Le visage pâle, les cheveux en arrière, la douce mais pince-sans-rire Juliette a cette soif d’idéal qui fait la modernité des filles réussies d’aujourd’hui ("garçon manqué" étant une infâmie). Aujourd’hui auteur, compositeur et interprète, cette polytalentueuse pianiste - mais pas groupie - n’a clairement besoin de personne pour trouver sa place dans la mifa. C’est en Cavalier Seule donc qu’elle nous offre son premier EP : charnel et sensible, tout ce qu'il faut pour faire des tubes et que ça tourne bien. On vous le dit tout de go : Juliette Armanet, cette fille de personne sinon de joie, c’est le nouveau Diego - libre dans sa tête.

Puisqu'il est clair que les journalistes musique ne sont que de gros jean-foutres qui usent et abusent de la référence et du name dropping, j'ai décidé, en parfaite pisse-copie ingrate que je suis, de te proposer un entretien "est-ce que toi aussi comme..."
Juliette Armanet :
 Ok, allons-y, ça me plaît. (Rires) Et d'ailleurs c’est dingue que tu me me parles de cela car c’est la réflexion que je me suis faite ce matin. Tu as vu tout ceux à qui j'ai déjà été comparée ? Et c'est vrai que ça peut-être chiant parfois ! Bon, après, on est toujours plus ou moins l’héritier de quelque chose ou de quelqu'un et je trouve ça plutôt beau moi, qu’il y ait une sorte de chaîne invisible entre les gens. Donc c’est vrai que c’est un peu un tic journalistique, mais on peut y trouver une certaine pertinence puisque souvent, consciemment ou inconsciemment, nous sommes l’héritier de ceux qu’on aime, non ? 

L’année dernière, en cavalière seule, tu as rejoins la prestigieuse écurie Barclay. Alors est-ce que toi aussi comme Arthur, mon copain parolier, tu rencontres plus de difficulté à écrire depuis que tu es signée sur un label ?
Oui ! Mais pas à cause de la maison de disques, plutôt à cause du fait que d’un seul coup, tu passes d’une pratique extrêmement luxueuse, légère où tu ne dois rien à personne - et même pas à toi-même - à un truc beaucoup plus professionnalisant qui doit avoir de la gueule, car tu ne sors pas un album aujourd’hui s'il n’en a pas, de la gueule. Moi, j’ai toujours fait les trucs un peu à ma façon : j’ai fait pleins de boulots différents dans ma vie, j’ai toujours fait les choses du bout des doigts car j’aime bien être éclectique. Donc l’idée de devoir se professionnaliser me fait un peu flipper aujourd’hui, oui. Après, cette pression qui s’installe, c’est plus une pression vis-à-vis de soi-même je crois. D’un seul coup, rentrer dans un autre rapport à la création, ne plus écrire une chanson quand tu as deux heures devant toi, c’est vraiment un changement de pratique. 

En 2015, tu sors L'amour en solitaire, un titre unique qui caresse en un clin d’oeil les 200 000 écoutes en streaming. Aujourd’hui, tu nous offres Cavalier Seule, ton premier EP de 4 titres seulement. Alors est-ce que toi aussi comme tous ces artistes indé du moment, tu préfères les EP's aux bon vieux LP's ?
C’est une bonne question, car on a tout de suite envie d’arriver avec un vrai propos, fort - et en même temps, je trouve que c’est pas mal d’avoir un premier contact avec le public qui se fasse dans l’intimité. Un peu comme derrière un paravent. Quelque chose d’un petit plus pudique pour eux et pour soi-même aussi. Dans mon cas, ça a été assez long de trouver ma bonne prod’, de me faire confiance, etc… Du coup, pour moi, l’EP ce n’est pas une si mauvaise carte de visite que ça, d’autant plus que cet EP je l’ai travaillé comme un album. Que ce soit la pochette, la mise en page, le soin que j’ai donné à chaque chose… Tout cela fait que le travail autour de cet EP était aussi impliquant que celui que j’aurais consacré à un LP. La différence pour moi, c’est peut-être que 4 titres seulement, c’est un peu plus mystérieux... ce qui n’est pas désagréable.

visu1JA

En deux ans, de Juliette Gréco à Brigitte en passant par Bryan Ferry, on peut dire que tu as été l’artiste des premières parties de prestige. Est-ce que toi aussi comme les mauvaises langues, tu penses que la première partie existe uniquement parce que les têtes d’affiches coûtent trop chers aux tourneurs ?
Je ne me suis jamais dit ça. Moi, ça m’a appris tellement de faire les premières parties, tellement ! Je trouve que c’est un exercice génial, surtout dans le cadre de grosses têtes d’affiche comme Tellier ou Doré, où les gens arrivent à 17h comme des oufs, ils veulent vraiment voir la reusta, et toi c’est “vivement que ça se termine”... Du coup, soit tu peux passer sans que personne ne s'intéresse à toi, soit il peut vraiment se passer quelque chose. Et puis c’est une planque aussi la première partie, qui est chouette. Personne ne te connait vraiment, tu n’es pas obligée de dire ton nom, tu te fais la main à l’ombre, au chaud. Mais surtout tu vois comment les autres se préparent, et ça, c’est génial. De voir une Juliette Gréco qui, à 90 balais, est encore terrorisée juste avant de monter sur scène, ou de voir dans les coulisses comment les autres se préparent, tout cela c’est un apprentissage passionnant.

J’ai lu de toi que tu étais la “descendante de France Gall”, la “fille adoptive de Michel Berger” et que tu avais le “talent d’Alain Souchon”. Est-ce que toi aussi, tout comme moi, tu trouves que tu es bien plus l'héritière de Véronique Sanson ?
(Rires)... et la chemise de Patrick Sébastien, non ? Alors bizarrement, j’ai découvert Véronique Sanson il y a un an et demi. Je n’avais jamais écouté ses morceaux auparavant. Donc c’est très flatteur pour moi car en la découvrant, j’ai aussi découvert que cette nana était une punk de malade. Il n’y a pas de filtre chez elle, elle brûle, elle est tellement vraie que c’en est époustouflant donc je dirais que j’apprécie ta filliation. Par contre, tu vois, ça (Rockcollection de Laurent Voulzy résonne dans le café), ça pour moi c’est un grand morceau, et Voulzy c’est un immense artiste. Je me sens très proche de Michel Berger, pour sa naïveté dans les paroles, mais je suis bien loin d’être un arrangeur de génie comme lui. En tout cas, ça tourne souvent autour de Michel et ses femmes j’ai l’impression ! (Rires)

Tu appelles ton piano ton “pote” et il t’accompagne sur la quasi-totalité de tes compositions. Est-ce que toi aussi comme Félix Leclerc, tu penses qu’un piano doit être un ami et un confident qui essuie nos rages ?
Oui, c’est très bien dit, c’est complètement ça. C’est le truc que tu tabasse quand tu es en colère, c’est le truc qui va te réconforter, c’est l’ami, c’est la boîte à repères, c’est l’amant, c’est l’allié absolu. J’ai acheté le mien il y a 10 ans et je ne pourrais jamais le revendre même s'il est clairement défoncé. Et tu vois, aujourd’hui, c’est aussi très dur pour moi de m’imaginer seule debout sur scène sans mon piano… Ca va venir, hein, car il y a de moins en moins de pianos dans les salles parisiennes, déjà, et que j’ai aussi envie de danser et de faire la conne sur scène !

Adieu Tchin Tchin me rappelle énormément Un homme heureux de William Sheller. Est-ce que toi aussi tout comme lui, tu en as plein le cul d’être triste et tu aimerais bien être heureuse pour une fois ?
Oh putain, là tu ne peux pas me faire plus plaisir… Franchement, vraiment, ça me touche beaucoup car je me disais souvent que si avec Adieu Tchin Tchin, j’arrivais à traduire cette ambiance-là à la fois bouleversante et à la fois extrêmement simple comme dans Un homme heureux, qui est pour moi un titre indémodable, alors j’aurais tout gagné. Mais pour répondre à ta question, moi je trouve vraiment que Sheller s’amuse de sa tristesse, qu’il en joue - et qu’il en joue merveilleusement bien d’ailleurs. Après, moi j’ai une mélancolie positive, je me marre quand même la plupart du temps, mais j’ai un truc hyper-mélo et ça, je crois qu’on ne pourra pas m’en défaire. Mais c’est dur de parler du bonheur quand même - sauf peut-être Vanessa Paradis dans l’album Bliss. Mais non, franchement, j’en ai pas marre d’être triste, c’est quand même un peu mon fonds de commerce ! (Rires) Et je suis beaucoup moins triste qu’avant dans la vie, notamment à 20 ans où là, c’était vraiment très dur. Aujourd’hui, je suis de plus en plus heureuse… Ça m'inquiète d’ailleurs, je ne sais plus vraiment ce que je vais raconter après, moi...

Il te faudrait une bonne grosse rupture en somme ? Pardon - est-ce que toi aussi comme Taylor Swift, tu aurais besoin d'une bonne grosse rupture pour faire écrire ton prochain album ? 
(Rires) Ouais, exactement… mais je t’avoue que ce n’est pas vraiment au programme !

Je t’ai découverte et suivie grâce au concours de découverte 2014 des inRocKs Lab dont tu étais finaliste auprès des Feu! Chatterton notamment. Et est-ce que toi aussi comme ma collègue Jenny, tu penses qu’ils ont un truc mais que ça va deux minutes, le look de dandy du Mansart ?
(Rires) Écoute, figure-toi que c’est ma cousine qui s’occupe de leur stylisme depuis quelques semaines, donc je pense que ça va aller de mieux en mieux, hein ! Non mais pour ce qui est de la musique uniquement, les Feu !, je trouve qu’il y a quelque chose de très bavard parfois dans les textes mais je ne demande qu’à les voir en live pour mieux capter leur énergie, vraiment.

Tu as fait hypokhâgne, khâgne, tu es une amoureuse des mots et tu as la modernité de proposer des textes en français. Est-ce que toi aussi comme Christine and The Queens, tu vas finir par faire un feat avec Booba ?
Oh, certainement pas… vraiment ! Après, dans une époque comme la nôtre ou tout est hyper-figé, je trouve qu’elle a raison d’essayer des choses différentes. C’est simplement que dans le contexte précis de ce morceau, je trouve que ce n’est pas réussi. Surtout parce que le texte de Booba, à mon avis, n’est pas franchement incroyable. Mais je ne suis pas du tout d’accord avec le fait de cracher sur Christine, elle a essayé, quoi. Si on doit toujours proposer un produit parfait qui plaît à tout le monde, ça n’a plus d'intérêt. Pour moi, il faut au moins saluer une artiste qui propose de nouvelles choses.  Après, les collabs', en ce qui me concerne, il faudrait que je rencontre des artistes avec qui j’ai vraiment envie de travailler pour en arriver là un jour.

C’est sur une idée originale de la  figure montante de l’Art contemporain, Théo Mercier, qu’on te retrouvait de rose vêtue et bras poilus sur la pochette de L'amour en solitaire et torse nu crinière au cul sur celle de Cavalier seule. Est-ce que toi aussi tout comme lui, tu penses que les gens vont tomber amoureux de toi puis t’oublier ?
Hmm je vois… mon rapport à la célébrité, en somme. Bon, c’est une sacrée question. Et puis Théo c’est un sacré provocateur, tu sais… En ce qui me concerne, la seule chose qui compte pour moi aujourd’hui, c’est de pouvoir vivre de ma musique. Voilà. C’est très dur aujourd’hui d’être musicien et d’en vivre convenablement, donc en vivre bien, pouvoir commencer un peu à être à l’aise financièrement, ce serait une vraie victoire pour moi. Tu sais, avant cela j’était journaliste, je réalisais des documentaires, je gagnais plutôt bien ma vie... et depuis un an et demi, alors que j’ai trente balais,  je reviens à la case départ donc c’est un vrai challenge… financier. (Rires) Après, pour le succès, on verra ce qui se passe. S'il y a une rencontre avec les gens et que ça puisse parler à d’autres personnes que mon mec et mes parents, ce serait déjà dingue !

Et justement, est-ce que toi aussi comme les gamins de l’École des Fans, tu fais ça pour que ton papa et ta maman soient fiers de toi ?
Fiers, ils l’ont toujours été - et il n’y a jamais vraiment eu d'ambiguïté sur l’estime qu’on se portait les uns aux autres dans ma famille. Ceci dit, je pense qu’il y a quelque chose qui est très lié à mon père (musicien lui aussi, ndlr) et je pense que je lui pompe pas mal de trucs consciemment et inconsciemment… Donc ouais, il y a une transmission que j’aimerais honorer aujourd’hui, c’est clair.

Hé bien merci pour tout Juliette, je crois qu’on en a fini toutes les deux...
... j’ai dit que des conneries, hein ?

++ Retrouvez Juliette Armanet sur FacebookTwitter et Instagram.
++ Son premier EP, Cavalier Seule, sortira le 29 avril prochain. Retrouvez également Juliette Armanet en concert lors du Festival International de Mode et de Photographie avec Stage of the Art & Converse, à Hyères du 21 au 24 avril.