Et puis voici Love 2, qui n'inverse pas fondamentalement la tendance, mais intrigue un peu plus que d'habitude par ses textures et sa production feutrée (1). Cette fois, Air a tout fait en autarcie, dans son propre studio, construit pour l'occasion. C'est là que je les rejoins, rue de l'Atlas à Belleville, à la fin d'une journée promo. Tendu comme un ex-fan fâché qui vient rompre. Il faut patienter quelques minutes, et sans faire de bruit, car « ils finissent une interview en musique », me dit l'attachée de presse. Ça s'annonce feutré (2). On ne peut qu'être estomaqué par le luxe de l'endroit et la profusion de matériel : des étagères de 3 mètres de haut remplies de synthés de collection, chacun dans son flight-case, avec le nom dessus, 2 salles bardées de machines et instruments, du vintage, du high-tech, et même un frigo - de taille assez décevante. Jean-Benoît arrive le premier. Nous parlons bricolage et immobilier en attendant sa moitié. « Ça fait depuis 2002 qu'on cherche activement un studio. Mais c'est difficile de trouver l'endroit idéal, avec suffisamment d'espace ; il y a les voisins à gérer, il faut pas que ça soit humide, faut une grande hauteur sous plafond ». Ils ont trouvé, pas de doute. Rien que le budget pour réduire le bruit de l'installation électrique permettrait de produire 12 albums de folktronica. Dans ce nouveau cocon feutré (3), Jean-Benoît rêve à voix haute d' « indépendance totale ». Nicolas Godin arrive enfin. C'est le moment d'essayer de leur dire que je suis venu leur dire que je ne les aime plus, au moment même où ils font un album d'Amour avec un grand Z. Dur.


Nicolas : C'est pour quel canard ?
Brain Magazine.
Jean-Benoît : « Brain », comme cerveau ? Donc on doit dire des choses intelligentes ? Des choses neuronales ?

Oui s'il vous plait. Ou si vous dites des conneries, il faut que ça ait l'air intelligent. D'ailleurs à propos de ça, vous considérez que vous faites de la musique cérébrale ?
Nicolas : Non, on est des intuitifs, des instinctifs, dans tout ce qu'on a envie de faire. Quand le morceau est bien, on sent qu'il est bien, mais on peut pas te dire pourquoi il est bien. Au bout de 20 % du morceau, il commence un peu à dicter sa loi, donc il faut vraiment être à l'écoute de ce que te dit la musique. Il ne faut pas trop réfléchir, au contraire il faut tout oublier, il faut ressentir. Une fois que tu as embrayé dans une direction, tu es obligé de la suivre. Cette direction n'est pas rationnelle, pas raisonnée. Il faut vraiment être un pur intuitif pour aller au bout du morceau. Si le morceau est une chanson, c'est une chanson, t'es obligé de la faire. L'essence exige l'exécution formelle, ce n'est pas toi qui décides.



« On doit dire des choses intelligentes ? »


En terme de direction, ce qui semble vous attirer depuis quelques années, c'est le format de la pop-song classique, et non plus l'expérimentation…
Jean-Benoît : On est attirés par tout. Juste, là, on avait des chansons sous le coude. Faire une chanson ça veut dire : dire quelque chose à quelqu'un, lui dire ce qu'on peut pas dire autrement. Il y a le côté message inconscient, nécessaire, dans la chanson. La musique augmente l'expressivité et catalyse l'émotion. Les mots racontent ce qu'on a besoin de dire par rapport à notre vie privée ou à notre état émotionnel.

Pourquoi vos albums sont-ils de plus en plus homogènes ? Tout le contraire de 10 000 Hertz Legend, que votre maison de disque elle-même appelle votre « chef-d'oeuvre »…
Nicolas : C'est quelque chose d'inconscient. Pour 10 000 Hertz, on était vraiment tout fous, ça partait dans tous les sens, d'ailleurs un peu trop. Les morceaux s'arrêtaient tout le temps, un peu comme si t'étais dans un trip dément, mais qui s'arrêterait toutes les deux secondes. Comme si t'étais en train de faire l'amour avec une fille et que tu bougeais tout le temps, et que tout d'un coup tu t'arrêtais pour aller fermer la porte, ou que tu disais « désolé, j'ai oublié ça », alors du coup tu recommences.

Oui mais, pour continuer la métaphore, la fille peut avoir envie que tu changes souvent de position si elle s'ennuie non ?
Jean-Benoît : [Rire gredin de Jean-Benoît, qui change souvent de position manifestement ; nous formons désormais lui et moi un bloc contre Nicolas]. C'est un album affectif.
Nicolas : Ouais je sais pas.

Cette fois-ci l'album s'appelle Love 2, donc le message c'est quoi ? « Aimer, c'est ce qu'il y a de plus beau » ? Le fait que vous êtes amoureux l'un de l'autre ?
Jean-Benoît : [Rires démentant clairement toute ambiguïté sexuelle entre eux deux, tout en laissant la porte ouverte un peu quand même] C'est un album affectif.
Nicolas : On vit dans un monde tellement cynique, moi je suis vraiment pour le fait d'aimer son prochain. Les temps sont durs et je trouve qu'aimer, se serrer les coudes, ce sont des choses positives. Des choses importantes finalement.



Vous allez de plus en plus vers le sérieux : vous remplacez le Rhodes par du piano, vous citez la « grande musique », etc. Qu'est-ce qui vous pousse vers tout ça ?
Jean-Benoît : Oui, oui. On est tombés dans ce délire-là à travers notre goût de la musique de films. Dans le nouveau disque, il y a vraiment tout, il y a des formes musicales qui apparaissent et qui, comme dit Nicolas, s'imposent à nous-mêmes. On ne maîtrise rien. C'est comme s'il y avait un message céleste.

Céleste, carrément ! Comme Brian Wilson [qui prétendait parfois adresser ses morceaux à Dieu, et se droguait pas mal par ailleurs, ce qui n'a aucun rapport] ?
Jean-Benoît : C'est vrai que dans la musique, il y a un côté vraiment religieux. Il doit y avoir une zone de notre cerveau qui ne fait pas partie de la raison et qui est sensible à la musique. La musique, c'est le son des sentiments, c'est quelque chose d'impalpable.



« Ça fait beaucoup moins Marc Dorcel quand tu parles en anglais »


Pour rester sur la musique des Cieux, c'est pour ça aussi donc qu'un des morceaux de l'album Love 2 s'intitule Eat my Beat, avec un jeu de mot sur « bite » ?
Jean-Benoît : On peut pas le nier, il y a un jeu de mot derrière. Mais ça peut vouloir dire aussi « mange mon rythme, prends mon rythme dans la gueule ».
Nicolas : Le morceau, c'est une espèce de riff qui monte qui monte, et jusqu'à la fin tu vas en bouffer. C'est pendant cinq minutes le même riff, comme quand t'enfonces un clou. Eat my Beat, c'était le nom qui correspondait à cette espèce de mantra. C'est un vieux titre qu'on avait en réserve, on cherchait des titres de morceaux et d'albums à Los Angeles, tous les mecs autour de nous ont vachement aimé ce titre de morceau. En plus eux, ils voyaient même pas la connotation sexuelle. En tous cas, loin de nous l'idée de faire des jeux de mots de beauf dans nos morceaux. Cela dit c'est vachement agréable de faire l'amour à des femmes étrangères, les termes sexuels sont vachement moins connotés, ça fait beaucoup moins Marc Dorcel quand tu parles en anglais ou en italien. Les mots français pour les trucs sexuels, ça fait pas glamour.

C'est frappant que vous parliez tout le temps de sexe alors que votre musique m'évoque à peu près tout sauf le sexe. Vous vous représentez vraiment comme des musiciens sexy ?
Jean-Benoît : Oui il y a un côté sexy dans notre musique. Par exemple dans le morceau Tropical Disease, il y a un côté romantique, ensoleillé, maillot de bain, plage. On essaye d'être sensuels, de faire la musique avec de l'affectif. C'est de la musique électronique sensuelle peut-être Air.

Précisément, pour faire passer cette sensualité, est-ce que vous avez à nouveau utilisé le Memory Moog de Mötley Crue sur cet album, avec les sons originaux ? [Synthé échangé contre des femmes et un barbecue géant à Los Angeles au moment de l'enregistrement de 10 000 Hertz Legend]
Jean-Benoît : Oui ! Mais avec les sons un peu modifiés par nous.

Vous recherchiez quoi cette fois niveau textures de synthé ?
Jean-Benoît : Une nouvelle modernité de sons de strings [Jean-Benoît n'évoque pas ici le fameux slip, mais les cordes, synthétiques ou non] : à la fois modernes, transformés et lointains. Pour les Mellotrons, c'est un clavier qui contient tous les sons mais en digital, et ça sonne mieux que les plugs-ins, y a un grain dément. Je sais pas comment ils ont fait d'ailleurs.
Nicolas : On a les contacts des Suédois qui refabriquent des Mellotrons. Ils ont racheté les bandes master des sons, et ils en refont à la demande, avec les cartouches de ton choix. On a utilisé plein de sons de mellotron différents sur l'album, même du saxophone [sur le morceau Tropical Disease »]



« Cliché »


Sur cet album, vous êtes revenus aux vocoders pour la première fois depuis 2001 aussi…
Nicolas :
On pensait qu'après dix ans, il y avait prescription [rires]. On en a tellement fait au début, qu'après, sortir un album de Air avec du vocoder c'était un tel cliché… On a toujours aimé les voix artificielles de toute façon. Mais là, avec le synthé que j'ai utilisé pour les vocoders, on a un son vachement plus sexy je trouve, comme ce que faisaient les mecs de Zapp.

Comment vous composez ? Vous pouvez encore vous dire l'un à l'autre, « écoute, non là c'est à chier » ?
Jean-Benoît :
Ouais ça arrive. En même temps c'est rarement fait tout seul d'un côté.

Tu as pensé quoi de l'album de Jean-Benoît d'ailleurs [Darkel, 2006] ? Ça te tente un album solo ?
Nicolas :
Je lui ai dit des trucs, mais si j'ai quelque chose à lui dire je lui dirai sûrement pas par une interview. Après, faire de la musique tout seul, faire un album, faire de la promo, faire des clips, une pochette de disques, c'est pas du tout des trucs qui me branchent.

A propos de modernité : il sonne moderne pour vous l'album, avec toutes les références du passé qui sautent aux oreilles ?
Nicolas :
La question, c'est pas les références, c'est : « Est-ce que cet album aurait pu être enregistré il y a trente ans ? ». C'est pas tellement une question technique la modernité, je me pose pas ce genre de questions.
Jean-Benoît : C'est comme les White Stripes dans la musique du dernier James Bond : ça peut faire super vintage, des instruments rock machin, mais en fait non, ça n'aurait pu être enregistré que maintenant. La manière dont c'est joué, le son, ça n'existe que parce qu'il y a eu des trucs avant.
Nicolas : Les White Stripes c'est un super bon exemple, ça n'aurait pas pu être enregistré il y a trente ans. C'est moderne au niveau du sentiment que tu as quand tu l'écoutes, le médiator, la façon de taper sur les cordes, je sais pas si dans le passé on aurait pu faire faire ça comme ça. Tu prends les Strokes, c'est des mecs qui jouent de la gratte comme Depeche Mode joue des synthés.

D'ailleurs sur cet album, c'est la première fois où il y a autant de guitare électrique...
Nicolas :
Oui, c'est parce qu'on peut faire du bruit maintenant ici au studio. Un ampli ça fait vachement de bruit. C'est la seule raison.

Votre maison de disques appelle votre musique « bande son d'un film imaginaire ». Vous allez revenir à des bandes sons non imaginaires ?
Nicolas :
Oui, dans quinze jours, on se met à la BOF d'un manga, Quartier Lointain de Jiro Tanigushi. C'est Sam Gabarski [réalisateur belge d'Irina Palm] qui a fait l'adaptation pour le cinéma, dans un village de montagne dans la France des années 1960. C'est une très belle histoire, très émouvante. Ça touche à des points sensibles ; j'adorerais arriver à faire une musique hyper bouleversante dessus.

Pour la scène, ce sera quoi le set-up ?
Jean-Benoît :
Ce que tu vois dans le studio ici, à 3, nous plus un batteur anglais. Pas Joey Waroncker, qui est venu faire toutes les batteries de l'album en deux après-midi. Il s'est engagé pour tourner avec quelqu'un d'autre [avec Thom Yorke et Flea, pour son nouveau supergroupe].

Toujours pas de séquences ? Même pas à la voix, où tu sais [Jean-Benoît] que tu ne fais pas l'unanimité ?
Jean-Benoît :
Le problème des séquences, c'est que ça tue le show ; on aurait trop le trac si on en utilisait.

Tu te représentes comme un chanteur aujourd'hui ?
Jean-Benoît :
A partir du moment où tu ouvres la bouche sur scène, que tu le veuilles ou non, t'es chanteur [rires].

 


Par Cyril 2Real // Photos : DR.