La réponse est plus grave et plus belle. Amy Winehouse a été littéralement liposucée par l'enregistrement de son dernier album, Back To Black, chef-d'oeuvre de soul moderne. Ce disque, cette fois, Amy l'écoutera ; pas comme le premier, Frank (2003), compilation de jazz lounge pour salles d'attente de bars branchés. Elle avoue elle-même ne pas avoir chez elle d'exemplaire de cet album de maison de disques, avec remixes Costes pré-intégrés, promo LilyAllenesque, top rose et chien-chien en laisse sur la pochette. En bref, une place toute prête auprès de Sade et Des'ree dans le genre mélasse popsouljazz anglaise. Direct au rayon « variété internationale ». Deux nominations aux Brits, donc.

Et puis 2007 : quasi un an après sa sortie anglaise (bravo Universal France), voici que nous arrive enfin Back To Black, précédé par l'instant classic, Rehab.
Tout était raté sur la nu soul molle de son premier single de 2004, Stronger Than Me : le faux tambourin, les cuivres démagos, la guitare signature Chet Atkins jouée par Chet Atkins Jr III, la voix sous produite, écrasée par le kick et le clinquant. Tout fonctionne cette fois sur Rehab : de la ligne de Wurlitzer aux tambours et castagnettes spectoriens, en passant par les pluies de cordes et de cuivres, les breaks hip hop. Et la voix. Aucun effort, aucune technique, que des défauts sublimes : les trois paquets de clopes avant la prise, la nonchalance rythmique, l'inspiration et la grâce pures, mais façon Rickstasy, son cocktail préféré - vodka, Baileys, liqueur de banane (sic).
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A ce sujet, le texte de Rehab nous explique d'ailleurs tout : « They tried to make me go to rehab but I won't go go go, I'd rather be at home with Ray [Charles] ». Dix minutes chrono pour s'enfuir d'une cure de désintoxication imposée par son ancien management et retour à la musique et rien d'autre, sans manger. Car il n'y a pas que ce single sur l'album... Inspirée par deux producteurs malins et érudits (Salaam Remi, Mark Ronson surtout), Amy Winehouse a interprété et composé un disque suffisamment impressionnant pour susciter les comparaisons les plus flatteuses : Sarah Vaughan, Etta James, Billie Holiday ou, plus proches, Lauryn Hill et Macy Gray. Le disque s'enracine aussi très explicitement dans la tradition des Girls Groups des années 50-60, tant dans la composition - Tears Dry On Their Own évoque sans le pasticher le Ain't No Mountain High Enough de Diana Ross - que dans l'interprétation, digne des pestes des Ronettes, Bobettes et Shangri-Las. Mais jamais d'imitation superficielle à la Pipettes. D'accord, aux Brits 2007, on l'avait lookée Supremes et la choucroute sur sa tête menaçait de tomber, mais son attitude sur scène faisait plus penser à Mos Def qu'à Mareva Galanter ; à la fin, c'est à une bad girl cockney du North East en mini-jupe qu'on remet l'Award de la meilleure interprète féminine. D'accord, Back To Black revisite souvent des standards (aidé par un backing band de luxe, les Dap Kings, du label Daptones Records), mais il ne s'y arrête jamais. Sa période ado-Kylie/Madonna passée, la jeune Amy passe direct à Salt-N-Pepa, puis Nas. Et si on ajoute une touche typiquement anglaise, très Specials, à ce mélange de soul urbaine et de hip hop, qui rappelle les meilleurs morceaux de Ms Dynamite, on obtient You Know I'm No Good, excellent deuxième single.

Le titre de ce morceau n'est d'ailleurs pas usurpé. Les textes et la vie d'Amy sont très originaux : alcool, cul multipartenaire, infidélités, déceptions du coup. Mais quand ça parle black out, on y croit plus qu'aux ruptures à la Joss Stone, avec un faux piano MIDI pour immortaliser la scène. Amy le dit, elle boit beaucoup. Ça se voit beaucoup aussi. Boozy Amy est ainsi devenue un sujet papparazzoïde tout à fait performant, avec son CV médical à rendre jaloux Pete Doherty (anorexique, boulimique, alcoolique, colérique, maniaco-dépressive et le pire, voluptueuse) et ses quelques morceaux de bravoure youtubés illico : « complètement bourrée, j'oublie les paroles de Beat It à la télé », « complètement bourrée, je frappe une fan qui drague apparemment mon mec, mais je suis pas sûre » ou encore « complètement bourrée, je fais un petit vomi dans les loges après le premier morceau du concert et je ne reviens pas ». « I died a hundred times », dit-elle sur le morceau Back To Black, suffisamment beau pour qu'on écrive pour lui trois James Bond. On la croit.
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Le côté freak attire évidemment les tabloïds, les frasques font douter la profession de sa longévité. L'essentiel est qu'en ces temps de fausses transgressions, la décadence de cette jeune Anglaise est une bénédiction qui rappelle qu'on ne fait pas de vraie soul sans se mettre en danger. Son autodestruction donne à son interprétation une puissance qui la range d'emblée parmi d'autres interprètes légendaires, elles aussi martyrisées, tantôt par Ike Turner, Phil Spector, Lars Von Trier, le cancer de la gorge, l'alcool et/ou la drogue. Ce talent est trop évident pour ne pas être vendu et acheté en masse, et face aux contraintes du marché actuel de la musique, son succès est plutôt rassurant. Mais ceux qui entendent la tristesse dans sa voix meurtrie ne s'y trompent pas : ils savent que cette authenticité est aussi précieuse qu'elle est rare et risque d'être éphémère.
Car rassurons-nous, si Amy Winehouse a réalisé les meilleurs débuts jamais enregistrés par une chanteuse anglaise dans les charts américaines, elle a immédiatement été battue par Joss Stone. Tout devrait rentrer dans l'ordre donc.

 

Par Philipp Hop // Photo: DR