’est une image homosexuelle de la femme, la femme est un squelette.  Quand on aime vraiment une femme, la femme c’est ta complémentarité ; or ma complémentarité peut être une éléphante ! Une naine ! N’importe quelle race ! N’importe quoi ! Il n’y a pas un canon de beauté spécifique, ça peut être une Vénus hottentote, de l’Afrique ! Mon image de la femme, c’est une femme qui est multiple, pas cette forme standard. Pour moi, cette poupée Barbie, je ne la trouve pas différente d’un Big Mac ; C’est un produit industriel. Dans mon film, il n’y a pas ça. Il n’y aura jamais ça. Moi, j’aime la vie ; ce mythe de la poupée Barbie, c’est inhumain, ça conduit à la destruction de la planète.

(Il s’empare du gode)

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MPK : Alors ça, c’est un phallus. Un godemiché.
Mon dieu !

MK : Aussi bien dans La danse de la Réalité, qui se complète par Poesia sin fin, vous êtes un enfant pâle, différent des autres, dont le père a une peur panique qu’il devienne homosexuel. De quelle manière avez-vous construit votre virilité là-dessus, et quel a été le rôle de la sexualité dans votre existence, votre rapport au plaisir ? Comment s’est passé votre quête ?
Je vais le reposer, j’espère qu’il n’a pas été utilisé !

MPK : Non ne vous inquiétez pas, je l’ai passé à la Javel.
J'ai conduit ma voiture sans avoir de permis pendant 40 ans.  Bon, là, j'ai arrêté de conduire, mais à l'époque où je conduisais, il m'est arrivé un jour d'avoir une panne, je ne pouvais plus avancer. Une personne s’est arrêtée et m’a demandé ce qui ne marchait pas, et en cinq minutes, elle a trouvé, a réparé ce qui n’allait pas, et elle est partie. Et là je me suis dit : je comprends ! J’ai une voiture, je peux la conduire, mais je ne sais pas comment elle est faite, comment elle fonctionne. Moi aussi je suis comme ça. J'agis dans la vie, mais je ne sais pas comment je suis composé. Alors j’ai commencé à me demander : comment suis-je composé ? Je me suis rendu compte que j’avais été élevé dans un monde intellectuel, un monde de la parole, un monde mental. L’université, tout ça, c’est mental. Le mot n’est pas la chose ! C’est un schéma de la chose, mais ce n’est pas la chose. Donc j’ai un moi intellectuel, mais j’ai aussi un moi émotionnel, et ça, personne ne me l’apprend, ni à l’école ni à la maison. Et à part ça, j’ai un moi sexuel, qui a été colonisé par la psychanalyse, par le tantra, par le faux mystique, c’est un endroit qui a été beaucoup colonisé !

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Threesome OKLM dans La Montagne sacrée

Mais je veux savoir quelle est ma sexualité pure, en dehors de tous ces préjugés — qu’est-ce que c’est ? J’ai un corps qui agit, pourquoi j’agis ? Comment j’agis ? Qu’est-ce que c’est, agir ? J’ai très bien compris l’intellect, j’ai beaucoup étudié la sémantique non-aristotélicienne, beaucoup travaillé l’émotionnel par le théâtre ! Parce qu'au théâtre, on cherche le monde émotionnel, on devient un autre, des autres, on se rend compte que nos émotions sont subjectives, que chacun a des émotions différentes. Et dans l’action, parce que je faisais de la pantomime et du karaté à l’époque. Alors j’ai bien travaillé mon corps. Mais la sexualité, c’était difficile, parce que moi, jusqu’à 21 ans, comme j’avais vu l’horreur qu’était la vie sexuelle de mes parents, j’avais des difficultés ; je voulais coucher avec une femme seulement si je trouvais l’amour idéal. L’amour sublime. Or le Chili, c’est un pays qui a fait la libération sexuelle dans les années 40. Parce qu’il y avait 6 femmes pour chaque homme. Tu échangeais un regard avec une femme dans la rue, et vous finissiez à l’hôtel tout de suite ! C’était la liberté, sans limites d’âge, pour tout le monde. Mais moi, je ne voulais pas ça ! À la fin, j’avais presque 22 ans (comme les 22 arcanes majeurs du Tarot !), mes amis m’ont demandé : «jusqu’à quand tu vas attendre ?». Je me suis dit, bon, merde, il faut que je sache si je peux. Alors je leur ai dit : «emmenez-moi dans une bonne maison de prostituées, la meilleure». J’ai économisé de l’argent, j’y suis allé, et je me suis dit : je vais voir si je perds ma chasteté. La propriétaire, très élégante, m’a dit : «je regrette, elles sont toutes occupées. Mais dans une chambre au fond, on a une femme qui est ouvrière, elle travaille, ce n’est pas professionnel, mais de temps en temps elle vient pour arrondir ses fins de mois. Allez la voir, et si elle vous plaît, vous restez ; sinon, non». Alors j’y suis allé, et là, je vois une petite femme, normale — j’avais une telle peine de lui dire qu’elle ne me plaisait pas, alors j’ai dit : «je reste avec vous. Mais je vais vous dire une chose, c’est très important. C’est ma première fois, et si vous vous moquez de moi, si vous faites les choses mal, j’aurai une blessure pour toute ma vie. J’aurai un traumatisme énorme. Il faut que vous soyez consciente de ça. Il faut que vous m’indiquiez tout, pas à pas, parce que je ne sais rien». Elle m’a demandé comment je m’appelais et s’est écriée : «Alejandrito ! Je vais vous apprendre ! Pour commencer, ne me payez pas, laissez l’argent là, sur la table. Après, lavez-vous les mains. Ensuite, déshabillez-vous, mais restez en culotte pour commencer, parce que c’est malpoli que vous soyez déshabillé entièrement !» — et elle m’a guidé dans tout ! Absolument tout ! En ayant mon premier orgasme, je me suis dit : youpi, je suis normal ! C’était formidable. Vraiment formidable. Après, dans les années qui ont suivi, de 21 à 24 ans, j’ai dû avoir 8 maîtresses, c’était tellement agréable et facile. Mais c’était toujours dans un désir de créativité. Je mêlais l’Art aux relations sexuelles. Ca m’a beaucoup aidé.
Si tu veux savoir : ma sexualité, maintenant que j’ai 87 années, elle marche très bien, tu sais ! Avec ma femme qui a 43 ans de moins que moi, on a des relations sexuelles normales, mais en moi, une chose a changé : avant, la seule chose que je voulais, c’était arriver à l’orgasme. Avoir un plaisir qui me menait à l’orgasme. C’était mon plaisir. Au fur et à mesure que les années passent, ça change en toi. Tu découvres la tendresse, et le plus important, c’est son plaisir à elle, l’amener au plaisir, et ça te remplit beaucoup plus que de chercher le plaisir pour toi. Ça, c’est ce qui a changé. Mais ce n’est pas une impuissance, ça s’éveille dans la sexualité ! Le fauve devient un ange, l’ange devient un fauve. C’est un changement qui a été une découverte pour moi. Ca a commencé quand j’avais 74 ans ! Parce que c’était la femme de ma vie. Avant non. Avant, je n’ai fait que répéter la relation conflictuelle de mes parents. Tous les couples que j’ai eus, on était conflictuels. Tous ! Jusqu’au moment où j’ai trouvé la véritable relation de créativité ensemble. On a inventé un peintre qui s’appelle Pascalejandro, et on est en train de faire une grande exposition. On va faire ça d’ici le mois de mars, 30 tableaux. Tous les jours, on travaille là. Moi je fais les dessins, elle fait la couleur, on est arrivés à une symbiose créative, c’est un enfant qu’on veut. C’est notre enfant. Voilà mon image du sexe ! Je sais pas si ça te sert !

MK : Énormément.
En parlant de ça, je m’amuse !  On a un temps limité pour l'interview, hein ? Mais je vais te dire : l’homme a un sexe invariable. Il grandit ou il grandit pas. Il est dur ou il est mou. Mais la femme a un vagin transformable parce qu’il s’adapte à la forme du phallus. Et ça, c’est vraiment une chose très émouvante. La femme, physiquement, s’adapte. Elle n’a pas de limites ! C’est un acte pas de don, mais de possession. Ce n’est pas que le sexe rentre et sort, c’est qu’elle l’absorbe et elle l’expulse. Et l’autre chose, c’est aussi que je ne cherche pas à donner à l’autre, je deviens l’autre. Ce sont des choses assez formidables. Parce qu’il y a plein de mythologies complètement crétines, comme par exemple que les spermatozoïdes sont comme des fous comme ça, qu’il y a un combat furieux de rugby, et le plus fort gagne, et boum ! Et il y a un ovule qui attend comme ça, un peu idiot, et le spermatozoïde arrive comme une flèche, et boum ! Il s’introduit dans l’ovule, et c’est le champion, ouaaaais le champion ! C’est pas ça ! Quand les spermatozoïdes sortent, la moitié sont stériles. Ils viennent aider les autres. Il y a tout un parcours initiatique, et ils sont attirés par l’ovule. L’ovule exerce une attraction magnétique. Donc ils sont attirés. Et puis ils ne luttent pas, ils s’entr’aident pour voir qui va y arriver. Et à la fin, il y en a une centaine. Tous se clouent dans l’ovule. Ils exercent un mouvement sur l’ovule, ils le font tourner, et pendant cette rotation, l’ovule choisit qui il veut ! Et alors il faut qu’il l’absorbe. C’est actif. On naît d’une collaboration, pas d’une bataille.

MPK : C’est beau.
Ah, je parle trop ! Imagine-toi si je n’avais pas l’asthme, ça serait encore pire !

MPK : Non non, on boit vos paroles ! Alors ça, dans le plastique, c’est du LSD.
Ah, c’est du LSD ! C’est comme ça maintenant ?

MPK  : Oui, c’est du LSD en buvard.

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Moi, j’en ai seulement pris deux fois. Quand je me suis marié avec Pascale il y a 11 ans, un universitaire est venu, il était docteur en drogue, il connaissait tout, le San Pedro (Mescaline, ndlr), l'Ayahuasca, tout ! Il  nous a donné une petite chose avec du LSD dedans, en disant : ça, c’est le meilleur. C’était un cadeau. J’ai dit : Pascale, tu n’as jamais fait une expérience comme ça, voilà, on a ça. On l’a mis dans le frigidaire, et je me suis rendu compte que je ne voulais pas que Pascale change. Je lui ai dit : pour moi, tu es parfaite. Et qu’est-ce que c’est la perfection ? Ne rien enlever, ne rien ajouter. J’ai connu une femme, au Mexique, qui a pris ça, je l’ai vue dans un jardin plein de plants de marijuana, et la femme se promenait comme un fantôme, alors j’ai demandé ce qu’elle avait et on m’a répondu : «ah non non tout va bien, elle est juste restée dans un voyage de LSD». Moi, je ne voudrais pas avoir une femme dans ma maison qui se promène comme un fantôme parce qu'elle est restée perchée au LSD.

MPK : Par rapport à Dune, vous disiez que vouliez faire du LSD cinématographique, vous vouliez que votre oeuvre parle aux jeunes qui prennent du LSD, que votre film devienne du LSD. Je voulais savoir ce que c’était pour vous, une oeuvre hallucinogène. C’est quoi, les critères qui provoquent l’hallucination dans un film ?
Quand j’ai commencé le cinéma, je voulais faire du cinéma profond, pas du cinéma industriel — parce que le but, dans le cinéma industriel, c’est l’argent. Quoiqu’en disent les grandes stars, le chef, c’est le producteur. Après, les stars sont au service des producteurs. Comme des prostituées. Et le créateur joue un rôle minime. La finalité, c’est l’argent. C’est comme ça, tout est industrie. Mais il y a certains endroits qui ne sont pas industriels, qui sont l’Art, l’Art pur.

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Dune par Jodorowsky, le film qui, dit-on, aurait révolutionné la SF

L’Art n’a pas cette finalité, l’Art est une finalité de don, de guérison, le vrai Art ne cherche pas l’argent ni le pouvoir, le vrai Art cherche à transmettre les valeurs de l’être humain. C’est ça qu’on cherche. Je voulais faire un cinéma qui transmette les valeurs de l’être humain. Je disais : il faut semer de la conscience. Il faut créer de la conscience dans les autres. On est une conscience. Avec les années, en travaillant, en méditant, en faisant tout ce que je fais, je me suis rendu compte qu’on n’a rien à donner parce que chaque cerveau est une merveille de l’univers. La nature a mis des millions et des millions d’années à nous fabriquer. Nous, on est vraiment une partie de l’univers. Car c'est l'univers qui est en train de créer la conscience que nous avons. Alors nous avons des cellules dans le cerveau qui sont des millions et des millions qui se connectent entre elles, c’est un réseau merveilleux. Chaque personne est un génie, chaque personne a des super-pouvoirs, des pouvoirs de télépathie, de télékinésie, on a tout ce qu’a l’internet, on est plus que ça (il désigne son ordinateur), ça c’est tout petit à côté de notre cerveau. Alors je me suis dit, non : ce qu’il faut faire, ce n’est pas donner de la conscience, c’est enlever de la conscience la cage des préjugés qui l’enferme. On a des préjugés familiaux, sociaux, historiques, on a ces préjugés parce qu’on a été formés ; l’univers est en train de nous former, nous nous développons peu à peu, c’est une mutation, mais ça va très lentement, il faut des milliers d’années pour devenir ce qu’on est. Et c’est ça le but de l’alchimie : on peut accélérer les changements en enlevant les préjugés, en libérant les consciences. C’est ça pour moi ce que fait le LSD : montrer tout ce que tu as à l’intérieur de toi, mais pas le négatif. Parce qu’il y a la beauté et la vérité dans l’Art, et moi ce que j’introduis, ce qui m’intéresse, c’est la bonté. S’il n’y a pas la bonté, ça ne sert à rien. Il faut découvrir la bonté. Qu’est-ce que c’est, la bonté ? C’est la fin de l’égoïsme.

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Je ne veux rien pour moi qui ne soit pas aussi pour les autres. C’est beau. Et c’est ça que je voulais faire au cinéma. Mais ce que je fais maintenant, c’est pareil ; je le dis toujours à mon associé. La première chose qu’on commence pour faire le cinéma qu’on veut, c’est l’honnêteté. Parce que le cinéma est un milieu de voleurs. Tout le monde vole ! Tous ! Même le plus petit camionneur qui va t’envoyer le pain, il va faire une fausse facture. Tous volent, du plus petit au plus grand. Et qu’est-ce qu’il fait, le producteur ? Il cherche l’argent par ci, par là et par là, alors il a 20 millions de dollars, 200 millions de dollars. Mais il n’investit pas tout l’argent. Il met 40% dans sa poche, et après il utilise le reste. C’est ça, le métier de producteur : c’est voler. Les stars, c’est pareil. Tout le monde vole. Alors je dis : ne vole pas, même pas un centime, et ne mens pas. On ne va pas mentir, pas voler. Même si ça fait qu’on n’arrive pas à faire tout ce qu’on veut, qu’on perd de l’argent, ça ne fait rien. Et puis je ne veux donner aucun message négatif qui dise que l’homme est une merde. C’est pas vrai. Le contenant n’est pas le contenu. Par exemple, tu as un coupe en or et tu y mets un scarabée mort. Alors ça pue. Mais ce n’est pas la coupe qui pue ! C’est l’insecte qui pue. Si tu nettoies la coupe en or, la coupe en or est merveilleuse. C’est ça notre civilisation. L’argent est pourri, mais tu enlèves l’argent pourri et tu trouves une relation économique saine ; tu enlèves le pétrole, ce diable qui me donne l’asthme, la pollution, regarde, il y a un moment avec l’âge où tu ne peux plus te défendre contre la pollution. Alors tu payes. On va mettre une énergie positive, biodégradable, et notre vie change.

MPK : Ça rejoint un peu cet autre objet, du Smecta.

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(Il éclate de rire) Ah ça c’est un ami pour moi. Le Smecta, c’est une espèce d’argile. C’est une humble médecine. De l’argile qui va guérir. Chaque fois que tu prends ça, ça te révèle que tu es simplement fait du même matériau que les planètes. Quand je mourrai, que je redeviendrai argile, on me trouvera peut-être dans une boîte de Smecta. Bon, ce ne sera pas très glorieux tout de même...

(Il prend le carnet)

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Ça a été très important pour moi ce livre, parce que ça marque un changement de ma vie. Quand je suis arrivé à Valparaiso en 1953 pour prendre le bateau qui m’emmenait en France, j’ai laissé derrière ma famille, tous mes amis, j’ai coupé avec tout, je suis parti comme si j’étais mort. Et j’ai jeté mon carnet d’adresses, qui était petit comme ça, à la mer. Je voulais montrer comment mon livre d’adresses arrivait au fond et comment il était avalé par l’océan. Je n’ai pas pu parce que je n’avais pas de caméra sous-marine. Mais pour moi, un petit livre comme ça, c’était l'un des moment les plus importants de ma vie. J’avais 24 ans et j’ai jeté tout le monde, j’ai noyé tout le monde pour me délivrer de tout. Parce qu’il y a des familles qui ne sont pas belles, qui sont toxiques.

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Départ pour Paris dans Poesia Sin Fin. La croisière s'amuse.

Après, j’étais en Europe, je ne les ai plus jamais revus. Je n’ai jamais revu mes amis non plus, bien que je les aie beaucoup aimés ; je vivais bien au Chili, j’avais du succès artistique, mais je ne pouvais plus progresser, je me sentais enfermé. A cette époque, le Chili était un pays fermé, la télévision est arrivée très tard. Il y avait une chaîne de montagnes, et puis l’océan Pacifique, alors on était loin du monde ! C’était une espèce d’île, avec une mentalité de personnes qui vivent sur une île. Et ça me rappelle une autre chose que j’ai faite : à 18 ans, je me suis dit : je veux être un artiste. Je deviendrai un artiste et je serai connu dans le monde entier dans 5 ans !  J’en ai mis 50 finalement, je croyais que ça allait se faire plus vite. Bref, à 18 ans, je voulais qu'il ne reste aucune trace de ma vie, alors j'ai pris toutes mes photos et je les ai brûlées. À 18 ans, j'ai brûlé tout mon passé ! C’est ça la question ?

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MK : Oui enfin non, je voyais ce carnet plutôt comme un archétype du livre de manière générale.
Ah, pour toi c’est un livre ! Tu sais, la vie que tu vis, c’est guidé par un livre à la base. L’Occident, c’est la Bible. L’Islam, c’est un livre, le Coran. Le Taoïsme, c’est Lao-Tseu, c’est un livre ; le communisme, c’est un livre ; la Kabbale juive, ce sont des livres. C’est une civilisation de livres ; le livre a créé notre civilisation. C’est simplement en ce moment historique précis que le livre commence à perdre son pouvoir. C’est maintenant qu’apparaissent des générations énormes de jeunes qui ne lisent pas.

MK : Enfin, qui ne lisent pas dans des livres.
Non, ils ne lisent pas dans des livres, ils lisent là (il désigne son ordinateur). Je sais, j’utilise beaucoup Twitter, Facebook beaucoup aussi, ce sont des choses incroyables — la semaine dernière, on a communiqué des choses à 20 millions de personnes ! Ça a circulé 20 millions de fois, c’est incroyable ! Je vis avec mon siècle, et le siècle vingt-et-un, ce n’est plus le siècle des livres, c’est le siècle de l’internet.

MK : Mais les livres maintenant, ceux que vous avez, ils représentent quoi ?
Ooooh, ils représentent tellement ! J’ai appris à lire quand j’avais quatre ans, d’une façon que j’ai trouvée miraculeuse, et après j’ai compris pourquoi. D’un côté, ça allait avec le tarot parce que je suis né dans le parallèle 22, et mon maître à l’école, quand j’avais cinq ans, il s’appelait M. Toro, comme le tarot ! Et il avait une méthode pour apprendre, c’étaient des cartes. Alors il m’a mis le mot "oeil", "ojo". Tout de suite, j’ai compris, j’ai appris à lire comme par miracle, boum ! En fait, c’est parce que je l’avais dans mon nom : AlejandrO JOdorowsky. C’était le centre de mon nom. Et là, ma vie a changé, parce que j’étais différent de tous les enfants. J’avais des problèmes avec les enfants, on se bagarrait, ils lisaient très mal, moi je lisais très bien, alors on m’a changé de classe. On m’a changé trois fois de classe à cause de mon énorme facilité de lecture. Et comme je n’avais pas d’amis — parce que les gens au nord du Chili étaient physiquement très différents de moi, j’étais fils de migrants, j’étais discriminé, et à cause de mon grand nez on m’appelait Pinocchio — l’unique choix qui me restait, c’était d’aller à la bibliothèque qui avait été fondée par des maçons anglais qui travaillaient à la fabrique d’électricité. Et donc je lisais, je lisais… Les uniques amis que j’avais dans ma vie d’enfant, jusqu’à dix ans, ce n’étaient que les livres. Maintenant, où que j’aille, je les emmène avec moi. Les livres, c’est l’unique amour infantile que j’ai connu, pas l’amour de mes parents…

MK : Moi, ce qui m’aurait encore intéressée, ça serait le thème de la religion.

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Ce que je vais te dire, c’est que ça (il désigne le crucifix), c’est la religion occidentale. Dieu, ce n’est pas moi. Je peux l’imiter, mais ce n’est pas moi. Et les temples sont comme ça : je peux rentrer dans un temple en cherchant ce dieu qui n’est pas moi. L’Orient, lui, a découvert ça (il pose le crucifix sur sa poitrine) : tu peux devenir Bouddha. Tu es le Bouddha. On transporte cette chose orientale ici et on crée le dieu intérieur. Le Christ, qui que ce soit, appelle-le comme tu veux, Dionysos, Bacchus, Cristo, il est à l’intérieur de moi. C’est compliqué votre interview dites donc !

MK : Ne vous en faites pas : c'est fini. Merci pour tout.

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++ Poesia Sin Fin, d'Alejandro Jodorowsky, dans les salles à partir du 5 octobre.

 

Marie Klock, Michael Petkov-Kleiner.