Débutons sur la question engagée, si tu le veux bien. Est-ce que le titre de ton album, May Day, a un quelconque rapport avec la fête du travail ? (May Day étant le nom du 1er mai chez certains de nos congénères anglophone, ndlr)
Alexander Ridha : Eh bien… figure-toi que c’est le cas. Enfin en quelque sorte. Dans beaucoup de pays européens, la fête du travail est l’occasion de manifester. Que ce soit contre des lois en vigueur ou plus globalement des mouvements anticapitalistes. Du coup, le concept derrière May Day prône le pouvoir de l’individu et cherche à combattre un certain conformisme, autant dans la société que dans la production musicale. J’ai toujours été contre ces idées de puristes imposant qu’un producteur de techno ne doive faire que de la techno, un producteur de house, que de la house etc. J’ai toujours voulu mélanger un maximum de choses. Je parle surtout d’une ancienne génération de producteurs et de DJ's. La dernière génération est beaucoup plus ouverte, plus décidée à tout mélanger sans regarder. Ça vient naturellement ; pour eux, c’est normal de jouer de la techno et du rap dans un même set. Pour moi, c’est primordial et May Day est vraiment un appel à ça. À la singularisation, au pouvoir de l’individu, de faire la différence. Parce qu’aujourd’hui, je trouve ça très bien que tout le monde puisse avoir un accès aussi facile à la production via son laptop, mais tout le monde utilise les mêmes logiciels, avec les mêmes sound designs, les mêmes synthés... et tout ça finit par donner une musique très uniformisée, très fonctionnelle. 

En parlant de ça, ces dernières années, on dirait qu’il y a eu une crise identitaire dans la techno. Plus, d’un côté, le genre évolue, progresse, se transforme, plus d’un autre, on ressent un besoin d’authenticité avec l’avènement de jeunes producteurs «néo-classiques». Pour la première fois, avec cet album, on peut clairement identifier des genres dans ta musique : elle est très rave, très Chemical Brothers, très Angleterre des 90’s. Est-ce que toi aussi tu as connu cette crise identitaire dans ta musique ? 
Totalement ! C’est quelque chose qui se produit naturellement au fil des années, tu sais. C’est mon quatrième album et je souhaite avant tout ne pas me répéter en tant que producteur. Donc je suis définitivement hyper-inspiré par toute cette scène qui s’est créée en réaction au son super propre du moment. J’essaye de me rendre chez le disquaire presque tous les jours et j’adore toute cette house et cette techno au son hyper-brut, tout en aspérités. Comme j’utilise mes propres machines, je sample mes sons depuis ces machines, en essayant de les conserver les plus sauvages possibles. Et puis je réfléchis sans cesse à comment m’éloigner d’une structure ordinaire techno. C’est chelou à dire, mais c’est plus simple pour moi de produire une «tool track» (un morceau très fabriqué, ndlr). Si tu écoutes tous mes albums, tu ne retrouveras pas les mêmes structures - parce que je déteste les structures figées – mais les mêmes ambitions. J’ai envie d’emmener l’auditeur dans une sorte de voyage où il ne peut pas savoir ce qui va lui arriver au prochain pas. Donc je dirais que j’utilise l’essence de la house et de la techno – et j’aime toute cette nouvelle technologie, les drum kits, les synthés, les plug-ins – mais en essayant de m’en éloigner le plus possible. Je ne pourrais jamais copier ou essayer de m’approcher d’un genre ou d’un titre parce que… tu sais… quelqu’un l’a déjà fait. Ça n’est pas intéressant. Sinon c’est vrai que ces dernier temps, j’ai retrouvé pas mal d’intérêt pour les premiers albums de breakbeat, la première époque rave, ce moment où le hip-hop rencontre la techno et où les deux se mélangent pour la première fois. Le hip-hop était accéléré. J’adore ça. Parce qu’il y a quelque chose de naïf et de presque… «non-musical». En revanche, je n’ai jamais voulu faire un album qui sonne comme s’il avait été fait en 95 ; je tiens absolument à produire quelque chose de frais, de nouveau.

BN 2
Quelque chose de frappant sur ce nouvel album : tu n’as jamais semblé aussi ennuyé par le 4/4. En plus, c’est la première fois que tu produis un album qui n’est pas uniquement constitué de charbons à DJ-sets. Qu’est ce qui a changé ? Tu voulais produire un album pour la maison ?
Ouais ! Et c’est un super défi pour moi. Comme je te disais, j’aime particulièrement reprendre l’essence d’un genre pour l’amener n’importe où ailleurs. Et j’aime qu’un album puisse s’adapter à beaucoup de situations. Par contre, l'une de mes premières activités est toujours de jouer en tant que DJ, donc j’essaye toujours autant de produire du matériel pour ça. Mais j’accorde énormément d’importance à la production, aux détails. Et j’aime énormément plaire à mes pairs. Si M. Oizo aime mon album, tu n’imagines pas comme je suis heureux... et c’est mon premier objectif : rendre mes amis producteurs heureux ! (Il s’amuse, ndlr) Mais mon autre objectif, c’est de se demander comment je peux aller encore plus loin que ça. Sur cet album, j’étais vraiment ouvert quant à ce que je voulais produire. Je ne voulais avoir aucun plan, rien de déterminé à l’avance. Je voulais juste allumer les machines et me laisser guider dans n’importe quelle direction. Par exemple, je suis allé en Californie pendant un mois. Là bas, je me suis rendu à un concert avec TEED (Totally Enormous Extinct Dinosaurs, ndlr), celui de Poliça, et nous sommes tous rentrés ensemble après le concert pour faire de la musique et tout s’est produit de manière naturelle. J’aime vraiment ce type de procédure parce que pour cet album, je voulais traduire cette joie d’être en studio avec quelqu’un d’autre, le fait de s’y amuser etc. Et si c’est perceptible sur l’album, c’est parfait. 

C’est un album live, quelque part...
Absolument ! Il y avait quelques collaborations de prévues pour cet album, j’avais même fait une liste ! Et finalement, il n’y a que Poliça parmi tous les artistes que j’avais prévus, parce que j’ai voulu laisser primer la spontanéité.

C’est vrai que derrière chaque titre, il semble y avoir une histoire bien précise, liée à une amitié avec un autre artiste. Je vais te poser une question cucul, mais… est-ce que l’amitié est le moteur de cet album ?
(Rires) Ouais, complètement ! C’est vrai ce que tu dis, tous les titres ont été composés à l’issue d’une rencontre ou d’un moment avec un ami musicien. C’est pas cucul, je trouve ça plutôt cool à dire ! (Rires) Pour moi, c’est une merveilleuse manière de créer de la musique. Parfois, j’aimerais avoir des concepts… enfin, j’ai des concepts - mais ils s’arrêtent systématiquement à la porte du studio, dès que j’allume les machines. Dès lors, j’ai déjà laissé derrière moi le concept parce que lorsque je joue, quelque chose se produit et je ne veux pas abîmer la pureté de cet instant. Peut-être que dans quelques années, j’arriverai à me tenir à un concept en composant, mais pour le moment, je suis beaucoup trop dans l'optique de saisir des instants, d'attraper au vol ce qui se passe en studio.

BN 1

Mais en repensant à tes sons raves, au titre que tu as dévoilé via une hotline - (il rebondit, ndlr)
Oh, tu as vu ça ? (Il rit comme un enfant, ndlr). Tu l’as essayé ? C’était bien ?

Honnêtement, je n’ai pas essayé. Mais j’adore l’idée. Lone a fait ça aussi récemment.
Lone ? Ah ouais ? Coooool.

Mais donc ces sons raves, cette hotline, la block party illégale que tu as lancé le 1er mai… On dirait que tu es nostalgique de la «belle époque de la rave», non ? 
Pour être honnête, ce n’est pas tant une nostalgie de la rave… Je suis surtout fatigué de faire les mêmes choses encore et encore… Sortir un quatrième album n’est pas la chose la plus simple, ces jours-ci. C’est toujours plus simple pour tout le monde quand tu as un nom frais à vendre. Ou alors quelque chose de vraiment énorme. Mais pour moi, c’était plus une volonté d’alimenter l’enthousiasme en amont de la sortie. D’ordinaire, tu dois choisir un single, tourner une vidéo pour avoir un visuel avant la sortie etc., et tout ce manège m’ennuie un peu. Du coup, cette fois-ci, j’ai voulu réfléchir à comment rendre cette sortie vraiment spéciale. Je suis parti chercher des idées dans le monde de l’Art pour les shows. Pour moi, mettre en place ce truc de hotline, c’est surtout une manière d’installer une voie fraîche pour que l’auditeur découvre mes titres. Aujourd’hui, tout le monde est si exposé… et j’aurais pu me contenter d’un tour des clubs habituel avec de la promo, mais pour que je puisse continuer à faire ce que j’aime, je dois trouver des manières excitantes de le faire. Passer par des sentiers moins battus. Essayer des choses et voir ce qu’il va se passer. Comme le sound-system illégal à Berlin - nous n’avions pas prévu qu’autant de monde se pointe et que ça prenne cette ampleur. On l'a juste fait et c’était génial. Je trouve ça vraiment cool de créer un médium surprenant pour annoncer de la nouveauté. Ça rejoint aussi ce pour quoi je suis devenu DJ, tu sais. Je jouais cette musique parce que personne ne la connaissait et je voulais la propager. Je l’ai découverte chez un disquaire sans savoir ce à quoi les gens qui l’aiment ressemblent ou ce qu’ils aiment vraiment. À l’époque, j’étais le seul DJ chez mes amis et ils ne comprenaient pas vraiment ce que je faisais. C’était tout un monde que tu portais avec toi et je trouve ça dur à créer aujourd’hui. Donc j’essaye, au moins, de retrouver cet esprit d’une manière ou d‘une autre.

Est-ce que c’est plus dur, à cette époque d’hyper-accessibilité – où tout le monde sait tout sur tout et où l’on découvre un nouveau truc tous les deux clics - de surprendre le public ? De l’enthousiasmer avec des choses fraîches ?
Pfff… Complètement. C’est exactement le problème que tu as si tu veux sortir un nouvel album : c’est juste une news parmi d’autres dans une timeline. Avec Facebook, Twitter et tous les autres réseaux, l’information défile et devient dépassée siiiii vite… que… (il réfléchit, ndlr)… Quelle était la question ? (Rires)

BN 4
Comment conserver l’enthousiasme chez le public autour de la nouveauté ?
Oui ! Donc la fréquence d’enthousiasme est désormais vraiment courte. Mais pour moi, promouvoir cet album était aussi une manière de valoriser quelque chose de plus grand que la musique. Comme une idée, une équipe, une identité, une esthétique. Et tout ça réuni finit par créer de l’enthousiasme, et ça va infiniment plus loin qu’un pauvre tweet «hey tout le monde ! Mon album est enfin sorti !». J’aime mes albums au delà de la simple création, ce sont des manifestes de périodes de ma vie, et chaque fois que je les réécoute, des souvenirs me reviennent. À l’origine, je fais des albums pour moi. C’est très important pour moi d’en avoir. Et l’industrie ne réclame pas spécialement que tu fasses des albums, tu peux te contenter d’avoir simplement un gros titre, surtout pour un DJ, ça ira. Donc oui, c’était important pour moi de réaliser un projet plus grand que la simple musique, cette fois-ci.

Depuis Oi Oi Oi ! jusqu’aux clins d’œil esthétiques de cet album, j’ai toujours eu le sentiment que tu te comportais comme un punk de la techno. (Il rebondit, ndlr)
Définitivement ! Surtout sur le premier album, c’était vraiment un truc techno-punk. C’était ma réaction à ce qu’il se passait à cette époque, surtout à Berlin, toute cette énorme scène minimale… En tant que DJ, je peux m’adapter aux clubs et aux publics sans problème. Que je joue à Berlin, Ibiza ou Paris. Mais je suis toujours agacé par les copies d’une copie d’une copie. Et j’aime l’idée d’une techno minimale - il y a beaucoup de choses géniales dans le genre - mais à partir du moment où tu vois un paquet de producteurs faire la même chose, ça m’agace. Ça se produit dans tous les genres d'ailleurs, même si c’est peut-être moins intense aujourd’hui. Quoi qu'il en soit, Oi Oi Oi ! était une réaction hardcore à ça. Je voulais produire le son le plus fort et le plus «maximaliste» dès la première seconde, tu vois, le genre de sentiment qui te donne envie de jeter le CD immédiatement. Et tu le détestes ! (Rires) Ou alors tu dois rentrer dedans immédiatement. Tu vois, ces derniers temps, j’ai joué à L.A dans des hangars. Et à L.A, il n’y a pas vraiment de vie nocturne. Tous les clubs ferment à 2h, tout le monde va bosser à 8h du matin ; or nous, on a pu jouer jusqu’à 6h, et j’ai vu se mélanger toutes ces scènes, toutes ces modes, les techno kids avec les goths etc. Et juste avant moi, il y avait ce gamin qui a joué de la techno hyper-rapide, hyper-forte dès minuit, donc je n’ai pas joué de deep-house pour mettre tout le monde doucement dans l’ambiance. Il a fallu que je joue très fort tout de suite pour happer tout le monde directement. Il y avait un truc frais et brutal. À mon sens, c’est une réaction au vide ambiant qu’il y a là-bas, et à la musique cheesy des «clubs à bouteilles». Mais c’était déjà le sentiment que j’avais eu avec Oi Oi Oi ! à l’époque : un gros doigt d’honneur à tout ce qui t’entoure. Aujourd'hui, c’est toujours ce que je ressens. C’est pour ça que j’aime autant toute cette scène de techno sur cassette qui se développe en ce moment, avec un son très dur, très aride. Ils sont très punks, quelque part. Après tout, le punk était une réaction esthétique au glam rock - on s’en foutait de jouer comme des merdes, c’était un sentiment que tout le monde pouvait comprendre. C’est pour ça que j’ai sorti Raw Material l’an dernier, pour les dix ans du label (BNR, ndlr). Je voulais célébrer son anniversaire avec quelque chose de très sauvage, de très «anti-son». Mais il y a une très belle scène ces jours-ci avec ce même esprit partout dans le monde. J’achète beaucoup de trucs sur Bandcamp comme Low Jack, que tu dois connaître, c’est très excitant. On vit vraiment une période excitante. Tout fonctionne par cycles, et en ce moment, tout le monde revient à des ingrédients et à des racines très crues, très dures. On entend de très belles choses dans l’EBM ou l’indus' aussi. J’adore le label Cititrax par exemple, il m’inspire énormément. Je joue énormément de leurs morceaux en set.


Et comment ça se passe pour toi à Berlin ? Tu dois en défriser plus d’un sur place, non ? C’est hyper-puriste comme ambiance.
(Rires) Ouais ! Mais j’ai été plutôt chanceux si tu veux tout savoir. Parce que pendant plusieurs années, au début, oui, je n’ai pas vraiment été accepté. J’entendais «il joue trop fort» ou «il est trop chelou» ou «il joue trop de trucs disparates dans une même heure», ce genre de choses. Mais au fil des années, les gens ont fini par comprendre d’où je viens et ils l’ont accepté. Et tous ces «gardiens du temple» ont fini par m’ouvrir leur porte. Ce n’est pas qu’ils ne comprennent pas ce que je fais – j’ai bossé chez un disquaire pendant six ans, je connais la techno et la house, je l’ai littéralement étudiée - mais je ne fais pas ce qu’ils voudraient que je fasse. Et ils ont compris. C’est très satisfaisant comme sentiment. Parce qu’ils m’ont installé dans cette position où je dois sans cesse justifier, expliquer ma musique - et je déteste ça - mais aujourd’hui, ils comprennent et… je joue même au Berghain ! (Rires)

C’était bien ?
C’était fou ! Mais encore une fois, en tant que DJ, je sais m’adapter. Si je dois jouer de la techno durant cinq heures, je saurai le faire à ma sauce. L’an dernier, j’ai joué à Astropolis, j’ai joué deux heures d’acid, c’était trop drôle. Et puis, au fil du temps, le public sait à quoi s‘attendre avec moi, ça m’offre plus de liberté.



Jouer au Berghain, c’est une consécration ou un doigt d’honneur ?
Ohhhh non ! Pas un doigt d’honneur. Je n’ai pas joué très «dubby» en plus, j’ai été assez tape-dur pour l’endroit. J’ai voulu jouer avec le sound-system parce que j’ai l’impression qu’il sonne mieux quand tu lui donnes le moins d’infos possibles. Il faut des trucs très épurés. Et puis ça va avec la pièce.

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++ May Day, son dernier album, est disponible ici