Une première question bête mais importante : comment es-tu devenu DJ ?
Dimitri from Paris : Il faut se remettre dans le contexte de mon époque. Déjà, à l’époque, on n’appelait pas ça des DJ’s, ça n’existait pas ; on appelait ça des «disquaires». Le disc-jockey, c’était un disquaire. À l’origine, DJ, ça ne m’intéressait pas. J’ai dû m’intéresser à la musique vers douze-treize ans, via les musiques de films et de dessins animés. C’était les années 70, donc le Breaking Bad de l’époque, c’était Mission Impossible, et le mètre-étalon, c’était James Bond. Beaucoup de musiques s’inspiraient de ce qui se faisait au cinéma, avec de grands compositeurs comme Schifrin. Et j’ai commencé à m’intéresser à cette musique parce qu’à la maison, il n’y avait que du classique. Pas de pop ou de variété, que du classique. Donc j’avais mon petit univers de séries télé à la maison que j’aimais bien.
Puis j’ai commencé à acheter des compilations de musique de films. Mon premier album, c’est une compil' des B.O. de James Bond. Puis en quatrième-troisième, tu discutes avec les potes et tu découvres les Beatles, ce genre de portes d’entrées qu’ont eu beaucoup d’ados. Ça a d'ailleurs rapidement bifurqué vers la Motown et James Brown, que j’aimais vraiment bien. Je pense qu’inconsciemment, j'y retrouvais les rythmiques présentes dans les B.O. que j’aimais. Tout dans le funk m’était familier. En revanche, le reste - le rock, le punk... - me passait par-dessus la tête. Ma jeunesse correspondait avec la grande période punk, mais je trouvais ça brouillon, bruyant, ça ne me plaisait pas. C’était tellement important à l’époque que, je me souviens, ma grand-mère m’avait acheté le premier album des Sex Pistols. Je détestais. Pour moi, c’était une aberration. Je devais avoir seize ans à l’époque. Bref. Du funk, des imports, tout mon argent passait là-dedans.


Mais le DJing, il y avait zéro culture, personne ne savait ce que c’était. Les DJ's de discothèque… Je n’allais pas en discothèque à l’époque, donc ça ne m’attirait pas plus que ça. Le déclic DJ s’est fait lors de ma première année de fac. J’allais voir pas mal de concerts : les Talking Heads, Orchestral Manœuvres in the Dark... j’aimais plutôt bien la synth-pop anglaise de l’époque. À la suite de ces concerts, je me suis fait un pote anglais, qui avait la culture du NME, où tous les genres se mélangeaient. Les Anglais étaient vachement plus inclusifs que nous de ce point de vue ; nous, on avait Rock & Folk et puis c’est tout. Puis ce pote m’a amené à ce concert qui devait s’appeler «New York City Rap», autour du hip-hop qui était tout nouveau en Europe. Le magazine Actuel avait fait quelques pages dessus mais ils te parlaient de DJ's, de machins - et c’était si nouveau que tu ne comprenais pas trop de quoi ils parlaient. Et donc sur scène, tu avais un ensemble de DJ's, de MC's, de graffeurs, de B-Boys... et à l'époque, j’ignorais ce que désignait la moitié de ces termes ! On était au Pavillon Baltard à Nogent et on voit une scène vide avec des mecs qui s’affairent derrière un pupitre, on ne comprend pas bien ce que c’est. C’était du jamais-vu. À un moment, tu réalises que le mec joue avec des platines. Plus tard, j’apprendrais que ça s’appelle du «scratch» mais sur le moment, je suis juste épaté. Les mecs bougent des disques sur une platine et font des trucs qui te font halluciner. Crois-moi, quand tu vois ça sur le moment, c’est une vraie révélation. C’est comme si un mec demain, avec un ordinateur, te sort un gâteau cuit que tu manges. Le mec te prend un objet de tous les jours, que tout le monde possède chez soi, et il te sort ça et te fait quelque chose de complètement inattendu.

06-NYC-RAP-TOUR-1982(1)
Donc en rentrant à la maison, j’essaye, je fais n’importe quoi mais je commence à comprendre un peu comment ça marche. D’un seul coup, je vois qu’il peut y avoir une interaction avec tous ces disques que j’achète. Au lieu de les écouter passivement et assidûment, je peux faire quelque chose avec. Et ça, c’était vraiment une épiphanie. Quand j’ai remarqué que j’arrivais de plus en plus à m’approcher, avec les platines de chez mes parents, de ce que j’avais vu sur scène, j’ai persévéré. Puis comme je n’étais pas d’un naturel très sociable, j’étais souvent tout seul dans ma bulle à essayer de faire ça. Au moins, ça m’occupait ! De fil en aiguille, je me suis acheté ma première table de mixage. En lisant ici et là qu’à NYC, ils utilisaient la table de mixage untel… Pour les jeunes d’aujourd’hui, ça doit paraître inimaginable, mais à l’époque, si tu voulais une info, tu ne trouvais rien. Déjà, tu ne sais même pas où la chercher pour commencer. Puis avec le bouche-à-oreille, tu y arrives petit à petit. Puis tu tombes sur un mec comme toi. En l’occurrence, c’était Dee Nasty, tu te rends compte qu’il fait du scratch comme toi. Il me dit qu’il en fait cinq heures par jour, on se donne des conseils etc. Puis c’était l’avènement des radios pirates, elles diffusaient beaucoup ça. Il faut saluer Radio 7 qui a fait un boulot énorme pour pas mal de gens de ma génération. C’était la radio publique pour les jeunes. Il faut aussi se remettre dans le contexte de l’époque où à la radio, tu n’as que les RTL, Europe 1, etc.


Donc tu te fais ta culture en allant chez le disquaire et en rencontrant des gens comme toi. Sur Radio 7 à ce moment-là, on commençait à entendre des mecs qui avaient l’air d’être dans le même état d’esprit. Tu commences à percevoir une micro-tendance et ça te motive. Être DJ, c’est vraiment venu comme ça. Rapidement, au contact de mon copain Dee Nasty, je me rends compte que c’est vraiment du sport - lui s’entraîne cinq heures par jour et assez vite, je trouve ça pas très drôle. Faire ça cinq heures par jour dans ta chambre, c’est chiant. Alors je me décourage un peu, mais j’aime bien ce côté interaction et je commence à me rendre compte de ce que sont les «remixs». On commence à entendre à la radio des morceaux de sept minutes qui ne sont pas dans le disque. Et je me dis que c’est génial, si t’aimes la musique, on t’en donne plus avec le remix. À l’époque, un remix, c’était différent d’aujourd’hui ; c’était globalement la même chose avec des petits bonus ici et là pendant trois-quatre minutes de plus. Ça m’intéresse et je commence à essayer de comprendre comment il est possible d'arriver à un tel résultat à partir d'une chanson donnée. Encore une fois : zéro info. Du coup, je m’intéresse aux remixeurs. À l’époque, un nom qui me parle particulièrement, c’est François Kevorkian. Déjà parce que François, c’est français, et que le mec est à NYC. Du coup, je me suis dit "je veux faire ça, je veux devenir remixeur à NYC". Et j’ai trouvé tout seul, avec deux disques et une machine à cassette, comment faire des remixs et des edits. Tout ça me prenait toutes mes journées et mes nuits. Puis avec Dee Nasty on est allés à NYC parce qu’il avait entendu dire qu’il y avait le premier championnat… (il hésite, ndlr)

1
DMC ?
Alors ce n’était pas DMC à l’époque. Ça n’existait pas. C’était un championnat de scratch, quoi. Il y avait deux catégories, "MC" et "DJ". On avait mis toutes nos économies dans ce voyage. Et nous voilà au YMCA d’Harlem dans des lits superposés, à faire tous les disquaires, à frapper aux portes de toutes les maisons de disques. Les mecs voyaient deux Français débarquer, ils étaient amusés et prenaient nos trucs. Et puis durant le championnat, il y avait aussi le New Music Seminar, un truc super bien comme la Red Bull Music Academy aujourd’hui, avec des conférences. Et lors de l’une d’elles, un type demande : «comment devient-on remixeur ?». Là, un représentant de CNC Music Factory lui répond : «écoute, fais des edits comme à la radio, essaye de faire connaître ton travail». Je buvais ses paroles.
Du coup, je rentre à Paris et j’essaye de trouver une émission de radio pour diffuser mes edits. Alors que je détestais la radio - pour moi, ce n’était que des mecs qui parlent sur des morceaux que je veux écouter, et ça, ça me faisait chier ! Donc je fais des démos, je contacte les labels... et évidemment, personne ne me répond. Puis un jour, on me conseille d’approcher Skyrock. Alors j’y vais au culot ; je croise un pote qui bosse sur place et rapidement, il me présente au Directeur des Programmes. Ils avaient déjà entendu parler de moi, ils avaient écouté certains de mes edits et ils avaient besoin de quelqu’un pour animer le samedi soir. Ça a été mon premier job de radio. Le conseil du New Music Seminar m’avait été précieux parce qu’effectivement, sur place, je pouvais faire connaître mes remixs et mes edits.


La chance que j’ai eue, c’est qu'à l'époque, Skyrock voulait se démarquer du mastodonte qu’était déjà NRJ, et on me faisait remixer des choses assez pointues. Donc le travail était décent. Sauf le jour où l’on m’a demandé de remixer Stéphanie de Monaco. Je ne voulais pas le faire et on m’a forcé. Je l’ai fait la mort dans l’âme en le torchant en une heure. Bol / manque de bol : le producteur de Stéphanie adore et veut me rencontrer. Le mec me dit que la semaine prochaine, Stéphanie enregistre son nouveau single et qu’ils aimeraient que je sois en studio pour le remix. Du coup ça, c'est devenu ma première fois en studio ! J’avais accès à tout le matériel professionnel et je pouvais enfin bosser comme tous les Américains que j’adorais. Le métier de DJ ne m’avait pas laissé un souvenir impérissable, et là, je touchais enfin à ce que j’aimais. Parce qu’avant tout ça, j’avais eu deux expériences en tant que «DJ professionnel». J’avais posté une petite annonce et un club gay de Saint-Germain-des-Prés m’avait répondu en me proposant de remplacer quelqu’un de malade, uniquement si je connaissais «la danse du tapis». Je me suis dit «mais de quoi il me parle»... Moi, j’étais dans mon délire hip-hop NYC. 


Et ça, c’est ta première date ?
Ma première date, c’était au Mocambo - un lieu qui, depuis peu, n’existe plus. C’était une petite cave de Saint-Germain comme on pouvait en trouver pas mal à l’époque et où il y avait des spectacles de travestis entre les concerts. Et le patron, qui était un sosie de Michel Serrault dans La Cage Aux Folles – mais vraiment, hein ! –, me disait : «il faut absolument faire la danse du tapis, il faut mettre la Compagnie Créole». Moi, je ne savais pas faire ça et lui le faisait pour moi. Donc j’ai fait ça une semaine, mais ça ne m’emballait pas beaucoup. Puis j’ai eu une deuxième proposition, en banlieue, à Evry, chez un type qui m’interdisait d’amener mes propres disques… Et quand je lui demandais si je pouvais acheter des nouveautés, il venait les acheter avec moi pour les choisir. Il validait ou invalidait mes choix, puis payait mes disques à la fin. Et le mec venait me voir, super souvent, durant mes sets pour me dire que ce que je faisais n’allait pas du tout. Du coup, ça ne me plaisait pas.
À l’époque, je ne m’imaginais pas en DJ. Je me voyais plutôt dans le tourisme ; comme ça, ça me permettait de voyager et d’acheter des disques au passage. Puis j’avais une fascination pour le Japon et l’esthétique japonaise. La radio, à côté, c’était vraiment dans une optique de hobby. Sauf que comme ils ont vu que j’étais bon à faire des edits, Skyrock m’a engagé à plein temps, et j’ai commencé à gagner un véritable salaire dans la musique. En plus, je bénéficiais d’un studio professionnel, donc j’y passais mes jours et mes nuits. Ça me passionnait. D'autre part, j’avais le boulot avec le producteur de Stéphanie. À l’époque, pour qu’un single atterrisse dans les charts des «hits des clubs», il fallait une version longue. Donc on demandait à l’ingé-son de rester quatre heures de plus pour faire ça. Ça le faisait chier l’ingé-son de faire des remixs, ça ne lui parlait pas du tout ! Alors quand ils ont commencé à voir qu’un petit jeune débarquait tout frais et que ça lui plaisait de faire ça, ça leur a enlevé une aiguille du pied.


De fil en aiguille, je me suis chargé de tous les remixs, jusqu’à ce que je devienne «le» remixeur de Paris. Personne d’autre ne faisait ça à l’époque. Donc mon nom a circulé très vite entre les labels et j’ai rapidement fait un à deux remixs par semaine. C’était de la variété - j’aimais pas ça mais je prenais le moindre moment en studio, ça me laissait du temps pour expérimenter des trucs. J’étais content de remixer des merdes parce que ça me permettait de me perfectionner. Tu imagines bien que personne n’enseignait le remix à l’époque ! Puis arriva le moment où NRJ commença à nous remarquer, à se demander qui étaient ces petits jeunes techniques chez Skyrock... et ils ont essayé de nous débaucher. Je leur ai dit «la musique que vous diffusez, c’est pas trop mon truc, mais je suis partant si vous m’offrez mon émission et que j’y passe ce que je veux». Et c’est comme ça que j’ai eu mon émission de radio.
Là, on est en 1986 et je ne suis pas encore vraiment DJ. Je mixe à la radio, mais c’est tout. On me laissait carte blanche ; en échange, je mixais des pubs. Ce n’était pas ce dont je rêvais, mais il y avait un bon équilibre. Le DJing a dû arriver au début des années 90. Il y a deux phénomènes qui ont favorisé ça. Déjà, la house qui devenait de plus en plus pop. Ça, c’est quelque chose dont j’ai bénéficié parce que chez NRJ, les mecs me regardaient comme si j’étais un extraterrestre, jusqu'à ce qu'ils se rendent compte que ce que je jouais, c’était ce qu’il fallait jouer sur le moment. Il faut l’entendre pour le croire, mais tout allait dans le bon sens pour moi.


Là-dessus, FG Radio est arrivé - et là était lancée toute la culture du DJing, donc c’était parti pour moi. Aussi, on commençait à booker des mecs comme Bomb The Bass, Frankie Knuckles ou David Morales. Je commençais à rentrer dans le circuit de ces bookeurs, et je me suis aperçu que ces gens écoutaient mon émission. J’étais surpris parce quand tu vois la playlist de NRJ en journée, moi, je me disais qu’il ne devait y avoir que des blaireaux qui écoutent ça ! Mais je fais connaissance avec toute cette petite scène, les gens de la house, Gilb’r, les gens de Nova, Loïk Dury, DJ Deep, des gens de FG… On se croise en achetant des disques et on finit par être assez solidaires les uns des autres. Assez rapidement, je suis accepté par cette scène ; à mon grand étonnement, parce que je souffrais de la mauvaise image musicale de NRJ.
Via les magasins de disques et cette petite scène, je commence à jouer pour la première fois à Paris en tant que DJ. Les premiers trucs que j’ai dû faire, c’était l’ouverture de Franckie Knuckles au Palace pour sa première fois à Paris. La deuxième, ça doit être Pedro Winter pour ses soirées qu’il faisait au Folie's Pigalle. De là, j’ai commencé à faire beaucoup plus de soirées à Paris et ça a explosé avec les soirées RESPECT. Ma carrière de DJ international commence en 96. Ça accompagnait mes quatre premiers titres que je voulais poser sur CD, mais on m’a dit non, que c’était trop court ; alors j’ai fait un LP complet. L’album a pas mal marché à l’époque, il allait de pair avec les prémices de la French Touch. Il y avait les albums de DJ Cam, de Motorbass, de La Funk Mob...
C’était encore avant Daft Punk. Ils sont arrivés quelques années après ça. Là, on était au tout début de l’intérêt des Anglais pour la musique électronique française. Il y a un article dans DJ Mag où nous sommes tous en photo avec Zdar, les Cassius, DJ Cam, Bob Sinclar - qui se faisait appeler Chris the French Kiss à l’époque. Tout ça a participé à l’internationalisation de la musique française, et tant mieux, parce qu’on se sentait étriqué en France. Tu vois, quand les Anglais ont commencé à parler de nous, il a bien fallu trois autre années avant qu’ici, on se dise «ah mais attendez, ils sont bien de chez nous tous ceux-là». Parce que les Français, ils ont commencé à s’intéresser à nous avec les Daft.


Tant que tu en parles, ça a été un vrai mouvement, la French Touch ? Ou un truc construit de toutes pièces par la suite pour englober plusieurs groupes français qui marchaient simultanément à l’étranger ?
Il y avait une vraie scène. Celle des gens qui se retrouvaient chez Rough Trade et chez BPM. Tous les gens qui aimaient la house se retrouvaient là et s’échangeaient des bons plans. À chaque fois  qu’il y avait un Français de cette scène-là qui figurait dans l'un des magazines qu’on lisait – et il venait toujours de cette scène-là –, c’était champagne. Et ça alimentait tout le monde, il y avait une vraie énergie. Et comme c’était une énergie qui avait été contenue pendant des années, lorsque les Anglais nous ont ouvert la porte, ça a été l’explosion. Tout le monde était vraiment content, et surtout que ça vienne d’Angleterre parce qu’on les enviait énormément : ils étaient hyper-créatifs, ils avaient les artistes qu’on adorait, les mags qu'on adorait... ce serait venu des USA que ce n’aurait pas été pareil. Tout ça pour dire que je ne sais pas à partir de quel moment ils ont commencé à parler de «French Touch» (l'origine réelle de ce «terme de journaliste» est retracée ici, ndlr), mais on était souvent tous mis dans le même panier alors qu'on faisait quand même des trucs très différents. C’est au moment du succès de Daft Punk qu’il a commencé à y avoir de petits schismes, entre ceux qui voulaient gagner de l’argent et copiaient les trucs qui marchaient et ceux qui disaient à l’inverse «fuck les Daft, ils ont vendu leur âme au diable». C’est à partir du moment où il y a eu un succès commercial qu’il y a eu des jaloux, des envieux, des snobs etc. Les affinités se sont réduites et les familles sont devenus plus restreintes.

Mais la France n’était pas hyper-réceptive à ce moment-là, non ?
Pas du tout réceptive, non.


Du coup, est-ce que tu as l’impression d’être sujet à cette «malédiction française» dont ont pu être victimes les Daft, Phoenix ou M83, qui ont dû avoir un gros succès à l’étranger avant d’obtenir une reconnaissance ici ?
Bien sûr. Et il n’y a pas qu’eux ou moi. C’est tout le monde. Et déjà à l’époque, il n’y avait pas un seul artiste français, Daft Punk y compris, qui intéressait les Français. Les portes étaient complètement fermées, il n’y avait aucun intérêt des diffuseurs - radios d’une part et labels de l’autre. Il a fallu que les Daft cartonnent pour qu’on commence à s’intéresser à nous et qu’on se dise «bon, c’est pas parce que les mecs ne chantent pas en français qu’on ne va pas les signer». Il y a eu un petit déclic mais trop tard, donc lorsque les types se sont réveillés et nous ont demandé de jouer chez eux, moi j’ai dit non. Aujourd’hui encore, je refuse.

C’est bien l’impression que j’ai, que ça ne t’intéresse pas beaucoup de jouer en France encore aujourd’hui...
Non. Parce que ça me saoule ! Je ne me sens pas considéré. Ou du moins considéré au même titre que les étrangers me considèrent. Déjà, ils ne me payent pas autant que me payent les Anglais. Pourtant, quand un Américain vient, ils le payent. Je le sais, ça fait vingt ans que je fais ce boulot. Et tu as toujours ce truc du «un Français, c’est pas pareil». Bon, si c’est pas pareil, c’est pas pareil... Et puis je n’ai aucun souvenir d’une date en France qui était à la hauteur de ce que j’ai pu faire à l’étranger. Quand RESPECT est arrivé, c’était différent ; il ne s'agissait pas de mecs qui avaient pris le train en route. Alors que les Français, typiquement, ils attendent qu’un voisin leur disent que c’est bien pour qu’ils trouvent que c’est bien. J’ai toujours été intransigeant vis-à-vis de ce genre de comportement, de tous ces mecs qui ont attendu que je sois vendeur pour me booker. Si je suis vendeur, il faut me payer. Si tu ne veux pas me payer, tu n’avais qu’à y penser avant. La France et moi, on ne s’est jamais très bien entendus. Hormis Paris, parce que je suis Parisien et que j’ai plus d’affinités sur place. Puis il y a un truc culturel aussi : la France a toujours été un pays de techno, et moi la techno, ça ne me parle pas. Donc voilà - la demande a aussi rapidement fait que je suis devenu un DJ plus international. La question qu’on me pose le plus souvent, c’est de savoir où j’habite. Comme je ne suis jamais à Paris, les gens doutent.


Sur tes premiers succès (Sacrebleu, ndlr), 90% de tes recettes provenaient de l’étranger. Est-ce que le fait de jouer sur des références très françaises (le nom, l’imagerie etc.) ont participé à ton succès à l’étranger ?
Oh, mais complètement ! Ça, ça a été la plus grande surprise pour moi. Lorsque j’ai fait Sacrebleu, j’avais recyclé pas mal de musique que j’avais composée pour des défilés de mode. Et jusqu’à ce moment-ci, je composais uniquement en tant que Dimitri, il n’y avait pas de «From Paris». Jusqu’en 94, je crois. Et puis on me confondait avec Dimitri du groupe Deee-Lite

Il ne s’est pas fait passer pour toi, d’ailleurs ?
Alors… c’est ce qu’on m’a dit. Il y avait cette histoire où j’avais réalisé le remix d’un des premiers titres de Björk, en 94. Une fois, lors d’une interview, on me demande pourquoi j’ai ce remix ; je réponds que c’est parce que c’est moi qui l’ai fait. Et on me répond que non, c’est Dimitri de Deee-Lite. Le type ne racontait pas que c’était lui, mais il ne disait pas «non» non plus. Bon, et paraît-il que le remix était devenu culte à NYC... ça faisait bien, mais il ne fallait pas que je me fasse piquer ma notoriété, donc j’ai rajouté «From Paris». Et c’est le «From Paris» qui m’a donné l’idée du truc hyper-français, le Sacrebleu etc. Je me suis dit que j’allais faire un truc bien énorme. Alors j’ai carrément rajouté une énorme Tour Eiffel, histoire qu’on voie bien que c’était du second degré. Et ça a été pris au premier degré par tous les Anglais et tous les Américains !
Surtout qu’à l’époque, le white label régnait, rien n’était écrit nulle part, il ne fallait pas montrer sa gueule. Sauf que chez moi, le côté visuel a énormément contribué au succès non seulement de Sacrebleu mais aussi de la French Touch, avec des visuels très forts. On avait des univers très forts et c’est ce qu’on a apporté aux Anglais. C’est ce qui nous a assis sur place. De l’autre côté de la Manche, les mecs s’en foutaient, ils étaient underground, mixaient en regardant leurs pompes, ils ne parlaient pas… Alors que nous, on est arrivés, personne ne nous connaissait, et l'on s’est dit que si l'on mettait un joli ruban rose, on s’intéresserait peut-être à nous. Parce que nous étions complexés par notre musique, la voilà l’unique raison. Les DJ's étaient hyper-déficients en termes d’image à l’époque, donc ça nous a permis de nous faire remarquer. Quand on me demande quelle était la spécificité de la French Touch, je réponds souvent que c’est l’aspect visuel. Visuellement, on a installé un truc qui n’était pas là avant. Après, je n’ai jamais entendu personne mettre ça en avant, mais pour moi c’est ça.


Je te demandais si la French Touch était un mouvement construit de toutes pièces parce que lorsque tu en parles aujourd’hui avec ses ressortissants, ils te répondent par un soupir… On dirait que la French Touch, ça saoule tout le monde…
Ça te saoule toujours quand on te résume à ton passé, tu vois ? C’est comme si t’interviewais les Stones la semaine prochaine et que tu leur demandais comment ils ont fait Satisfaction… ils vont soupirer aussi. En ce qui me concerne, j’ai été l'un de ceux qui a été le moins réduit à la French Touch. Déjà, parce que j’avais pas un son disco filtré, j’étais moins identifiable. Et puis je n’en ai pas été le plus emblématique. J’étais pote avec tout le monde mais j’étais plus âgé, j’avais bien dix ans de plus, et comme j’avais vu pas mal de mouvements s’écrouler auparavant, je ne pensais sincèrement pas que ça allait rester. J’étais épaté que ça tienne aussi longtemps. Mais bon, aujourd’hui, je ne suis pas tellement étiqueté French Touch, bien que je fasse partie du lot. Et ça me va comme ça. Tous les sous-Daft Punk, les Kojak, Superfunk etc. qui avaient un son disco filtré se sont cassés la gueule quand tu regardes. Il n’y a que Cassius qui s’est maintenu. Parce qu’ils étaient barrés… Et ils le sont toujours. J’ai écouté quelques morceaux du dernier album, je le trouve vachement bien. C’est eux. C’est un peu plus sophistiqué, mais c’est eux. C’est le bordel. Ils sont comme ça. Ce sont des bordéliques maniaques. Bref, ils doivent bien être les seuls avec l’étiquette French Touch qui réussissent toujours. D'ailleurs ça doit les faire chier, eux, d’être étiquetés French Touch. Ça me ferait chier aussi qu’on sous-entende que je n’ai pas évolué depuis vingt ans. Tandis que les mecs sont intègres, en plus.

En parlant d’intégrité, comment perçois-tu les critiques qu’essuie Bob Sinclar depuis un moment ? Vous étiez potes tous les deux, il me semble ; à l'origine, tu as même signé sur son label, Yellow, non ?
Écoute, moi j’ai toujours eu ces discussions avec lui : il voulait coûte que coûte réussir. On n’était pas d’accord mais je respecte son parcours, il a fait ce qu’il voulait faire. Il a un côté authentique malgré tout. Quand il te dit «je veux que toutes les minettes m’adorent», il y parvient. Si c’est ce qu’il veut faire... Il ne se plaint jamais de se faire chier dessus par l’underground.

Ouais, il s’en fout de ne pas être invité à Concrete.
Ouais… Il fait quelque chose de populaire, il  en a conscience et il le fait bien. C’est le principal. Les Daft, eux, font quelque chose de relativement complexe, mais ils compensent avec de l’image multipliée par 3 000. Quand je parle d’image, c’est les concerts, les visuels, les robots. L’univers visuel des Daft, c’est 90% de leur succès. Ils en ont conscience. Ils le font pour être tranquilles et faire la musique dont ils ont envie. Ils le disent hein, c’est pas un secret.


Oui, c’est assumé. Il y a même des Legos Daft Punk…
Mais moi, j’adorerais qu’il y ait des Legos Dimitri ! Ils ont réussi à faire un gros doigt d’honneur aux majors et être bankables en faisant absolument ce qu’ils ont envie de faire. Que les mecs prennent ou ne prennent pas, les Daft auront toujours autant de succès en faisant ce qu’ils veulent. Pour avoir discuté avec Thomas (Bangalter, ndlr) avant qu’ils ne deviennent ce qu’ils sont, je peux t'assurer que c’est un mec qui a une éthique musicale dingue. Or il a compris que si tu veux faire écouter ta musique à un maximum de gens, il faut l’habiller un minimum. Et quand tu fais de la musique, tu as envie que plein de gens l’écoutent. Quand tu es payé, c’est mieux. Moi par exemple, aujourd’hui, je gagne zéro euro avec la musique que je produis, mais des milliers de gens peuvent l’écouter sur Soundcloud. En tant qu’artiste, du moment que j’ai un public, ça me va.

On a parlé à plusieurs reprises de disco filtrée, celle de la French Touch. Du coup, je me demande quel est ton rapport avec la disco. Puisque tu as joué très tôt à New-York, j’ai le sentiment que tu as été touché très tôt par Larry Levan. Comment as-tu commencé à en jouer, de la disco ?
Bonne question. Écoute, la disco, je détestais ça. A l’époque de la disco, tout du moins. En 77, en plein pic disco, je dois avoir quinze ans. J’avais vu La Fièvre du Samedi Soir et ça n’a pas transformé ma vie. Les Bee Gees, je trouvais ça gnangnan. Moi, j’aimais la funk, j’aimais James Brown. Donc j’aimais la musique noire, et à l'époque, la disco était jouée par des Noirs mais produite par des Blancs. Quand les musiques électroniques sont nées, c’était Planet Rock, des choses comme ça, des évolutions de la musique black en fait. Quand la house est arrivée en 85, 86 avec des chanteurs de soul, du coup, ça me plaisait bien. Et puis de fil en aiguille, je découvre vraiment la disco - mais surtout, je découvre qu’il existe une disco black que j’ignorais complètement. En réalité, la Motown et James Brown, ça existait avec un beat house. Et ça, ça a été la révélation ! En creusant, je me suis aperçu que la disco, c’était finalement de la house avec beaucoup plus de moyens ; c’est comme ça qu'au final, j’ai découvert les Larry Levan et consorts. Mais j’ai très vite été touché par le son de NYC. Moins par celui de Chicago (la garage house versus la Chicago house en résumé, ndlr).

Et tu sens des héritiers de ton esthétique dans les producteurs d’aujourd’hui ?
Pas vraiment…


Ou un état d’esprit similaire…
Non. Si tu veux, aujourd’hui, il y a pas mal de jeunes qui se lancent dans la/le disco, mais tu sens qu’ils sont mal à l’aise avec le flamboyant ou les excès de vocals… Finalement, les gens qui vont être proches de moi, ce sont des gens comme Horse Meat Disco, qui est le collectif de Daniel Wang qui peut être très exubérant. Sinon, les jeunes générations ont du mal avec le côté luxueux de la disco. Il faut que ça soit plus brut. Ou alors, tu pourras retrouver des similitudes chez des mecs qui sont vraiment plus soul dans le son. Mais ça touche au R'n'B. Ça va être des mecs comme Reverend P, qui fait des Motown Party et qui vient du hip-hop.

Et des artistes comme Breakbot
Ah oui ! J’aime bien Breakbot, mais tous ces gens-là viennent du hip-hop, ça se sent. Et du R'n'B. Lui, il prend énormément de risques quand il joue, j’apprécie, mais on ne fait pas la même chose. Il n’y pas de violons.

Dans une interview donnée en 2007, tu disais au sujet de Justice et Ivan Smagghe que tu "n’étais pas très fan de leur électro, quelle que soit l’étiquette qu’on veuille leur donner" et que "c’est trop trendy, ça [t]’ennuie".
Je trouvais ça trop bruyant… Encore une fois, je n’ai jamais aimé le punk, et ce qu'ils font sont des versions électroniques du rock et du punk. Et c’est souvent «casser pour casser», ça peut être efficace mais j’aime bien les trucs jolis - et c’est pas joli. Ça les agace ces types-là, parce que je ne trouve pas ce qu’ils font joli ! Je me suis déjà engueulé avec des mecs parce que j’aime des trucs trop jolis pour eux. Mon producteur préféré de house, c’est Frankie Knuckles. C’était le seul dans la house à avoir ce côté romantique. Un peu joli. Un peu flamboyant. Je ne l’ai jamais retrouvé chez d’autres.


On parlait plus tôt du fait que tu ne joues plus à Paris. Est-ce que ça a aussi à voir avec le boom de la techno à Paris depuis quelques années, tant dans les événements que l’esthétique ?
Je me souviens quand Zdar était ingénieur du son, après le boulot, il partait en rave et on en discutait. Il me faisait écouter des trucs et ça ne me plaisait pas. Hé bien, ça ne me plaît toujours pas. Cette techno d’aujourd’hui, qui est ancrée dans les raves de cette époque, elle est chimique, elle t’emporte loin de là où tu es. Tandis que moi, j’ai envie de la savourer, la musique ; j’ai pas envie que la musique me mange ! Voilà, il y a toujours eu ce grand écart d’attitude. Moi, je trouve ça très bien, mais lorsqu’on me parle de Concrete et qu’on me dit que c’est très éclectique, qu’il y a même de la disco, j’y crois pas. Ils vont jouer un break de disco répété 156 fois… Ils jouent de la disco comme les mecs de techno jouent de la disco. Très bien, mais c’est juste pas mon truc. Si je joue à Concrete, je reçois des bouteilles de bière en moins de dix minutes. C’est pas la même école. C’est une musique qui parle au corps. Chez eux, il faut que dans la seconde, la musique puisse te happer. Pas à la tête ; il faut que ça passe par le corps pour aller à la tête. Alors que pour moi, il faut que ça passe par la tête pour aller dans le corps. Donc dans ce genre d’endroits où il est affiché que la musique doit être physique, je n’ai pas grand chose à faire, ni comme auditeur, ni comme musicien. Je ne me sens pas très compatible.

Ça fait très longtemps que tu es DJ. Comment te maintiens-tu stimulé ? Excité ? Créatif ?
Écoute, ça reste un challenge à relever à chaque fois. Ça ne m’intéresse pas de jouer devant 300, 600 ou 900 personnes et de jouer la musique que j’aime bien sans me préoccuper de leur réaction. J’ai longtemps souffert de ne pas pouvoir partager la musique que j’aime avec d’autres gens, alors c’est essentiel pour moi aujourd’hui d'être dans le partage. Ça veut dire faire un tas de compromis. Tu arrives avec ta caisse de disques préférés et ils te regardent avec des yeux de merlans frits ? Assez vite, tu te rends compte que si les gens ne sont pas familiers avec ce que tu joues, ça ne va pas. Il faut les séduire, les apprivoiser. Et puis il y a des tas d’inconnues quand tu arrives dans un lieu que tu découvres : est-ce que le son va être assez fort ? est-ce que le club va être plein ? quelle proportion vas-tu avoir de fans ? Tout ça, c’est des trucs que tu ne contrôles pas et qui, finalement, restent le challenge, la grande improvisation à chaque fois.


Moi, je ne comprends pas comment font les mecs qui ont des sets tout préparés. La satisfaction que je retire de l'ensemble, c’est que j’ai réussi à faire le bon mélange sur l’instant entre les nouveautés, les classiques, les inconnus et mes titres. Et si je vois que les gens rentrent dans le truc avec une plus grande proportion de morceaux qui leurs sont inconnus, j’aurais le sentiment d’avoir été plus loin que d’habitude. Je retire une plus grande satisfaction quand j’arrive à attirer les gens loin de ce qu’ils attendent. Ça reste un travail. Bon, je ne vais pas à l’usine mais ça reste un travail. Bref, si tu es ultra-consensuel tout le temps, la plupart des gens vont être super contents, et si tu es complètement dans ton propre délire sans faire attention aux gens, les gens s’en foutent. Tu les ennuies. Du coup, il faut dialoguer avec les gens, leur proposer quelque chose qu’ils connaissent, les surprendre, leur raconter une petite blague… C’est vraiment un blind date en fait. Et au bout de trente ans de carrière, tu ne sais toujours pas comment faire ça.

Tomorrowland a été annulé pour des raisons financières, Vegas prédit la mort de l’EDM, l’électro de stade semble se casser la gueule.... Toi qui a joué à Coachella, ça te plaît les grandes audiences ?
Non, je déteste. Plus le public est large, plus le dénominateur commun descend avec la taille. C’est mathématique. Je me représente ça comme la différence entre conduire une petite voiture et passer d’un seul coup à un semi-remorque de douze mètres de long. Il y a des gens qui kiffent et savent bien le faire, mais c’est pas pour moi. Plus c’est grand, plus c’est difficile pour moi.

La question du chevalier : en 2005, tu as été décoré Chevalier des Arts et des Lettres et… c’est une consécration ?
Je n’y pense pas tous les jours mais je n’ai jamais eu de récompenses, donc… c’est cool, une médaille ! C’est un sujet de conversation. Sur le moment, je pense que personne ne savait qui j‘étais. Et puis c’était marrant de passer des disques dans le Ministère de la Culture.

++ Retrouvez Dimitri from Paris sur Soundcloud, Facebook et Twitter.
++ Il jouera le 4 juin pour le 12ème anniversaire de la Motown Party au Djoon (Paris).