Comment êtes-vous devenu scénariste de BD ?
Alan Moore : Petit, j'étais un lecteur avide. A 7 ans, j'ai découvert les comic books américains et je suis devenu fan, les couleurs pétantes visuellement c'était magnifique et les personnages faisaient des choses improbables. J'ai moi-même fait quelques dessins mais c'était le scénario qui me passionnait le plus, je n'étais pas assez fort pour vivre du dessin. J'ai travaillé pour des compagnies anglaises puis pour des compagnies américaines, sur des projets de Batman ou Superman. Je pense que j'ai contribué à transformer les personnages des super héros en les rendant plus complexes.

Comment est née l'idée de Lost Girls ?

Alan Moore : Au cours de ma carrière de scénariste, j'ai toujours fait en sorte d'inclure une dimension sexuelle à l'identité de mes personnages. Au début des années 90 a germé dans ma tête l'envie de faire une BD pornographique, qui serait, malgré cela, ambitieuse et crédible. J'en suis resté à ce stade pendant de longues années. En 1999, on m'a demandé de travailler sur une anthologie érotique pour un magazine Anglais. C'est ainsi que j'ai rencontré la dessinatrice Melinda Gebbie et c'est avec elle que j'ai décidé de véritablement me lancer sur ce projet.

En quelques mots, quel est le scénario ?

Alan Moore : Melinda et moi-même voulions raconter une histoire pornographique qui contienne tous les éléments d'une histoire normale : des personnages, une intrigue, des métaphores et un sens. A force de discussions, nous avons décidé de baser l'histoire sur trois personnages féminins principaux : Wendy de Peter Pan, Alice d'Alice au Pays des Merveilles et Dorothy du Magicien d'Oz. Ces trois personnages se sont imposés à nous car leur histoire, celle de jeunes filles projetées dans un monde imaginaire, est une métaphore parfaite de la sexualité. L'entrée dans la vie sexuelle est en effet pour tout le monde une expérience aussi troublante que la découverte d'Oz, de Neverland ou du Pays des Merveilles.
alan_and_melinda_2
Les amateurs de pornographie traditionnelle peuvent-ils trouver matière à satisfaction dans ce livre ?

Alan Moore : Je l'espère. A l'inverse, je pense que de nombreuses personnes qui n'aiment pas la pornographie traditionnelle vont l'apprécier. Lost Girls a pour ambition de rendre obsolète la corrélation entre pornographie et culpabilité. Nous vivons dans des sociétés extrêmement sexuelles, où presque tout est érotisé. Les personnes qui ressentent le besoin d'évacuer cette tension sexuelle peuvent se satisfaire par le biais des médias pornographiques traditionnels. Ils obtiennent ainsi une certaine satisfaction mais sont également, pour la plupart, victimes d'un sentiment de culpabilité, de honte et de mésestime. Dans les sociétés anglaises et américaines, où la pornographie est largement condamnée, il y a beaucoup plus de crimes sexuels, notamment à l'encontre des enfants, que dans des pays comme le Danemark ou l'Espagne, où la pornographie est beaucoup mieux acceptée. J'espère que les gens ne seront pas embarrassés d'acheter notre livre ni de l'avoir dans leurs étagères. Réhabiliter la pornographie serait d'une grande utilité pour nos sociétés.

Votre livre n'est pas encore sorti qu'il est déjà au centre d'une controverse, et cela malgré les bonnes intentions que vous affichez….

Alan Moore : Lost Girls est effectivement un livre pornographique politiquement incorrect. Il dépeint des scènes extrêmes, certaines étant d'ailleurs plus extrêmes que dans la plupart des films X. Nous explorons tous les pans de l'imagination sexuelle : sado-masochisme, bondage, inceste, rapports avec des animaux... On ne voulait dire à personne : « vous avez tort d'avoir ce genre de pensées ». On tenait à ce que les scènes de Lost Girls stimulent l'excitation, sans provoquer de malaise. Je ne suis pas un consommateur de films X parce que je ne peux pas m'empêcher de me sentir mal à l'aise pour les actrices, qui pour la plupart n'ont pas l'air d'aimer ce qu'elles font. Ayant le plus grand respect pour nos personnages, nous ne voulions qu'à aucun moment nos lecteurs puissent les percevoir comme des femmes indignes, malgré toutes les images chocs. Je pense très sincèrement que Lost Girlsest la plus belle, la plus ambitieuse et la plus réussie de toutes les BD pornographiques.


Lost Girls - Trois Influences
- Tijuana Bibles
« Ces petits ‘comic books' pornographiques de 8 pages circulaient dans les écoles américaines au cours des années 30 et 40. Leurs auteurs demeurent inconnus à ce jour.»
- Robert Crumb
« La qualité de ses dessins égalait celle de ses scénarios. Il est l'un des pères de la BD érotique.»
- Milo Manara
« C'est un artiste fabuleux bien que, parfois, ses histoires ne soient pas à la hauteur.»


Alan Moore - Trois Indispensables
- V Pour Vendetta, 1981
L'histoire d'un anarchiste qui vient déstabiliser le régime fasciste orwellien dans lequel est plongé l'Angleterre. Une BD culte, adaptée à l'écran en 2006.
- Watchmen, 1987
En mettant en scène des super-héros névrosés, pervers et amoraux, Watchmen devient la première BD du genre à séduire un public adulte.
- From Hell, 1993
Ce pavé de près de 600 pages, qui prend pour personnage central Jack l'Eventreur, est considéré comme l'un des plus grands chefs d'oeuvre du 9ème art. Il a été adapté à l'écran en 2001.




Par A.C // Photos: DR.